Le Japon retombe dans le militarisme

Article de Brian Cloughley traduit par Soverain

Le 11 décembre, l’agence de presse japonaise Kyodo News Agency a annoncé que « le Japon envisage de moderniser efficacement ses porte-hélicoptères pour leur permettre de transporter et de lancer des avions de combat ». Parallèlement, le ministère indien de la Défense a noté qu’au cours d’un grand exercice organisé en Inde par les forces aériennes américaines et indiennes, « deux pilotes militaires japonais participent également à l’exercice en qualité d’observateurs ». Il y avait aussi un compte-rendu de Reuter sur les plans de Tokyo « d’augmenter les dépenses de défense au cours des cinq prochaines années pour aider à payer de nouveaux chasseurs furtifs et d’autres équipements militaires américains avancés ».

Coïncidence, ces événements ont été rapportés la même semaine que l’anniversaire du massacre de Nankin de 1937-1938, dont les médias occidentaux ne se sont absolument pas fait l’écho, mais dont les souvenirs sont restés dans la mémoire en Chine où « pendant six semaines, les forces de l’armée impériale japonaise ont sauvagement tué des centaines de milliers de personnes » et causé des massacres et des ravages dans cette région et en Asie jusqu’en 1945. Ils ont tué ou provoqué la mort d’innombrables millions de personnes.

Il y a eu un autre anniversaire début décembre – celui de l’attaque japonaise contre Pearl Harbor, où 2 400 Américains ont été tués. Le Président Roosevelt avait déclaré que « Hier, le 7 décembre 1941 – une date qui restera dans l’infamie – les Etats-Unis d’Amérique ont été soudainement et délibérément attaqués par les forces navales et aériennes de l’Empire du Japon ».

La date ne fait pas l’objet d’une infamie, ni même d’aucune autre manière en ce qui concerne le New York Times ou le Washington Post, parce qu’aucune des unes n’a mentionné Pearl Harbor le 7 ou le 8 décembre. Quelques jours plus tard, cependant, le Post rapportait que « le Japon annoncera son intention d’acheter 40 à 50 F-35 [Lockheed Martin] au cours des cinq prochaines années, mais pourrait finalement acheter 100 avions [qui coûtent environ 100 millions de dollars chacun]. Cela aura l’avantage supplémentaire d’apaiser le président Trump, qui s’est plaint du déficit commercial des États-Unis avec le Japon ainsi que du coût du stationnement de dizaines de milliers de soldats américains ici ». Et le NYT titrait : « Le Japon va augmenter ses dépenses de défense pour payer de nouveaux chasseurs, et des radars. »

Le message est que le Japon s’engage dans une augmentation des dépenses militaires qui est totalement incompatible avec les dispositions de sa Constitution, mais tout à fait conforme à l’alliance anti-Chine que Washington est en train de forger avec divers pays.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon a été dévasté et ébranlé par les opérations américaines dans le Pacifique qui ont abouti à deux attaques atomiques. Il fallait le reconstruire, et les généreux États-Unis ont aidé son ancien ennemi mortel à renaître de ses cendres. Entre 1945 et 1952, les forces d’occupation américaines, dirigées par le général Douglas MacArthur, ont mis en œuvre de vastes réformes militaires, politiques, économiques et sociales… En 1947, les conseillers alliés ont essentiellement dicté une nouvelle constitution aux dirigeants japonais. Certains des changements les plus profonds du document comprenaient… la renonciation au droit de faire la guerre, ce qui impliquait l’élimination de toutes les forces armées non défensives. »

Il n’y a pas encore eu d’amendements à la Constitution du Japon concernant la guerre, et la plupart des Japonais considèrent les conflits comme indésirables. La Constitution précise que « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation et à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de régler les différends internationaux ». Afin d’atteindre le but du paragraphe précédent, les forces terrestres, maritimes et aériennes, ainsi que d’autres ressources de guerre, ne seront jamais maintenues. Le droit de belligérance de l’Etat ne sera pas reconnu. »

On ne saurait être plus clair : compte tenu de ses propres principes fondamentaux, le Japon ne peut maintenir ses forces armées. Pourtant, un rapport récent indique que « selon le Livre blanc sur la défense du Japon de 2018, l’effectif total des forces d’autodéfense s’élève à 226 789 personnes », dont 138 126 dans l’armée, 42 289 dans la marine et 46 942 dans l’aviation – ou, selon les descriptions employées pour truquer le fait que ces forces militaires ont des capacités offensives, ce sont la Japan Ground Self-Defense Force (SDF) et la Japan Maritime SDF (18 sous-marins, 37 destroyers ; deux autres en route), et le Japan Air SDF (260 avions de combat avancés).

