Un Instant de France #8 – Le visage de la Résistance

 

« Le petit m’avait dit qu’il était présent. On devait le rejoindre vers minuit, à la discrétion de la lune et de la nuit. Sursautant à chaque bruit suspect ou bruit de bottes, restant dans l’ombre des ruelles, nous avançons pas à pas jusqu’à atteindre la lisière de la ville. Passant devant quelques maisons, nous arrivons au cottage, marqué de notre signe de reconnaissance. Le renard va vérifier à côté de la porte. Il revient en nous confirmant que le signe est là. Jetant un coup d’œil au passage, je remarque avec soulagement que les trois bouts de bois sont présents, représentant la croix qui nous rassemble. Le petit monte la garde. Je frappe à la porte plusieurs fois, exécutant la mélodie qui n’est connue que de notre groupe. Nous attendons quelques instants avant d’entendre des coups sur l’autre côté de la porte, nous invitant à entrer. L’ambiance, bien que chaleureuse, est lourde. Nous apprenons que le fils des Girauts a été enfermé par la brigade de la ville. Il ne connaissait quasiment rien de nos actions, mais sa perte nous attriste tous. Alors que nous descendons dans la cave, j’entrevois à la lueur des bougies, le fameux préfet qui cachait son cou avec son foulard. Il avait eu l’oreille du Général et nous réunifiait. Aucun doute que nous le suivrons, car notre combat ne finirait qu’avec notre mort ou la victoire totale.  »

 

Jean Moulin, flanqué de son écharpe masquant sa cicatrice

 

La France, et la majorité des Français ont toujours montré une dignité hors pair. Durant toute l’histoire de la nation, le peuple n’a jamais cédé à la facilité ni à la traitrise. Leur résilience, au-delà de susciter le respect, est à replacer à sa véritable place  : aux côtés des héros de notre histoire. Malgré toutes les crises qui ont jonché notre histoire, le peuple n’a jamais été aussi défaillant, traitre et n’a jamais éprouvé une telle haine de la France qu’aujourd’hui. La lâcheté n’explique pas tout ce ressentiment. Les mensonges qui ont abreuvé le peuple sont comparables, en terme quantitatif, à ceux qui ont été propagés sous Louis XV, pour expliquer la politique de dérégulation du marché du grain. Il est vital, en une telle période, de rappeler ceux qui ont fait l’ultime sacrifice pour que vive la France et pour que les Français puissent encore garder la tête haute.

Jean Moulin est sûrement l’icône la plus emblématique d’une de nos plus longues nuits, bien qu’il est difficile de dissocier un Résistant de ses frères et sœurs. Ils ont tous contribué et certains, sont morts pour que la France puisse se relever avec dignité. Fils d’un professeur d’histoire-géographie, il nait le 20 juin 1899 à Béziers. Son enfance sera stable, malgré la Grande Guerre, où il ne sera mobilisé qu’en 1918. L’armistice est proclamé juste avant qu’il ne monte en première ligne. Il enchaînera les affectations jusqu’à sa démobilisation en 1919, puis intégrera la préfecture de Montpellier, retrouvant les fonctions qu’il occupait avant sa mobilisation. À seulement vingt-trois ans, il entre dans l’administration préfectorale en tant que chef de cabinet du préfet de la Savoie. Il deviendra le sous-préfet d’Albertville, de 1925 à 1930, faisant de lui le plus jeune sous-préfet pendant la présidence de Gaston Doumergue, président de la République de 1924 à 1931. Son travail sera reconnu tout au long de son parcours et il obtiendra la consécration de ses efforts en janvier 1937, où il deviendra préfet de l’Aveyron, le plus jeune préfet de France à l’époque.

Monument en l’honneur de Jean Moulin dans les Yvelines à Les-Clayes-sous-Bois

 

En janvier 1939, il est nommé préfet d’Eure-et-Loire à Chartres, mais il demandera à être dégagé de ses fonctions une fois la déclaration de guerre avec l’Allemagne rendue publique. Il estimait que sa place n’était pas à l’arrière, à la tête d’un département essentiellement rural. Allant contre la décision du ministre de l’Intérieur, il se porte candidat pour intégrer l’école des mitrailleurs, mais sera jugé inapte à la visite médicale pour un problème de vue. Mais Jean Moulin n’était pas de ceux qui se laissaient faire. Il exigea une contre-visite, à Tours, et sera, cette fois-ci, déclaré apte au service. Malheureusement pour lui, le ministère de l’Intérieur l’oblige à reprendre immédiatement son poste de préfet, le lendemain, où il s’évertuera de protéger la population.

