Pourquoi un Brexit accidentel pourrait être la meilleure chose pour le Royaume-Uni

Pendant des mois, les ministres furent résolus. La Grande-Bretagne, insistaient-ils, devait rester alignée sur le reste de l’Europe. Ils annonçaient notre ruine si nous partions. Et ils n’arrêtèrent pas de dire ça, jusqu’au jour où nous partîmes vraiment.

Je ne fais pas référence à ce qui pourrait arriver dans quelques semaines lorsque la Grande-Bretagne quittera l’UE, avec ou sans accord de retrait, mais au départ du Royaume-Uni du Mécanisme de taux de change européen (MCE) il y a de cela bientôt trente ans.

À l’époque, comme aujourd’hui, on nous disait qu’en sortir aurait des conséquences catastrophiques. Si notre taux de change avec le reste de l’Europe n’était pas géré, cela ruinerait l’économie, insistaient-ils. Le Premier ministre de l’époque, John Major, apparut – comme il le fait aujourd’hui – pour nous avertir que nous ne pourrions pas nous en sortir à l’extérieur.

Bien entendu, nous savons maintenant que la Grande-Bretagne s’est retirée du MCE. Cela n’était pas du tout prévu. Et pour de nombreuses personnes qui tentaient de faire tourner une entreprise ou de payer une hypothèque, les fluctuations extrêmes des taux de change et des taux d’intérêt à l’époque eurent bien des conséquences.

Mais loin d’être un désastre économique, le fait de quitter le MCE constitua un moment clé de la reprise économique de la Grande-Bretagne. La production augmenta. Le chômage chuta. Le commerce augmenta et le niveau de vie s’améliora.

Je ne prétends pas que notre départ non géré de l’UE dans quelques semaines serait aussi simple que notre sortie du MCE. Quarante ans d’emmêlement avec l’UE en sa qualité d’organe réglementaire supranational se traduiront par des complications collatérales de toutes sortes. Après tout, le MCE n’était qu’un moyen de fixation des prix, qui pouvait être interrompu assez simplement.

Non, mon point de vue est plus large sur la façon dont – surtout en ce qui concerne la politique européenne – ceux qui nous gouvernent peuvent finir par faire ce qu’il faut par accident, plutôt que par volonté.

Le MCE quitté, presque aussitôt que la livre sterling s’effondra, les politiciens, les experts et les fonctionnaires qui avaient passé des années à insister pour que nous rattachions notre monnaie à celle de nos partenaires commerciaux européens oublièrent vite que cela avait été leur position jusque-là. Lorsque la Banque d’Angleterre – reprenant une idée de la Banque de réserve de la Nouvelle-Zélande – opta pour un système de cibles d’inflation, les « grands » et les « bons » se convainquirent (et parfois leurs biographes) que cette idée avait toujours été la leur.

Les politiciens aimeraient que nous pensions qu’ils parviennent à leurs différentes positions politiques après mûre réflexion. Comme le montre l’expérience de la MCE, ils peuvent aboutir au bon endroit par accident. Peut-être serions-nous sur le point de voir quelque chose de similaire se produire ?

Si nous devions quitter l’UE sans prendre de dispositions pour gérer nos relations avec elle au moyen d’un plan directeur géant, je pense qu’il y aurait de bonnes chances pour que nous nous retrouvions avec une série d’accords commerciaux sensés dont beaucoup dans le SW1 (NDT : le quartier du Parlement, à Londres) se vanteront en temps voulu d’en avoir été les initiateurs.

Imaginez, par exemple, que vous soyez ministre à la fin du mois de mars et qu’il n’y ait toujours pas eu – pour une raison quelconque – d’accord grandiose avec l’UE. En tant que ministre, vous auriez pu espérer qu’il y aurait un accord tarifaire « zéro pour zéro » – nous n’imposons pas de droits de douane, et eux ne nous en imposent pas non plus, dans le cadre d’un accord de libre-échange sur les marchandises. Mais supposons que nous soyons à la fin du mois de mars, et que ce scénario semble peu probable.

Insisteriez-vous, par exemple, pour que les entreprises britanniques qui importent de l’UE commencent à payer des droits de douane ?

Les ministres seraient idiots d’essayer. Pourquoi ? Premièrement, nous n’appliquons pas de tels droits de douane aujourd’hui, alors pourquoi commencer ? Même si les ministres ne sont persuadés par aucun argument théorique en faveur du libre-échange, des considérations pratiques ne leur permettraient pas d’imposer des droits de douane sur les importations de l’UE.

