Pourquoi les Gilets Jaunes sont un cadeau pour Macron

Grâce à un mouvement formé pour faire tomber le président, celui-ci est en bonne voie pour gagner les élections européennes.

Les Gilets Jaunes étaient censés avoir tué Emmanuel Macron, mais ils pourraient bien finir par le rendre plus fort.

On ne l’aurait pas cru en décembre. Un jour après de violentes manifestations à Paris, le président français inspectait les dégâts causés à l’Arc de Triomphe, où des manifestants introduits par effraction, avaient écrasé des sculptures et taggué des slogans.

Macron semblait impassible lorsqu’il salua les policiers, étant hué par quelques manifestants qui l’appelaient à se retirer. Il partit sans faire de déclaration publique. Les dégâts parlaient d’eux-mêmes.

Ce jour pluvieux ressemblait à un creux de la présidence de Macron. Un dirigeant autrefois prometteur s’était envolé pour une réunion du G20 à Buenos Aires et avait découvert à son retour l’un des monuments les plus emblématiques de la France endommagé et des dizaines de boutiques de luxe fracassées.

Pourtant, la situation était sur le point d’empirer. Dans les jours qui suivirent, la popularité de Macron allait s’effondrer encore plus. Au milieu des protestations en cours, un groupe de Gilets Jaunes du sud de la France allait simuler son exécution à la guillotine ; un autre groupe s’introduirait dans un ministère sur un chariot élévateur.

Dans ce contexte, il devenait courant de déclarer que Macron, comme phénomène politique, était terminé. Un commentateur du Financial Times mit en garde d’autres démocrates pleins d’espoir sur les leçons du « décès » politique de Macron. Le président américain Donald Trump, dont l’amitié avec son homologue français était depuis longtemps devenue amère, estimait sur Twitter que les protestations étaient causées par le ressentiment à l’égard de l’accord de Paris sur le climat, dont Macron s’était fait le champion, allant même jusqu’à s’en servir pour se moquer de Trump. Les sondeurs soulignèrent cruellement les similitudes entre les notes d’approbation de Macron et celles de son prédécesseur François Hollande, le président le moins populaire de l’après-guerre française. « Macron et le rêve brisé d’une France influente », écrivit le quotidien économique Les Echos dans l’un de ses éditoriaux.

Cependant, les idées reçues échouèrent à prendre en compte quelques éléments intangibles et essentiels de la vie politique française.

Premièrement, malgré les outrages qu’on lui reproche, Macron n’a pratiquement aucune chance d’être expulsé du pouvoir avant la fin de son mandat, en 2022. Protégé par les institutions de la Ve République, qui assurent avant tout la stabilité, et par son parti, qui détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale, il a plus de trois ans pour corriger ses torts. C’est une longue période dans notre époque régie par des tweets, des cycles d’information hyper chargés, et de perpétuels bouleversements.

Deuxièmement, le mouvement des Gilets Jaunes – qui ne possède pas de meneur identifiable, de structure ou d’agenda commun – pourrait facilement se transformer en un fardeau pour les opposants de Macron. Et paradoxalement, ce dernier se révèlerait être le grand gagnant.

C’est exactement ce qui semble se produire. Mercredi dernier, Ingrid Levavasseur, infirmière de 31 ans et figure de proue modérée des Gilets Jaunes annonçait qu’elle dirigerait une liste de 10 candidats lors des élections européennes de mai.

Les véritables victimes d’un parti Gilets Jaunes pourraient bien être les politiciens qui les applaudirent le plus : Le Pen et Mélenchon.

Quelques heures plus tard, un sondage réalisé par Elabe évaluait l’appui que le groupe de Levavasseur pourrait espérer obtenir lors du scrutin à venir avec la liste des Gilets Jaunes. Avec 13 %, les Gilets Jaunes devinrent le troisième parti de France, devant France Insoumise, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon.

Tandis que le parti centriste de Macron, La République en Marche, perdait quelques points dans ce scénario « gilets jaunes », les véritables victimes furent les politiciens qui avaient acclamé le plus fort les protestations contre le pouvoir : Marine Le Pen et Mélenchon.

Le Rassemblement National de Le Pen perdait 3,5 % au profit des Gilets Jaunes, la France Insoumise de Mélenchon perdait 1,5 % et les Républicains de Laurent Wauquiez perdaient 1 %. De tous les candidats, le groupe de Macron – qui fonctionne conjointement avec les centristes du MoDem – se classa en tête avec 22,5 % des votes attendus, selon Elabe. Un autre sondage de l’IFOP suggérait un soutien plus prononcé encore aux Gilets Jaunes : jusqu’à 41 % des sondés envisageraient de voter pour eux lors d’une élection.

Macron est de plus en plus à l’abri de la tentative d’indignation portée par les Gilets Jaunes. Mais le contraire est vrai pour Mélenchon, ex-ministre socialiste mué en ardent défenseur ardent de l’homme fort vénézuélien Nicolas Maduro.

