L’horizon de Vox

Résumé : dans cet article paru sur le site du journal El Debate, le journaliste et écrivain espagnol José Javier Esparza revient sur l’essor du parti Vox aux élections régionales andalouses du 2 décembre 2018 et sur les réactions très négatives qu’un tel essor a suscitées (afin de mieux les démonter). Il réfléchit également à l’avenir idéologique et électoral de cette formation, dont les défis sont nombreux.

L’irruption fulgurante de Vox au Parlement andalou[1] a permis à un phénomène que l’on a clairement perçu tout au long de l’année écoulée de prendre racine dans les institutions : l’apparition d’une force politique strictement nationale qui refuse l’habituel clivage droite/gauche et met l’accent sur l’unité de la nation espagnole. Car Vox consiste pour l’essentiel en cela : peut-être s’agit-il d’un parti de droite (il vient de cet univers, en effet) mais il s’agit surtout d’une droite nationale, c’est-à-dire d’une droite qui continue à penser que le point d’ancrage de la souveraineté populaire se trouve dans la communauté politique de l’État-nation, face au progressif démantèlement des compétences nationales. Le débat entre souverainisme et mondialisme a donc fait son entrée en Espagne. Souhaitons-lui la bienvenue.

C’était donc cela, la transversalité

Vox est en outre devenu le catalyseur d’un vote de rejet, fatigué des discours des élites, de cette caste politico-médiatico-financière qui fixe pour nous de manière catégorique le bien et le mal (et ce depuis des décennies) et qui s’éloigne chaque jour un peu plus des préoccupations réelles du citoyen lambda. Il est intéressant de jeter un coup d’œil aux chiffres. Le PSOE[2] a perdu 400 000 voix et le PP[3], 250 000 – le même résultat que l’extrême gauche. Citoyens[4] en a gagné autour de 300 000 et Vox a fait irruption avec 400 000 bulletins, ce qui signifie que ce dernier parti a pris des voix aussi bien à la gauche (on estime qu’il lui a pris plus de 25 % des suffrages exprimés) qu’au sein du gisement des nouveaux électeurs. C’était donc cela, cette fameuse transversalité : être capable de toucher des publics différents avec des propositions à même de susciter l’adhésion au-delà des étiquettes classiques et des inerties électorales.

Pourquoi Vox est-il parvenu à cet effet transversal ? Fondamentalement parce qu’il a posé sur la table les sujets que les partis de l’establishment n’osent pas aborder mais que le citoyen (n’importe quel citoyen) ressent chaque jour comme des problèmes personnels. Le fait que votre quartier voie affluer de nombreux immigrants illégaux (ce qui entraîne nécessairement l’insécurité et la précarité) est un problème personnel. Le fait que la loi sur les violences faites aux femmes préjuge systématiquement de la culpabilité de l’homme pour le simple fait d’être un homme et de l’innocence de la femme pour le simple fait d’être une femme est un problème personnel. Être assommé par les impôts pour recevoir en échange des services précaires (surtout si vous avez le malheur de tomber malade dans une région différente de la vôtre, par exemple, sans même parler du fait que vos enfants étudieront dans une langue qui n’est pas la vôtre si vous devez vous installer dans certaines régions) est un problème personnel. Le fait que votre pays s’étiole, que l’on veuille effacer votre mémoire, que l’on dise à vos enfants qu’ils devront apprendre l’anglais et partir à l’étranger pour gagner leur vie (ou rejoindre le clan du pouvoir féodal en place), que votre facture d’électricité soit très élevée, en bref, toutes ces choses qui ont profondément miné le moral du citoyen lambda, tout cela est un problème personnel.

Les anathèmes ne fonctionnent plus

La caste politico-médiatique, intoxiquée par la fumée de ses propres préjugés et privilèges, ne perçoit rien de tout cela. Bien au contraire, elle s’est enfermée dans l’idée effarante que l’anomalie est l’ordre naturel des choses et s’est mise à condamner Vox en usant des anathèmes habituels dans ses rangs. Mais le pouvoir est face à un problème : les gens qui communient avec ses antiennes sont toujours moins nombreux et on a pu le constater de manière dramatique au cours de la campagne andalouse. L’argumentaire de l’establishment contre Vox a été d’une irrationalité proprement indécente et honteuse. Nous avons assisté à un festival d’insultes si grossier, si primaire, si éloigné de la réalité observable que l’anathème a fini par produire l’effet opposé à celui qui était recherché. Il est important d’analyser tout cela en détail car une telle rhétorique fait assurément partie des raisons pour lesquelles des personnes aussi nombreuses et variées ont voté pour Vox.

Nous avons par exemple pu voir la façon dont le gouvernement espagnol[5], représenté par son porte-parole, a accusé Vox d’être une formation « anticonstitutionnelle ». Et de tels propos sont tenus par un gouvernement qui dirige le pays grâce au soutien de partis accusé de rébellion et de sédition[6], grâce à celui des disciples politiques du terrorisme de l’ETA[7] et grâce aux forces de l’extrême gauche qui veulent abolir la monarchie[8]. Il est certain que Vox veut supprimer le modèle constitutionnel de l’État des communautés autonomes, proposition avec laquelle l’on peut être en accord ou pas – mais il prône une telle mesure de façon à suivre la voie très modérée du vote parlementaire, c’est-à-dire la voie constitutionnelle. Tout le contraire des alliés de l’actuel gouvernement. Qui est, en l’occurrence, la véritable force anticonstitutionnelle ?

