L’inquiétude de l’Allemagne grandit quant aux conséquences de l’ultimatum de l’UE pour la Grande-Bretagne

Il y aura une réaction cinglante en Allemagne si la stratégie de l’UE sur le Brexit conduit à une crise dans la zone euro et à une rupture des relations avec un allié clé.

Des voix de plus en plus fortes s’élèvent en Allemagne pour dénoncer l’accord de retrait du Brexit comme un échec fondamental de la politique européenne qui ne peut conduire qu’à une débâcle diplomatique et à une animosité grandissante.

Si la politique de l’ultimatum de l’UE provoque une rupture géostratégique avec un pilier du système européen de défense, de sécurité et financier – tôt ou tard, comme c’est sûrement le cas dans les conditions actuelles – les récriminations à Berlin seront atroces.

« L’Europe est en bonne voie de s’infliger d’énormes dommages pendant des décennies étant donnée la manière dont elle a géré les négociations du Brexit qui ont échoué », a déclaré Marcel Fratzscher, directeur de l’Institut allemand pour la recherche économique (DIW) à Berlin.

Le professeur Fratzscher affirme que l’UE sape sa propre légitimité démocratique en exigeant que les députés de Westminster avalent le plan Barnier avec un « pistolet sur la tempe » et sous peine de « conséquences catastrophiques », après son rejet par les deux tiers d’entre eux.

Le Parlement est tout à fait en droit de rejeter un système de filet de sécurité qui enfermerait le Royaume-Uni dans une union douanière contre sa volonté. « Aucune nation souveraine ne pourrait accepter de telles conditions à la légère. Le Bundestag lui-même n’aurait guère pu voter autrement dans des circonstances comparables », a-t-il écrit dans Der Spiegel cette semaine.

Il soutient que si les députés capitulent et acceptent l’accord de retrait, ce serait « tout aussi catastrophique » qu’un Brexit sans accord.

Le point est évident : c’est une absurdité constitutionnelle que de tenter d’emprisonner une puissance militaire dotée d’une grande économie industrielle dans l’orbite réglementaire et juridique de l’UE sans droit de vote européen. Cette situation ne peut que dégénérer en une véritable escalade et aboutir à une crise de déchéance.

Le processus de l’article 50 peut donner à l’UE un levier juridique et psychologique à l’approche du « bord du précipice », mais cela ne justifie pas d’exploiter ce pouvoir. « Non seulement les Britanniques, mais toute l’Union européenne paiera un prix immense si les dirigeants de l’UE ne font pas une offre équitable à des conditions réalistes », a-t-il déclaré.

Inutile de dire que le calcul de la « théorie des jeux » pour Bruxelles a été grandement influencé par les signaux du Parlement, du Bureau du Cabinet et des puissantes forces de l’establishment économique britannique selon lesquels le Brexit pourrait être écrasé ou complètement inversé.

Sigmar Gabriel, vice-chancelier de l’Allemagne jusqu’à l’année dernière, affirme que l’Europe ne peut se permettre le luxe d’une rupture stratégique avec la Grande-Bretagne. L’UE est divisée sur de multiples lignes de clivage – Nord-Sud pour l’argent, Est-Ouest pour l’État de droit – et elle est entourée de voisins dangereux.

Sigmar Gabriel, ministre allemand des Affaires étrangères pour la majeure partie du processus du Brexit, a eu des mots cinglants pour Boris Johnson mais dit que l’UE doit faire plus pour maintenir les Anglais dans leur camp.

« Nous sommes les derniers végétariens politiques dans un monde de mangeurs de viande. Quand les Britanniques partiront, tout le monde pensera que nous sommes devenus végans », a-t-il dit.

M. Gabriel conseille à l’UE de réécrire l’accord de retrait sous peine de risque d’oubli géostratégique dans un monde « G-2 » dirigé par les États-Unis et la Chine, en mettant en garde contre la tentation de punir un allié militaire doté de l’arme nucléaire avec le premier centre financier du monde.

« Le Brexit portera atteinte au rôle de l’Europe dans le monde d’une manière que nous, Européens, semblons actuellement incapables de comprendre. Il est peut-être vrai que le Royaume-Uni s’est mis dans cette position, en raison du comportement inconsidéré de son élite politique. Mais cette position n’aide personne », a-t-il dit.

M. Gabriel était ministre allemand des affaires étrangères et était en liaison proche avec le cabinet lorsque la politique générale a été définie. Pourquoi a-t-on laissé le problème s’envenimer ?

Les périls de l’étranger proche de l’Europe ont été exposés cette semaine en Turquie, où Recep Tayyip Erdogan fait cyniquement preuve d’une ferveur anti-occidentale en montrant des vidéos des atrocités commises dans les mosquées de Nouvelle-Zélande pendant sa campagne électorale, alléguant presque la collusion de l’État avec le tueur. « Pourquoi l’Occident est-il silencieux ? Parce qu’ils l’ont préparé et qu’ils le lui ont offert », dit-il. La Grande-Bretagne devrait être le moindre des problèmes de l’Europe.

Lorsque le peuple britannique a rendu son verdict en juin 2016, l’Europe aurait pu faire le point et reconnaître que le tapis roulant unidirectionnel de Monnet, de l’acquis communautaire et de la centralisation du pouvoir à Bruxelles n’était plus viable. Il aurait pu proposer un modèle créatif de « géométrie variable » pour le cercle des pays de la partie extérieure qui souhaitent adhérer partiellement au club à des conditions souveraines.

