Mensonges, maudits mensonges et les statistiques de Mark Carney sur le Brexit

M. Carney a déclaré que le Royaume-Uni était tombé au plus bas de la croissance de l’ensemble des pays du G7.

 

Le gouverneur de la Banque d’Angleterre a fait deux déclarations de Pinocchio dans l’émission Today de la BBC Radio 4. L’une était catégoriquement fausse ; l’autre était un sophisme habillé en pseudo-science.

Les deux donnent du crédit aux Bremainers peu honnêtes. Elles deviennent donc des instruments politiques.

Mark Carney a été un bon gouverneur. Je ne partage pas l’opinion répandue parmi les Brexiteers selon laquelle la Banque s’est déshonorée il y a deux ans en tant que soutien au Project Fear. Elle est le garant de la stabilité financière. Elle a dû se préparer au pire.

Cela contraste fortement avec Osborne, (NDT : l’ancien ministre des finances) qui a abusé de toute la puissance de l’État britannique pour propager des mensonges en série. George Osborne avait alors fait la menace d’un budget de punition procyclique qui aurait déclenché une spirale descendante de récession. Cela aurait été une politique dérangée et irresponsable dans de telles circonstances.

La Banque d’Angleterre, bien sûr, a fait exactement le contraire après le référendum Brexit. Elle a réduit les taux d’intérêt et doublé les taux d’assouplissement quantitatif (QE). Elle a accumulé un amortisseur. Il s’agissait d’une police d’assurance bien conseillée. Je soutiendrais le renouvellement du mandat de M. Carney en tant que gouverneur (s’il le souhaite), mais il doit limiter son parti pris émotionnel sur le Brexit.

Carney a déclaré – peut-être inconsciemment, en se laissant aller à un dîner de Kensington – que le Royaume-Uni était tombé au plus bas de de la croissance du G7. Cette affirmation est répétée si largement, et si souvent, qu’elle a pris le statut de fait établi. Beaucoup de Brexiters supposent que cela doit être vrai. Ce n’est pas vrai.

La première preuve jusqu’à présent cette année est que la Grande-Bretagne post-référendum croît plus vite que la France sous Emmanuel Macron, l’enfant prodige gaulois censé faire revivre les esprits animaux et libérer les investissements massifs. Auriez-vous la moindre idée de cela en lisant un certain journal rose (NDT : le Financial Times, les pages sont de couleur rose saumon) ou en écoutant notre radio nationale ?

La Grande-Bretagne a crû de 0,2 % au premier trimestre, au même rythme que la France (données révisées dans les deux pays). Le Japon s’est contracté de 0,2 %.

Nous n’avons pas encore les chiffres du Royaume-Uni pour le deuxième trimestre, mais le National Institute for Economic and Social Research (NESR) a déclaré que son indicateur de suivi du PIB suggère une croissance de 0,4 %. La France et l’Italie ont déjà publié leurs chiffres. Elles sont toutes les deux sur 0.2 %.

D’une manière générale, le Royaume-Uni est en phase avec la léthargie de la zone euro. Si le NIESR a raison, il pourrait même se retrouver en tête au deuxième trimestre. J’admettrais certainement que l’économie britannique a ralenti un peu à cause du Brexit, mais c’est moins que ce que je craignais. Les descriptions d’une économie paralysée se transformant en crise qui envahissent la couverture médiatique européenne, américaine et mondiale de la Grande-Bretagne ont dégénéré en caricature.

Ah, mais qu’en est-il de l’année dernière ? Ce fut en effet une année médiocre pour le Royaume-Uni ; relativement. Cela dit, l’économie a quand même connu une croissance de 1,7 %, soit autant que le Japon. L’Italie a connu une croissance de 1,5 %. La dernière fois que j’ai regardé, l’Italie était encore dans le G7.

La piètre performance de la Grande-Bretagne en 2017 doit être replacée dans son contexte. Le fruit de la croissance post-Lehman a été récolté. Le Royaume-Uni avait comblé l' »écart de production ». Il se heurtait à des contraintes de capacité et atteignait sa vitesse maximum. (Trop faible malheureusement, mais c’est une histoire de productivité stagnante qui s’est produite pendant l’appartenance à l’UE et qui n’a rien à voir avec le Brexit.)

En revanche, la zone euro avait encore du retard. Elle lui restait encore à achever une phase de rattrapage en forme de V après sa décennie perdue. L’écart de production était énorme dans le Sud. Les étoiles ont été alignées (NDT : expression des économistes qui l’utilisent souvent pour parler de la concomitance de trois éléments majeurs : baisse des taux d’intérêt, baisse de la monnaie et baisse du pétrole) en 2017 : l’austérité budgétaire de l’UEM a pris fin ; la Banque centrale européenne imprimait de l’argent avec enthousiasme ; les banques commerciales avaient finalement émergé – stupéfaites mais vivantes – d’un excès réglementaire stupide.

 

Philip Hammond a procédé à un resserrement budgétaire. Crédit : AFP

Pendant ce temps, le Royaume-Uni était encore en proie à l’austérité. Le Chancelier a procédé à un resserrement budgétaire net de 0,6 % du PIB l’année dernière. Je me base vaguement sur le solde budgétaire « corrigé des variations conjoncturelles » du moniteur financier du FMI. Dans l’ensemble, les pays du G7 ont profité des mesures de relance budgétaire nettes. Les Etats-Unis ont laissé couler. La zone euro est restée à peu près neutre. Si vous ajustez pour toutes les variables, il n’y a pas de chute relative au Brexit. C’est de la propagande.

Carney a fait une deuxième réclamation. Il a commencé en déclarant que la perte directe dans le PIB due au Brexit a été de 1 %. Puis il a ajouté que la perte synthétique est plus proche de 2 % une fois que l’on tient compte des mesures correctives de la Banque d’Angleterre.