Nous avons par ailleurs vu celle qui est encore présidente de la Junte d’Andalousie[9], la socialiste Susana Díaz, accuser Vox de justifier les violences faites aux femmes, rien de moins. Et ces propos sont tenus par un parti qui a conservé au sein de ses instances dirigeantes un homme condamné pour violence domestique (le Basque Eguiguren[10]) et qui a dépensé l’argent des chômeurs dans des maisons closes[11]. Voilà une déclaration qui ne manque pas de toupet. Mais, surtout, sur quoi se fonde une telle accusation ? Sur le fait que Vox propose de remplacer l’actuelle loi sur les violences faites aux femmes par un texte différent qui ne discrimine pas les hommes du simple fait qu’ils sont des hommes. C’est donc ce en quoi consiste la justification de la « violence machiste » ? Il s’agit d’un argument au ras des pâquerettes. D’un point de vue logique, cela revient au même que d’affirmer la chose suivante : « Vous êtes contre la peine de mort pour les crimes liés au terrorisme ? Alors vous justifiez le terrorisme ». Les hommes politiques croient-ils vraiment que les citoyens ne comprennent pas ce genre de choses ? Pensent-ils véritablement que nous gobons tout ce qu’ils disent ?

De la même manière, nous avons pu constater la façon dont l’extrême gauche de Podemos et consorts (qui, en Andalousie, était menée par Teresa Rodríguez), accuser sans cesse Vox de racisme et de xénophobie. Pourquoi donc ? Parce que Vox propose d’interdire l’immigration illégale, de poursuivre en justice les mafias qui prospèrent sur le trafic d’êtres humains et de défendre les frontières nationales. En d’autres termes, la même chose que ce que prescrit le Code pénal (dans ses articles 313 et 318, par exemple). Où est le péché dans tout cela ? Dans un tour de force supplémentaire et pour dépasser les limites du ridicule, Teresa Rodríguez s’est permis la déclaration suivante : « Nous ne permettrons pas que l’on vienne de l’étranger nous imposer de la xénophobie ». Teresa Rodríguez a dû sécher le cours donné à ce sujet car le mot « xénophobie » vient du grec xénos, « étranger », et signifie littéralement « la peur de l’étranger ». De l’étranger, en effet : tout comme ceux contre lesquels elle tempête. En d’autres termes, elle a recours, afin d’accuser les autres de xénophobie, à un argument xénophobe au sens strict du terme – ce qui donne la juste mesure du niveau catastrophique de nos élites politiques.

Nous avons pu voir, enfin, l’immense majorité du chœur médiatique déverser sur Vox le répertoire dont il use habituellement pour crier au loup : racisme, machisme, fascisme, franquisme, etc. Nous aurions donc affaire à une nouvelle version de Belzébuth, décrit de telle façon que le portrait ressemble davantage à une caricature. Et une fois encore, le sérieux de l’accusation est démenti par la qualité même de l’accusateur. Ceux qui accusent Vox de racisme car ce parti veut limiter l’immigration illégale sont ceux-là mêmes qui vénèrent le président régional catalan Quim Torra, qui a affirmé que les Espagnols sont des bêtes avec une tare dans leur ADN. Ceux qui en appellent à la défense de la Constitution face à Vox sont ceux-là mêmes qui trouvent normal d’entrer dans de petites combines avec les séparatismes catalan et basque et de laisser les droits constitutionnels des citoyens être violés en matière linguistique[12]. Ceux qui veulent nous avertir d’un éventuel danger pour les libertés sont ceux-là mêmes qui encouragent l’extrême gauche liberticide. Même les organes de communication de l’Église reprochent à Vox de mentionner le nom de Dieu ! Nous nageons en plein délire.

Se réveiller pour sortir du délire

Cependant, ce délire commence à s’estomper. Peut-être pas dans les cerveaux imperméables de la caste dominante mais dans l’esprit du citoyen de la rue. Si nous voulions utiliser une image parlante, nous dirions que cela fait quarante ans que l’on nous a promis que si, nous étions des enfants sages, nous jouirions de la liberté, de la démocratie et de la prospérité. Pourtant, aujourd’hui, nous regardons autour de nous et nous constatons que l’on nous vole notre patrie, notre identité, notre argent et nos enfants, que nous avons toujours moins de liberté, que notre démocratie est dénaturée et, comble du comble, que l’on veut même nous voler notre identité sexuelle. Bien entendu, personne n’est prêt à renoncer à ce qui nous avait été promis : la liberté, la démocratie, la prospérité, etc. Nous avons néanmoins appris que nous ne pouvons plus les attendre de la part de nos élites. Il faudra les reconquérir et c’est ce à quoi doit servir Vox.