Avant la parution des sondages, Mélenchon s’était dit « fasciné » par le personnage d’Eric Drouet, figure de proue du mouvement des Gilets Jaunes à qui l’on attribue le lancement du mouvement via une publication Facebook. Pourtant, Drouet, chauffeur de camion et passionné de « tuning », interrogé par la police pour avoir encouragé les manifestants à prendre d’assaut le palais présidentiel de l’Élysée, ne lui a pas rendu la pareille, bien au contraire. Ignorant l’homme politique, Drouet rejeta toute tentative de cooptation du mouvement par des partis dominants et encouragea ses partisans à ne pas voter. S’ils avaient le choix, beaucoup d’entre eux indiquèrent qu’ils choisiraient de loin les Gilets Jaunes plutôt que Mélenchon. Ce qui a dû ravir Macron.

« L’intérêt d’En Marche est très clairement d’avoir une liste Gilets Jaunes à l’élection », déclarait Jean-Daniel Levy, directeur du département politique chez le sondeur Harris Interactive. « Dans ces circonstances, c’est une bonne nouvelle pour eux. »

Les détracteurs du président, qui ne manquent pas d’empathie pour les manifestants violents, furent consternés. Un mouvement déterminé à perturber la présidence de Macron (lui-même né d’une perturbation historique des grands partis français) était maintenant prêt à perturber les partis mêmes qui avaient le plus œuvré pour les séduire. Les choses n’étaient pas du tout censées se dérouler ainsi.

Après la sortie des premiers sondages, la réaction instantanée de la « base » du mouvement – dans la mesure où ses partisans sur Facebook peuvent être décrits comme tels – fut d’attaquer Levavasseur, de rejeter toute participation au « système » électoral et de chercher refuge dans de nouvelles manifestations et messages sur les réseaux sociaux.

Maxime Nicolle, vidéaste populaire connu sous le nom de « Fly Rider » et figure de proue du mouvement, accusa Levavasseur de « trahir » le mouvement en essayant de l’emmener de force vers un processus démocratique. « Soyons clairs, les [élections] européennes visent à rester dans le système », déclara-t-il dans une vidéo qui avait été visionnée plus de 113 000 fois ce jeudi. « Elle fait exactement la même chose que ce que nous faisons depuis 40 ans. »

Sur les pages Facebook populaires des Gilets Jaunes, les réactions à l’annonce d’un parti des Gilets Jaunes furent très négatives.

« Hors de question. La liste jaune n’a pas mon soutien », déclarait un utilisateur. « Ce que je peux voir, c’est que vous trahissez des centaines ou des milliers de personnes qui ont cru en vous », a dit Nicolle. Drouet, qui avait réagi à l’annonce en écrivant « OK, OK… », posta un sondage Facebook demandant si Gilets Jaunes voulaient d’un parti politique (presque tous répondirent « non ») et s’ils voulaient publier une déclaration affirmant que le mouvement Levavasseur ne les représentait pas (presque tous répondirent « oui »).

En attendant, le soutien aux Gilets Jaunes, bien que toujours élevé, est en baisse. Si 68 % des Français soutenaient le mouvement en décembre, 56 % le défendaient encore en janvier, selon un sondage réalisé par OpinionWay pour LCI. L’affaiblissement du soutien se traduit par une baisse du taux de participation aux manifestations des Gilets Jaunes, avec 69 000 personnes présentes samedi pour l’« Acte XI » contre 87 700 le week-end précédent, selon les estimations du ministère de l’Intérieur. Le nombre d’arrestations pour comportement violent est également en baisse, bien que chaque nouveau jour de protestation apporte de nouvelles controverses sous forme de manifestations antisémites et d’attaques contre des journalistes ; dans cette vidéo filmée samedi, un manifestant s’en prend à la caméra d’un journaliste et crie : « Connard, tu travailles pour les Juifs ! »

Une telle controverse n’a guère contribué à diminuer la sympathie des Français pour les Gilets Jaunes. Mais cela divise le mouvement, qui possède un noyau révolutionnaire et une base de soutien beaucoup plus modérée parmi les retraités et les socialistes déçus.

Combler le fossé entre ceux qui, comme Drouet, veulent prendre d’assaut l’Élysée et ceux qui préféreraient voter lors d’une élection pourrait bien couler le projet politique de Levavasseur, qui nécessitera des fonds pour débuter avant les élections européennes en mai. « Les divisions et le manque de financement pourraient prendre le dessus sur eux « , déclarait Levy, le sondeur.

Mais le parti peut en fin de compte s’avérer non pertinent. Pour les adversaires de Macron, le mal est déjà fait – les Gilets Jaunes les ont déchus de toute revendication sur l’indignation populaire. Le président, pour sa part, releva le défi lancé par les Gilets Jaunes pour tenter de relancer sa présidence par une série de consultations en mairie et un « grand débat national ».

S’appuyant sur ses dons pour les longs discours, un Macron plus mince et d’apparence fatiguée tint la scène plus de six heures durant, au cours des dernières semaines, à plusieurs reprises devant les autorités locales. Lentement, timidement, ses scores d’approbation commencèrent à augmenter : d’abord de cinq points, puis de quatre pour arriver à 31 %, selon un sondage de BVA publié vendredi dernier.

Le score d’approbation du président reste lamentable. Un appel à la grève générale lancé par Drouet et soutenu par la CGT pourrait plonger le président dans une nouvelle boucle de mauvaise couverture et d’impopularité croissante. Mais il reste encore de l’espoir pour le président dont la « disparition » a peut-être été annoncée un peu trop tôt.

Nicholas Vinocur

Source : Politico, traduit par Jean

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