Un Instant de France #2 – Léon Gambetta et la crise du 16 mai 1877

« La foule attendait, impatiente, le discours grisant de celui qu’on nommait ‘le commis voyageur de la République’. Dans cette campagne véhémente où la passion et le lyrisme prédominaient largement, peut-être il en fut un qui dépassait les autres en ardeur. Il monta à la tribune, faisant face à la population de Lille, en ce 15 août. Même si nous connaissions tous ce grand personnage, pas un seul d’entre nous, si ce n’était peut-être son cercle intime, ne pouvions nous attendre à telle déclamation, telle ferveur, tel respect envers les français et notre belle France. Il nous fallait vaincre le potentiel retour de la monarchie, nous ne pouvions rêver meilleure égide que le père fondateur de la troisième République. »

Léon Gambetta, toile peinte par Léon Bonnat

L’année 1877 fut un tournant pour la France. Le Président de la République, le maréchal Patrice Mac-Mahon, continuait sa politique de remplacement en vue de conquérir à nouveau des places à la chambre des députés, majoritairement républicaine depuis 1876, pour rétablir la monarchie en France. Les Orléanistes, les Bonapartistes et les Légitimistes ne comptaient plus que 140 sièges sur un total de 533, contre 416 sur 768 places de députés.

Le 16 mai 1877, le Président de la République exige une ‘explication’ pour le manque de fermeté du président du Conseil, ce dernier proposa naturellement sa démission, ce qui permit au maréchal Mac-Mahon de nommer, à sa place, Albert de Broglie, un monarchiste orléaniste. Voyant l’objectif de restauration de la monarchie, Léon Gambetta, député du 20ème arrondissement de Paris, fait voter une motion refusant la confiance au gouvernement d’Albert de Broglie. Suite à cette motion, le 18 mai 1877, le Président de la République transmet un message aux chambres où il explique sa position et en y joignant un décret ajournant les chambres pour un mois plein. C’est pendant cet ajournement que les députés des différents groupes républicains, l’Union républicaine de Léon Gambetta, le Centre gauche d’Edouard de Laboulaye et la Gauche républicaine de Jules Ferry, se réunissent à Versailles et signent le Manifeste des 363, un texte adressé aux français qui leur expliquait la tactique du Président de la République pour réinstaurer la monarchie alors même que la chambre des députés était majoritairement républicaine, et rédigé par Eugène Spuller, un proche de Léon Gambetta.

Suite à ce manifeste, Mac-Mahon décide alors de dissoudre la chambre des députés par avis favorable du Sénat le 25 juin 1877. La campagne électorale commence officiellement trois mois plus tard, le 19 septembre. Mais bien que la date officielle soit le 19 septembre, les mois précédents ont été riches politiquement, le ministre de l’Intérieur Oscar Bardi de Fourtou déplaçant nombre de préfets et fonctionnaires, révoquant des maires et adjoints, multipliant les appels et manifestes conservateurs. La propagande de Mac-Mahon et les intrigues de son gouvernement pour éviter le retour des républicains au pouvoir sont dénoncés et la rumeur court alors que le maréchal pourrait résister aux résultats après avoir adressé une proclamation aux soldats de la garnison de Paris. Au même moment, Léon Gambetta parcours le pays, défendant la cause de la République. Cette campagne électorale fut sûrement une des plus féroce de France. Les discours sont lyriques, appelant au respect des français et de leur choix.

Enfin, les élections du 21 et 28 octobre confirment les républicains dans leur majorité, brisant tout espoir de retour de la monarchie et imposant la République en France. Pour beaucoup, le discours de Léon Gambetta à Lille le 15 août, scella le sort des monarchistes. La République est sortie triomphante de la crise du 16 mai 1877 par la volonté du peuple français et par son choix.

 

Léon Gambetta proclamant la troisième République, le 4 septembre 1870, à l’hôtel de ville de Paris.

« […] Quand la seule autorité devant laquelle il faut que tous s’inclinent aura prononcé, ne croyez pas que personne soit de taille à lui tenir tête. Ne croyez pas que quand ces millions de Français, paysans, ouvriers, bourgeois, électeurs de la libre terre française, auront fait leur choix, et précisément dans les termes où la question est posée ; ne croyez pas que quand ils auront indiqué leur préférence et fait connaître leur volonté, ne croyez pas que lorsque tant de millions de Français auront parlé, il y ait personne, à quelque degré de l’échelle politique ou administrative qu’il soit placé, qui puisse résister. Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre. »

Fin du discours à Lille de Léon Gambetta, le 15 août 1877.

 

Écrivain, amoureux de l’histoire de la France et gamer à ses heures perdues. Curieux personnage que voici, vagabondant d’un genre à l’autre, d’une idée à une autre, ne se ralliant qu’à ceux qui aiment la France.