« Malheur à celui qui confond mobilisation et victoire », a dit un jour Spengler, et cette petite phrase d’antan est entrée dans le répertoire des empêcheurs de tourner en rond. Mais il est indispensable de la rappeler ici car voilà l’horizon auquel Vox est désormais confronté. Les événements andalous ont confirmé qu’il existe un profond mouvement social et que l’establishment ne l’a pas saisi. Le tout est de lire ce mouvement correctement car il n’a rien à voir avec les étiquettes dépassées de l’« extrême droite » et autres fadaises mais est beaucoup plus proche de protestations comme les Gilets Jaunes en France ou le « printemps des balcons »[13] en Espagne. Vox doit comprendre que son horizon n’est pas la droite traditionnelle (pas plus que la gauche traditionnelle, bien évidemment) mais qu’il se trouve de l’autre côté de ce vieux mur. Pour le dire en quelques mots : Vox ne doit pas se laisser placer dans la catégorie sang et or[14] du chauvinisme (car c’est là que le système aimerait confiner ce parti) mais doit au contraire profiter de l’élan andalou pour offrir un programme complet de reconstruction sociale, ce qui signifie aussi (et peut-être par-dessus tout) mettre fin aux désastres sociaux de la mondialisation.

Nous en revenons au début : le grand débat d’aujourd’hui oppose les souverainetés nationales à ce mondialisme qui désagrège tout. En Espagne, un tel débat est enfin à l’ordre du jour. Très bonne nouvelle.

 

Références : 

[1] Voir mon analyse des résultats des élections régionales andalouses du 2 décembre 2018 pour le site Soverain : https://www.soverain.fr/le-tremblement-de-terre-andalou/. [N.d.T.]

[2] Parti socialiste ouvrier espagnol, principale formation sociale-démocrate en Espagne. [N.d.T.]

[3] Parti populaire, principale formation démocrate-chrétienne en Espagne. [N.d.T.]

[4] Formation centriste, libérale et européiste espagnole. [N.d.T.]

[5] Voir mon analyse sur Soverain au sujet de ce gouvernement : https://www.soverain.fr/le-gouvernement-sanchez-entre-faiblesse-et-autoritarisme/. [N.d.T.]

[6] Les deux principaux partis indépendantistes catalans, l’ERC et le PDeCAT. [N.d.T.]

[7] La formation nationaliste basque Bildu. [N.d.T.]

[8] Podemos et ses alliés locaux. [N.d.T.]

[9] Nom du gouvernement régional andalou. [N.d.T.]

[10] Jesús María Eguiguren a été député régional basque de 1983 à 2012 et président du Parlement du Pays basque de 1987 à 1990. De 2002 à 2014, il a également occupé les fonctions de président de la fédération basque du PSOE. En mai 1992, il a été condamné par la justice pour avoir frappé sa femme avec un parapluie. [N.d.T.]

[11] L’année 2018 a été marquée par la révélation d’un vaste scandale au sein du gouvernement régional andalou dominé par le PSOE : l’ancien Fonds andalou pour la Formation et l’Emploi (FAFFE) aurait dépensé en 2010, par le biais de l’un de ses dirigeant, le socialiste Fernando Villén, 15 000 euros de l’organisme dans une maison close. [N.d.T.]

[12] José Javier Esparza fait ici référence aux difficultés énormes qu’ont les hispanophones de naissance à faire éduquer leurs enfants ou à s’adresser à l’administration régionale catalane en espagnol alors qu’ils représentent la majeure partie des habitants de la communauté autonome. [N.d.T.]

[13] Cette expression (primavera de los balcones) fait référence à la multiplication des drapeaux espagnols sur les balcons des immeubles du pays (en particulier en Catalogne) comme autant de signes de ralliement à la nation contre le séparatisme. [N.d.T.]

[14] En référence aux deux couleurs dominantes du drapeau espagnol. [N.d.T.]

 

Source : ElDebate

Agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, Nicolas Klein est actuellement professeur d’espagnol en classe préparatoire. Spécialiste de l’Espagne contemporaine, il est l’auteur d’un livre intitulé Rupture de ban – L’Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017), le traducteur d’Al-Andalus : l’invention d’un mythe – La réalité historique de l’Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L’Artilleur, 2017) et le rédacteur de nombreux articles sur les réalités espagnoles actuelles.


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2 Commentaires

  1. Je serais bien curieux de savoir pourquoi Podemos souhaiterait abolir la monarchie, en quoi entrave-t-elle leur projet politique ?
    Par ailleurs, merci pour vos traductions espagnoles, ça change un peu de l’ordinaire.

    • Merci à vous de les lire 🙂
      Podemos, la gauche « radicale » de façon générale et les séparatistes catalans estiment que le roi est l’un des derniers remparts (avec la justice) au changement de régime qu’ils appellent de leur vœux et qui passerait notamment par la porte ouverte au démembrement de l’Espagne. Constitutionnellement, le roi est le garant de l’unité nationale et son discours du 3 octobre 2017, qui allait clairement dans ce sens, leur a profondément déplu.

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