Il est arrêté par les Allemands le 17 juin 1940 pour le simple motif qu’il refuse d’accuser une troupe de tirailleurs sénégalais de l’armée française d’avoir commis des atrocités envers des civils à La Taye, qui étaient en réalité des victimes d’un bombardement allemand. Pour ce premier acte de courage face à l’ennemi, il se fera ruer de coup et enfermer, où il tentera de se suicider. Il sera sauvé de peu, mais gardera une cicatrice sur son cou, marque cachée par un foulard. Révoqué par le régime de Vichy pour ses idées ‘trop à gauche’ le 2 novembre 1940, il écrira son journal ‘Premier combat’ où il y racontera sa résistance contre les nazis à Chartres. Transcendé par son désir de vouloir faire quelque chose, il s’imposera deux objectifs. Évaluer la Résistance actuelle et aller à Londres pour parler avec la France libre. Il rejoindra Londres en passant par l’Espagne et le Portugal, sous le nom de Joseph Mercier, prénom qu’il prendra en hommage à son frère décédé. Il rencontra Charles de Gaulle le 25 octobre 1941. Le compte-rendu qu’il fera au Général sera controversé, mais il obtiendra des moyens financiers et matériels. Le Général fait de Jean Moulin son délégué civil et militaire pour la zone libre. Il sera chargé d’organiser l’Armée secrète sur le territoire, ce qu’il réussira à faire après onze mois. Cette armée, aux ordres exclusifs du Général, était composée par les Forces françaises libres. Cet ordre n’est que peu, voir pas du tout, cité quand on parle du rôle de Jean Moulin durant la Résistance. En revanche on parle essentiellement de sa deuxième mission qui consistait à rallier, unifier et organiser toutes les trois grandes forces de résistance du pays, à savoir  : Combat, dirigé par Henry Frenay, Franc-Tireur et Libération Sud.

Après avoir résolu, non sans une grande difficulté, les discordes entre les différents groupes de résistants, la première réunion du Conseil National de la Résistance, ou CNR se tient à Paris le 27 mai 1943. Jean Moulin devient le chef du CNR, ce dernier représentant alors l’unité des forces résistantes françaises aux yeux des Alliés et l’embryon d’une assemblée politique représentative. Le Conseil reconnaît de Gaulle en tant que chef légitime du gouvernement provisoire français et souhaite que le Général Henri Giraud prenne le commandement de l’armée française. Malgré cette victoire, dans l’unification de la Résistance française, plusieurs événements vont accabler Moulin et le CNR. La capture du Capitaine Claudius Billon, chef régional de l’AS (l’Armée Secrète) se passe le 1er février 1943. Elle sera suivit des arrestations de Henri Manhès et du Général Delestraint, chef de l’AS, trois mois plus tard, le 9 juin 1943. Sa capture est un coup dur pour la Résistance et pour l’Armée Secrète qui se voit décapitée. Moulin se sait dorénavant traqué, par Vichy et la Gestapo. Il dira à De Gaulle que son rôle devenait de plus en plus délicat.

Monument honorant Jean Moulin à Béziers, sa ville natale

 

La capture de Jean Moulin reste, encore aujourd’hui, voilée de mystère sur certains points. Elle survient dans un contexte de fortes tensions entre les différents membres de la Résistance. L’opération se passe le 21 juin 1943. Jean Moulin avait décidé d’organiser une réunion avec sept dirigeants de la Résistance. Un des dirigeants, Claude Bouchinet-Serreules, est absent au rendez-vous fixé. La venue de René Hardy à la réunion, alors qu’il n’y est pas convoqué, a amené nombre de résistants à suspecter ce dernier d’avoir, par sa présence, indiqué à Klaus Barbie le lieu précis de cette réunion secrète. Étrangement, René fut arrêté par la Gestapo et relâché avant la réunion. Il fut également le seul à s’échapper lors de l’arrestation. À la fin de la guerre, il sera accusé d’avoir livré Jean Moulin aux Allemands et comparaitra dans deux procès.
Après avoir été identifié par la Gestapo, il sera quotidiennement torturé, mais, dit-on, jamais il ne parlera. Officiellement, Jean Moulin meurt de ses blessures le 8 juillet 1943, en gare de Metz, dans le train Paris-Berlin, mais l’acte de décès allemand, daté du 8 juillet 1943 et indiquant Metz comme lieu de décès, est rédigé sept mois plus tard, le 3 février 1944. Quant au certificat de décès, il est rédigé le 25 juillet 1943, ce qui laisse planer un doute sur les circonstances de sa mort. Le 9 juillet 1943, le corps d’un ressortissant français décédé en territoire allemand, présumé être Jean Moulin, est rapatrié à Paris et aussitôt incinéré. L’urne sera transférée au Panthéon en 1964, lors de la célébration du vingtième anniversaire de la Libération, sous la présidence du Général de Gaulle.