Mais qu’en est-il des droits de douane de l’UE sur les exportations britanniques ?

La mauvaise nouvelle, c’est que nous ne pouvons pas faire grand-chose pour empêcher l’UE d’imposer une taxe à l’importation à ses propres consommateurs. Après tout, l’UE est un projet fondamentalement mercantiliste.

Mais la bonne nouvelle, c’est que le Royaume-Uni et l’UE seraient tous deux membres de l’OMC, ainsi, les droits de douane de l’UE seraient relativement bas (inférieurs à 3 % en moyenne). Dans les secteurs où les droits de douane sont plus élevés – l’industrie automobile et l’agriculture – les ministres pourraient offrir diverses sortes de compensations aux exportateurs britanniques.

« Mais que dire des droits de douane du reste du monde ? » diront certains. « Dans le cadre de l’OMC, s’il n’y a pas d’accord « zéro pour zéro » avec l’UE et que nous choisissons de ne pas taxer les produits de l’UE – même si elle taxe les nôtres – nous devons certainement offrir des conditions similaires au reste du monde ? Et que feraient les ministres à ce sujet ? »

Encore une fois, il est possible de voir comment les ministres, y compris les plus incapables, pourraient finir par faire ce qu’il faut en suivant simplement la voie la moins compliquée : la suppression des tarifs douaniers sur les produits (non agricoles) du reste du monde. Comme lorsque nous avions quitté le MCE, ce qui était autrefois impensable pourrait bien survenir. Ce n’est pas comme si les tarifs douaniers représentaient une part importante des recettes globale du gouvernement.

Ce qui est fait accidentellement en politique s’avère souvent meilleur que ce qui est fait volontairement.

Si aucun accord n’était en place à la fin mars, les ministres ont déjà indiqué qu’ils adopteraient une approche pragmatique en matière de réglementation. Si l’UE exclut toute forme de reconnaissance réciproque des normes, nous pourrons toujours reconnaître unilatéralement les normes européennes. S’il est déjà légal de produire et de vendre des produits au Royaume-Uni, si ceux-ci ont été approuvés dans l’UE, alors pourquoi arrêter ?

Les ministres pourraient alors trébucher, faire quelque chose d’encore plus judicieux et étendre l’idée que nous pourrions accepter les normes réglementaires de domaines différents.

Si l’Agence européenne des médicaments, la FDA américaine ou la TGA australienne approuvent déjà un médicament, avons-nous vraiment besoin d’une agence de réglementation britannique pour passer à nouveau par tout le processus d’approbation ? Cette agence pourrait en revanche essayer de se concentrer sur les approbations lorsque d’autres organismes de réglementation sont trop lents à approuver de nouveaux traitements salvateurs. Considérez-le comme un système de concurrence réglementaire, dans lequel les intérêts des consommateurs seraient protégés.

Presque par accident, nous pourrions finir par passer à un véritable système de libre-échange mondial. Contrairement au Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (NDT : PTCI, plus connu sous l’acronyme TAFTA), ce genre d’accord commercial n’est pas truffé de directives et de normes établies à la demande des lobbyistes et des intérêts particuliers.

La politique commerciale n’est pas la seule à pouvoir être modifiée par défaut, plutôt que par conception. Il est possible d’envisager comment des considérations pratiques obligent tout simplement les ministres à conclure une série d’arrangements ad hoc assez raisonnables avec l’UE dans toutes sortes de domaines différents, y compris la défense et la sécurité.

Tout cela se produira-t-il vraiment ? Personne ne le sait pour l’instant, en partie parce que les ministres eux-mêmes n’ont pas les idées claires sur le sujet. Mais c’est là le point essentiel.

Si, en 1992, le Parlement avait été invité à se prononcer sur le maintien ou non dans le MCE, les députés auraient voté massivement en faveur du maintien. Comme aujourd’hui, ils auraient insisté sur le fait qu’une sortie effective serait impensable. L’impensable est pourtant arrivé.

Aujourd’hui, une autre génération de ministres, dont bon nombre avaient à peine entendu parler de l’union douanière de l’UE avant le début de la campagne référendaire, a passé la majeure partie de son temps à nous dire que la quitter serait impensable. Depuis, ils ont tout mis en œuvre pour nous dire que la quitter serait irréalisable.

Il est fort probable que ces personnes nous expliquent bientôt que le genre d’accords de libre-échange qui se seront alors développés étaient depuis le début dans leur intention.

Nous devrons les applaudir avec enthousiasme lorsqu’ils le feront.

Douglas Carswell

Source : CapX, traduit par Jean

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