Pleurez pour le Brexit : le sprint britannique pour l’indépendance a échoué

Illustration Brexit

Brexiters, sortez vos habits noirs d’enterrement. Faites votre deuil avec dignité. La tentative chimérique d’indépendance britannique a échoué.

Il n’y aura pas de retour à la souveraineté et à la démocratie totale en mars 2019, ni après la transition, ni aussi loin qu’un politique peut le voir. La Grande-Bretagne sera ligotée et bâillonnée jusqu’à ce que les contradictions dissimulées d’un tel accord colonial provoquent un soulèvement national volcanique, comme ça sera sûrement le cas.

La classe de Westminster se dirige vers une double étreinte du marché unique de l’UE et de l’union douanière, le package complet de l’UE mais sans le droit de veto au Conseil européen, ou des eurodéputés avec beaucoup de poids dans les groupes dominants du Parlement de Strasbourg, ou des juges à la Cour européenne (CJCE) pour s’appuyer sur la jurisprudence pyramidale « napoléonienne ». Nos deux grands partis se dérobent aux promesses du programme de base.

Le Labour a vacillé déjà deux fois, d’abord sur l’union douanière et cette semaine, appelant à « l’accès complet au marché unique de l’UE« . Cette deuxième étape était inévitable depuis que le parti a choisi – pour des raisons tactiques – d’attiser les flammes autour de la frontière irlandaise. La plupart des contrôles aux frontières sont liés au marché unique et non à l’union douanière. Si vous estimez que l’Accord du Vendredi Saint est gravement menacé, vous devez accepter les deux à la fin, ce qui implique de continuer à être soumis aux juges européens.

Je suis persuadé que les conservateurs seront contraints par les événements politiques et la pression acharnée de Bruxelles d’opter pour la même formule, quoi qu’ils proposent le mois prochain dans leur Livre blanc de 150 pages. Ils découvriront – comme les travaillistes au pouvoir – que l’axe franco-allemand a pour objectif d’utiliser son influence sur les points chauds pour forcer une acceptation quasi totale des mécanismes juridiques et réglementaires de l’UE. L’UE peut évoquer le scénario catastrophe d’un krach commercial. Elle peut exploiter la vulnérabilité psychologique de la Grande-Bretagne sur l’Irlande.

Le gouvernement s’est engagé dans des bluffs stupides. Comme je le craignais, il est tombé dans le piège de la Syriza grecque, brandissant des menaces creuses suivies d’une retraite. Il n’a jamais pris les préparatifs nécessaires pour rendre crédible une sortie « sans accord ». L’infrastructure commerciale n’a pas été construite. Rien de substantiel n’a été fait.

Theresa May a poursuivi avec acharnement son accord « Canada Plus » couvrant les biens et services avec le Saint-Graal de la « reconnaissance mutuelle », tout en insistant sur les lignes rouges britanniques concernant l’immigration et la CJCE. Elle sait que Michel Barnier a exclu a priori un tel accord, mais elle a choisi de ne pas renforcer sa position dans les négociations. Bruxelles peut conclure avec certitude que la Grande-Bretagne ne prendra pas de mesures pour se défendre contre un accord unilatéral et discriminatoire qu’aucun partenaire commercial normal n’envisagerait. Elle ne mettra pas en péril l’excédent commercial bilatéral de 80 milliards d’euros de l’UE qu’elle tient pour acquis, ce qui pourrait constituer un choc suffisamment puissant pour replonger la zone euro dans la récession et déclencher une crise politique et financière existentielle. La capitulation totale aux termes de l’UE semble donc inévitable lors du sommet d’octobre.