C’était le projet d’un « partenariat continental » – d’abord pour la Grande-Bretagne, puis comme modèle pour l’Ukraine, la Turquie et d’autres – proposé par une liste de personnalités européennes de premier plan par le think tank Bruegel à Bruxelles. Parmi les auteurs se trouvait Jean Pisani-Ferry, le principal conseiller économique d’Emmanuel Macron. Le projet est parti en fumée. M. Macron a déclaré que la Grande-Bretagne devait payer le prix de son apostasie et être perçue comme telle.

Gabriel Felbermayr, président de l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale (IFW), a déclaré que tout accord avec la Grande-Bretagne perçu comme coercitif par le peuple britannique échouera. « S’il [l’accord] veut être crédible, il doit offrir des avantages mutuels », a-t-il dit.

Le professeur Felbermayr a déclaré que le péché originel de l’équipe Barnier était d’exiger que les Britanniques se soumettent à l’accord de retrait avant d’entamer des discussions sur les relations futures. Rien dans l’article 50 ne stipule un tel ordonnancement. C’était un choix politique et – nous le savons maintenant – un piège délibéré.

En janvier, il a rédigé un rapport conjoint avec les chefs des conseils d’administration des ministères allemand des finances et de l’économie, exhortant l’UE à déchirer le texte du retrait. Bruxelles devrait abandonner son « dogme de l’indivisibilité » sur les quatre libertés de l’UE et cesser d’essayer d’enfermer la Grande-Bretagne dans une union douanière avec un statut de colonie à l’image de l’échec du modèle turc. « C’est un jeu très dangereux », disaient-ils.

Ils ont averti que l’Europe est plus exposée aux retombées d’un Brexit désordonné que ce que certains à Bruxelles semblent penser. L’UE peut-elle vraiment être sûre que les pertes sont réparties de manière suffisamment asymétrique pour « gagner » ce match ?

La Commission a élaboré la stratégie du filet de sécurité au moment du pic d’orgueil de fin 2017, lorsque l’économie de la zone euro était brièvement en plein essor. Bruxelles a confondu l’effet de rattrapage de la zone euro avec une croissance autonome. C’était bien sûr le résultat d’un assouplissement quantitatif et d’un euro faible – combinés à la fin de l’austérité budgétaire – dans une économie déprimée avec un écart de production important.

La zone euro est revenue à un malaise structurel dès que les fruits à court terme ont été cueillis et que l’assouplissement quantitatif a pris fin. Elle est chroniquement incapable de générer sa propre croissance interne, comptant sur le commerce mondial pour rester hors de l’eau. La Chine refuse de se soumettre. Son économie continue de ralentir, entraînant l’Asie avec elle. C’est pourquoi l’Allemagne, l’Italie et la France sont toutes en proie à une récession industrielle.

Le ministre du Brexit, Steve Barclay, déclare que les plans d’urgence de l’opération Yellowhammer seront activés lundi, à moins qu’une extension de l’UE ne soit décidée.

Je ne doute pas que le Royaume-Uni entrera en récession s’il y a une sortie difficile dans de telles conditions, mais ces conditions s’appliqueront-elles réellement ? Un État pleinement souverain peut en tout état de cause prendre des mesures draconiennes d’autodéfense, en nationalisant au besoin certains secteurs de l’industrie automobile sur une base temporaire, comme l’a fait l’administration Obama pendant la crise Lehman. In extremis, la Banque d’Angleterre pourrait financer les dépenses d’infrastructure contracycliques au moyen de « l’hélicoptère monétaire » ou « assouplissement quantitatif du peuple » (People’s QE).

Le choc économique pour la zone euro serait moindre (dans l’ensemble), mais sa capacité de réaction serait également plus faible et les politiques populistes sont en état d’alerte.

Les taux d’intérêt sont déjà de moins 0,4 %. Le QE habituel a atteint ses limites. Les mécanismes du pacte de stabilité bloquent toute relance budgétaire sérieuse en période de crise.

Un Brexit raté à ce stade – avec le commerce mondial dans le marasme et le ralentissement des États-Unis – ferait basculer les États-membres de la zone euro dans un piège de la déflation de la dette, déclencherait un effondrement des actions des banques de la zone euro, ferait passer les écarts obligataires de l’Italie de 400 points de base à la limite du danger et exposerait les pathologies non résolues de l’Union monétaire. Tout cela suppose que Donald Trump ne frappe pas les voitures européennes d’un droit de douane de 25 %.

Le Cabinet Office dit qu’il imposera des droits de 10.8 % sur les voitures et de 12.6 % sur les autobus dans un « no-deal ». L’UE devrait concurrencer la Chine, l’Inde et le Mexique, ainsi que la Corée et le Japon, beaucoup plus tôt que ne le lui permettraient leurs futurs accords commerciaux. Une grande partie de l’excédent de 95 milliards de livres sterling de l’UE avec le Royaume-Uni partirait en fumée.

L’Institut IW d’Allemagne prévient qu’un Brexit dur dans le pire des cas pourrait réduire les exportations allemandes vers le Royaume-Uni de 57 %, avec des effets composés de chaînes d’approvisionnement rompues et de chute des investissements. Berlin ne peut pas permettre qu’un choc de cette ampleur se produise et il ne se produira donc pas.

Quoi que l’on dise aujourd’hui, cela ne durera pas une semaine s’il n’y a pas d’accord. L’UE recourra à des accords de réserve d’urgence pour que les échanges commerciaux se poursuivent en vue de sa propre préservation politique. Elle découvrira la beauté des commerçants de confiance, la technologie blockchain et la solution « MaxFac », autrefois décriée, pour la frontière irlandaise.

Les discussions entre la Grande-Bretagne et l’UE pourraient soudainement prendre une tournure très rafraîchissante.

The Daily Telegraph ; traduit par XPJ

 




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