Il s’agit d’une force militaire puissante et, sous le gouvernement de Shinzo Abe, elle continuera d’être élargie et développée avec l’approbation chaleureuse des États-Unis, avec lesquels le Japon a signé un traité de coopération et de sécurité mutuelles.

Quand Abe a été réélu à la tête de son parti en septembre, il a déclaré : « Il est temps d’entreprendre une révision constitutionnelle », et chacun sait ce qu’il veut faire. Comme le rapporte Asahi Shimbun, « il propose d’ajouter une clause à l’article 9, qui interdit l’usage de la force dans le règlement des différends internationaux, afin de permettre explicitement l’existence de l’armée japonaise, désormais appelée Force d’autodéfense ». Et s’il réussit à faire approuver cet amendement, ce sera la crise à partir de ce moment-là.

Le Japon a des différends territoriaux avec la Chine et la Russie, le premier au sujet de la souveraineté sur certaines îles de la mer de Chine méridionale, et le second avec la Russie au sujet de la chaîne des îles Kouriles, habitée par des Russes, qui ont été remises à l’Union soviétique peu avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La marine et l’armée de l’air américaines, dans le rôle autoproclamé de Washington en tant que Führer des océans du monde, continuent de défier la Chine dans la mer de Chine méridionale dans ses opérations de « liberté de navigation » conflictuelle, et encore tout récemment le 6 décembre était impliqué dans un fandango [NDT : danse traditionnelle espagnole] naval similaire, comme CNN le soulignait en Une : « Un navire de guerre américain conteste les revendications de la Russie en mer du Japon. »

CNN a déclaré que les Etats-Unis avaient envoyé le destroyer de missiles guidés USS McCampbell dans le « golfe de Pierre-le-Grand pour contester les revendications maritimes excessives de la Russie et défendre les droits, libertés et utilisations légales de la mer dont jouissent les Etats-Unis et les autres nations ».

Ce n’est pas un hasard si le « golfe de Pierre-le-Grand est le plus grand golfe de la mer du Japon, également connu sous le nom de mer de l’Est, et abrite à la fois la ville russe de Vladivostok et la flotte du Pacifique de la marine russe ». Il n’est pas étonnant que les États-Unis veuillent défier la Russie dans cette région – et il est bien sûr tout à fait fortuit que cette provocation maritime vienne après les incursions navales de l’Ukraine dans le détroit de Kertch, qui étaient destinées à encourager le soutien national et international au président ukrainien Porochenko. (La Russie a convoqué une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU pour discuter de l’affaire, mais cela s’est transformé en une offensive insultante de la part des Etats-Unis).

Il est évident que Washington a l’intention de continuer à défier la Chine et la Russie dans des eaux situées entre 8 000 et 11 000 kilomètres de la côte ouest des États-Unis, centrées sur un pays dans lequel les États-Unis ont une vaste présence militaire, la septième flotte étant basée à Yokosuka, la troisième force expéditionnaire des marines à Okinawa et quelque 150 avions de combat de la force aérienne américaine sur trois grandes bases.

Le long de leurs frontières dans la région Asie-Pacifique, la Chine et la Russie font face à des manœuvres militaires américaines de plus en plus conflictuelles qui visent à les inciter à agir. Pour l’instant, les forces « d’autodéfense » japonaises n’ont pas le droit constitutionnel de s’impliquer dans quoi que ce soit qui impliquerait « la menace ou l’usage de la force comme moyen de régler des différends internationaux ». Mais dès que Shinzo Abe aura réussi à faire amender la constitution japonaise, il suffira de suivre l’évolution de la situation, car Washington saluera le retour du Japon au militarisme et l’encouragera à participer à ses provocations militaires.

Ce sera comme au bon vieux temps à Nanking et Pearl Harbor.

Article de Brian Cloughley traduit par Soverain

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