Jean Moulin était un grand homme et un grand Français. Il s’est battu, jusqu’à payer de sa vie, pour que la France vive encore un peu. Pour que la France puisse un jour se relever. Cependant, bien qu’il soit considéré à tort ou à raison, comme le visage de la Résistance, il ne faut pas oublier ses camarades tombés dans ce même combat. De grands noms tels que Jean Cavaillès, François Verdier et bien d’autres encore. Ainsi que tous les illustres inconnus qui ont résisté eux aussi. Chacun fut un patriote de la France, un amoureux de leur pays et une égide face à l’anéantissement de leur nation. Aujourd’hui, tous s’accordent sur le rôle de la Résistance française. Tous s’accordent à respecter ces femmes et hommes d’honneur qui sont morts ou qui se sont battus pour leur pays. Et pourtant, par la lâcheté de certains ou la soumission et la traitrise des autres, c’est leur mémoire qui est entachée, insultée. Peut-être que sans leurs actions, la France n’aurait plus été la France. Saluons une fois de plus ces héros français qui se sont hissés, sans la moindre considération mythologique, au rang des plus grands de la nation, côtoyant ceux qui ont fait de la France un pays digne composé de braves.

 

Plaque à la mémoire de Jean Moulin en gare de Metz

«  Pendant sept heures, j’ai été mis à la torture physiquement et moralement. Je sais qu’aujourd’hui je suis allé jusqu’à la limite de la résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finirai par signer. […] Et pourtant […], je ne peux pas être complice de cette monstrueuse machination. […] Je ne peux pas sanctionner cet outrage à l’Armée Française et me déshonorer moi-même. […] Je sais que le seul être humain qui pourrait encore me demander des comptes, ma mère […] me pardonnera lorsqu’elle saura que j’ai fait cela pour que des soldats français ne puissent pas être traités de criminels et pour qu’elle n’ait pas, elle, à rougir de son fils. »

Extrait de ‘Premier Combat’ du préfet Jean Moulin en juin 1940.

J’aimerais également donner la parole au Général pour le laisser, une fois de plus, rendre hommage à Jean Moulin, un héros de France.

« MAX, pur et bon compagnon de ceux qui n’avaient foi qu’en la France, a su mourir héroïquement pour elle.
Le rôle capital qu’il a joué dans notre combat ne sera jamais raconté par lui-même, mais ce n’est pas sans émotion qu’on lira le journal que Jean Moulin écrivit à propos des évènements qui l’amenèrent, dès 1940, à dire NON à l’ennemi.
La force de caractère, la clairvoyance et l’énergie qu’il montra en cette occasion ne se démentirent jamais. Que son nom demeure vivant comme son œuvre demeure vivante !»

Note datée du 1er juin 1946, du Général de Gaulle.

« Cet homme, jeune encore, mais dont la carrière avait déjà formé l’expérience, était pétri de la même pâte que les meilleurs de mes compagnons. Rempli, jusqu’aux bords de l’âme, de la passion de la France, convaincu que le ‘gaullisme’ devait être, non seulement l’instrument du combat, mais encore le moteur de toute une rénovation, pénétré du sentiment que l’État s’incorporait à la France Libre, il aspirait aux grandes entreprises. Mais aussi, plein de jugement, voyant choses et gens comme ils étaient, c’est à pas comptés qu’il marcherait sur une route minée par les pièges des adversaires et encombrée des obstacles élevés par les amis. Homme de foi et de calcul, ne doutant de rien et se défiant de tout, apôtre en même temps que ministre, Moulin devait, en dix-huit mois, accomplir une tâche capitale. La Résistance dans la Métropole, où ne se dessinait encore qu’une unité symbolique, il allait l’amener à l’unité pratique. Ensuite, trahi, fait prisonnier, affreusement torturé par un ennemi sans honneur, Jean Moulin mourrait pour la France, comme tant de bons soldats qui, sous le soleil ou dans l’ombre, sacrifièrent un long soir vide pour mieux ‘remplir leur matin’ ! »

Hommage du Général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre.

Écrivain, amoureux de l’histoire de la France et gamer à ses heures perdues. Curieux personnage que voici, vagabondant d’un genre à l’autre, d’une idée à une autre, ne se ralliant qu’à ceux qui aiment la France.

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