Les affirmations de l’UE selon lesquelles un accord « tiers » sur les services est impossible, ou que la reconnaissance mutuelle est inapplicable, sont bien sûr fallacieuses. M. Barnier a spécifiquement demandé les deux dans les négociations commerciales avec les États-Unis en 2014. Le différend se résume au rapport de force. La Grande-Bretagne s’est désarmé unilatéralement. Elle en subira les conséquences. « Le gouvernement n’a pas de politique crédible et le monde entier le sait. En ne prenant pas les mesures de base qu’un gouvernement sain d’esprit aurait dû prendre à partir du 24 juin 2016, sa ‘stratégie’ a implosé », a déclaré Dominic Cummings, l’ancien chef de campagne de Vote Leave.

M. Cummings a déclaré que la première grave erreur de Theresa May a été de déclencher l’article 50 et de faire démarrer l’horloge avant d’élaborer un plan cohérent, un peu comme « mettre une arme à feu dans la bouche et appuyer sur la détente ». Rien n’a été fait pour préparer le statut commercial souverain. Il est maintenant trop tard pour appliquer l’option de repli de l’Organisation mondiale du commerce.

« Le gouvernement a irrémédiablement bâclé cette affaire. Downing Street, le Trésor, le Cabinet Office et le Cabinet n’ont pas fait de tels préparatifs et il n’y a jamais eu l’intention de commencer », a-t-il écrit.

L’interprétation cruelle est que c’était un sabotage, un « trahison des clercs » à Whitehall, avec l’accord des Remainers aux numéros 10 et 11. Le verdict bénin est que ce gâchis reflète le résultat étroit du référendum, les divisions de l’Écosse et de l’Ulster au sein de l’Union et l’arithmétique du Parlement. Theresa May et Philip Hammond sont sous la pression écrasante des gros canons de la CBI, de la presse financière et de la City. Il n’est pas facile d’entraîner une nation divisée dans un affrontement avec l’UE. Personnellement, j’ai longtemps plaidé en faveur de l’adhésion à l’EEE, mais seulement en tant que structure de transition pendant cinq à dix ans, et ce précisément pour rester en dehors de l’union douanière. Cela aurait préservé un bon accès au marché unique tout en permettant au Royaume-Uni de négocier des accords commerciaux avec les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde et le reste du monde. La Grande-Bretagne se serait extraite de l’UE par étapes sûres. Les falaises escarpées se seraient transformées en collines ondulantes.

Si le Premier ministre avait opté pour l’EEE dès le début, l’alchimie du Brexit aurait pu être très différente. Elle a annulé l’idée parce qu’elle préservait les flux migratoires de l’UE (avec un dispositif de sécurité). Le Brexit a toujours été une affaire de frontières dans la tête du ministère de l’Intérieur. En fin de compte, nous finirons probablement dans l’EEE de toute façon – ou quelque chose d’assez similaire – mais dans des conditions pires, dans un but différent, avec l’union douanière verrouillée, et après que de grands dégâts politiques ont déjà été causés. Elle devra probablement avaler une importante liberté de mouvement pour obtenir un accord.
Il est clair que Theresa May a abandonné le défi et est passée à une stratégie d’émollience (NDLT : lâcher du lest) lors du sommet de Bruxelles en décembre.
C’est à ce moment-là qu’elle a cessé de répéter que « pas d’accord vaut mieux qu’un mauvais accord » et a accepté discrètement de « s’aligner complètement » sur les règles de l’UE si nécessaire.

Elle a renoncé à une grosse somme d’argent pour faire preuve de bonne volonté.
Lors de la conférence de Munich sur la sécurité en février, elle s’est engagée à apporter un soutien « inconditionnel » à la défense de l’UE, indépendamment de ce qui se passe dans les négociations du Brexit. Elle a accepté l’influence de la CJCE sur la lutte contre la criminalité et le terrorisme, sur les relations avec Europol, Eurojust et sur le mandat d’arrêt européen. C’était un geste empreint de générosité, car la Grande-Bretagne n’est pas un demandeur en matière de défense et de sécurité. Elle reste la plus grande puissance militaire de l’UE. Elle défend les frontières de l’UE avec la mer Baltique, les Balkans et la Pologne et contribue à ancrer les États-Unis dans l’OTAN.