Excusez-moi. Qu’est-ce que ce concept extraordinaire mis en valeur à notre table de petit-déjeuner, une hideuse torsion contrefactuelle ? Le gouverneur se moque sûrement de nous.

Le taux de chômage de la Grande-Bretagne est le plus bas en 42 ans. L’économie tourne à plein régime. S’il avait augmenté d’un point de pourcentage plus rapidement au cours de chacune des deux dernières années, la surchauffe aurait été généralisée.

 

 

La Banque d’Angleterre aurait dû relever les taux beaucoup plus rapidement. La livre aurait été beaucoup plus forte (pas très bon). Le Royaume-Uni a peut-être volé un peu de croissance supplémentaire à l’avenir en faisant tourner l’économie à chaud, mais une fois que vous avez fait tous les calculs arithmétiques, les chiffres à plats à moyen terme auraient été plus ou moins les mêmes. Il n’y a pas eu de perte de 2 % dans le PIB. C’est une ineptie évidente.

La Banque d’Angleterre aurait dû relever les taux beaucoup plus rapidement. La livre aurait été beaucoup plus forte (pas très bon). Le Royaume-Uni a peut-être volé un peu de croissance supplémentaire à l’avenir en faisant tourner l’économie à chaud, mais une fois que vous avez fait tous les calculs arithmétiques, les chiffres à plats à moyen terme auraient été plus ou moins les mêmes. Il n’y a pas eu de perte de 2 % dans le PIB. C’est une ineptie évidente.

D’un point de vue purement scientifique, personne à la Fed, à la BCE et à la Banque d’Angleterre ne sait comment calculer la puissance de l’assouplissement quantitatif, ni même comment fonctionne le mécanisme. Un débat intense est en cours dans les milieux universitaires et les banques centrales sur les effets exacts des achats d’obligations une fois que les rendements à long terme sont déjà cloués au plancher. Beaucoup pensent que le QE3 de la Fed était sans effet.

Ce qui m’a frappé dans la remarque du gouverneur, c’est qu’elle sentait la manipulation. Le scénario biblique dans les cercles des « hard Remainers » est que le Brexit a réduit le PIB de 2 %. Il a fait tout son possible pour le faire accepter.

Le Centre pro-UE pour la réforme européenne (un organe digne d’intérêt, mais pas à cette occasion) a mené une étude basée sur un algorithme macro-économique. Il conclut que le « coût du Brexit jusqu’à présent » a été de 2,1 % du PIB. Cette affirmation a été répétée dans toute l’Europe comme s’il s’agissait d’une vérité.

L’algorithme compare la croissance du Royaume-Uni aux trois principaux pays témoins. L’un d’entre eux est la Hongrie, actuellement en proie à un boom économique entraîné par des politiques souples. Le deuxième est celui des États-Unis, actuellement en proie à un « péronisme » honteux et imprudent, à la fin du cycle, à une vague de mesures de relance budgétaire dictées par l’endettement qui va revenir sur le devant de la scène. Ce sont les contrôles ? Ce n’est pas de l’analyse. L’algorithme est un pastiche.

Le Gouverneur a certainement raison de dire qu’un « no-deal » est « hautement indésirable ». Même une affirmation britannique de la pleine autonomie gouvernementale selon les termes de l’OMC nécessite un accord pour éviter les stupidités au bord du gouffre. La taxe de sortie de 39 milliards de livres sterling devrait être subordonnée au comportement civilisé de Bruxelles en ce qui concerne les droits d’atterrissage, les médicaments, Euratom, les visas, etc. Ce serait toujours un accord.

Si l’UE refusait de reconnaître notre droit légal au commerce aux conditions de l’OMC, ce serait un acte de piraterie internationale et une déclaration de guerre économique et politique. Si cela se produisait, ce serait vraiment la fin de l’Europe en tant que civilisation essentielle dans le monde.

J’espère que l’accord des Chequers échoue car il nous enferme dans le régime juridique et réglementaire de l’UE de façon coloniale, et ce, à des conditions économiques qui ne sont même pas attractives.

Si cela devait se produire, soit parce que l’UE le rejette, soit en raison d’un changement de leadership britannique, le Royaume-Uni devrait très probablement prendre le taureau par les cornes du libre-échange unilatéral et supprimer toutes les barrières dans la phase initiale. Cela supprimerait la nécessité immédiate d’imposer des restrictions à la frontière irlandaise, laissant à Bruxelles le choix injuste de contraindre les Irlandais à lever les barrières frontalières sur leur propre territoire (une catastrophe politique pour l’UE) ou de venir à la table avec un nouveau plan post-Brexit.

Dans un tel cas, les prix en Grande-Bretagne chuteraient, ceteris paribus. Il n’y aurait pas de hausse nette, contrairement à ce que le gouverneur a prétendu dans l’émision « Today ». On nous prend pour des imbéciles.

A part ça, Gouverneur, continuez votre bon travail.

 

The Daily Telegraph ; traduit par Soverain

 

Ambrose Evans-Pritchard est rédacteur en chef des affaires internationales du Daily Telegraph. Il couvre la politique et l’économie mondiale depuis 30 ans, basé en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Il a rejoint le Telegraph en 1991, en tant que correspondant à Washington et plus tard correspondant pour l’Europe à Bruxelles.

En collaboration avec Ambrose Evans-Pritchard, Soverain traduit régulièrement quelques uns de ses articles afin de les mettre à la disposition des Français désireux d’avoir un autre angle de vue sur l’actualité européenne.

Les articles originaux de cet auteur sont disponibles sur le site du Telegraph à l’adresse suivante : https://www.telegraph.co.uk/authors/ambrose-evans-pritchard/
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