Le changement de stratégie post-décembre est logique. Si le Royaume-Uni doit entamer des négociations commerciales à poil, il vaut mieux le faire dans un esprit amical d’apaisement. La question est de savoir jusqu’où cela nous mènera. L’UE a pris une position impitoyable – et illégale – sur le projet de satellite Galileo. La Grande-Bretagne est considérée comme une menace pour la sécurité dans une entreprise que nous avons largement lancée et fortement financée (les régimes pro-poutine en Europe centrale ne le sont pas ?).

Galileo

Nous n’avons pas d’autre choix que de sourire, de s’incliner et de quémander à ce stade. Nous ne pouvons qu’espérer que l’Allemagne, la France, l’Italie, la Pologne, les Pays-Bas, l’Irlande et d’autres pays en arriveront à la conclusion qu’il n’est pas dans leur intérêt de pousser la punition trop loin, quels que soient les idéologues de l’UE. Ils doivent vivre avec leurs voisins proches. Veulent-ils être encerclés par une Grande-Bretagne, une Turquie et une Russie hostiles, dans le monde dystopique de Donald Trump ?
Ceux qui, au sein de la Grande-Bretagne, ont tant insisté pour un Brexit vassal émasculé peuvent trouver qu’il s’agit d’une victoire à la Pyrrhus. Il est difficile d’imaginer un moyen plus sûr de détruire les relations britanniques avec l’Europe que de soumettre cette île à un régime étranger et autoritaire, et d’essayer de le faire sur une base permanente.

Les Lords ne le voient-ils pas ? L’axe Soubry-Umunna à la Chambre des communes ne voit-il pas l’absurdité historique et démocratique d’un tel arrangement ? Le Parlement est-il prêt à renoncer si facilement à ses anciennes prérogatives pour une tambouille économique, essentiellement pour éviter un choc à court terme sans conséquence durable dans le sillage du temps et de la vie d’une nation ?
Vous pouvez faire un calcul de realpolitik selon lequel le balancier politique reviendra au fur et à mesure que l’UE se déchire à propos de la migration et de l’État de droit. Si la Grande-Bretagne attend patiemment, le problème européen pourrait se résoudre de lui-même – soit parce que l’UE cessera d’exister, soit parce qu’elle évoluera vers un autre animal.
On attend avec impatience de voir comment la zone euro non réformée va résister à la prochaine récession mondiale, avec un pied encore dans un piège déflationniste japonais, des réserves monétaires largement épuisées, des ratios de dette dangereusement élevés, pas d’union fiscale en vue, et l’Italie en révolte ouverte.
Pour l’instant, les Brexiters doivent se retirer dans le silence et pleurer.

 

Excellent article de Ambrose Evans-Pritchard, traduit par Soverain.
Source : https://www.telegraph.co.uk/business/2018/06/06/weep-brexit-british-dash-independence-has-failed/

Ambrose Evans-Pritchard est rédacteur en chef des affaires internationales du Daily Telegraph. Il couvre la politique et l’économie mondiale depuis 30 ans, basé en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Il a rejoint le Telegraph en 1991, en tant que correspondant à Washington et plus tard correspondant pour l’Europe à Bruxelles.

En collaboration avec Ambrose Evans-Pritchard, Soverain traduit régulièrement quelques uns de ses articles afin de les mettre à la disposition des Français désireux d’avoir un autre angle de vue sur l’actualité européenne.

Les articles originaux de cet auteur sont disponibles sur le site du Telegraph à l’adresse suivante : https://www.telegraph.co.uk/authors/ambrose-evans-pritchard/
Si vous avez la possibilité de souscrire à un compte Premium sur le Daily Telegraph, n’hésitez pas une seconde afin de profiter au maximum de la plume de cet excellent auteur !

Partager cet article sur :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *