Le double-jeu de la France en Libye

En soutenant un seigneur de guerre, Paris pourrait bien avoir misé sur le mauvais cheval.

PARIS – Comme le capitaine de la police dans « Casablanca » qui feignait d’ĂŞtre scandalisĂ© par les paris au Rick’s CafĂ© avant de recevoir ses gains, la France a Ă©tĂ© « choquĂ©e, choquĂ©e » de constater que le gĂ©nĂ©ralissime libyen dont elle a secrètement aidĂ© les forces Ă  s’armer et Ă  s’entraĂ®ner marchait vers Tripoli.

Le moment choisi pour l’offensive du marĂ©chal Khalifa Haftar au dĂ©but du mois contre le gouvernement d’union nationale (reconnu par l’ONU et menĂ© par le Premier ministre Fayez al-Sarraj) alors que le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral des Nations unies Ă©tait en ville pour prĂ©parer une confĂ©rence de paix longtemps retardĂ©e, a peut-ĂŞtre embarrassĂ© Paris. Mais l’intention de Haftar de s’emparer du pouvoir plutĂ´t que de le partager n’a rien d’Ă©tonnant.

Paris s’est employĂ©e discrètement, au moins depuis 2015, Ă  la montĂ©e en puissance du clinquant baron de Benghazi en uniforme dans l’espoir qu’il devienne l’homme fort capable d’imposer l’ordre sur le vaste mais peu peuplĂ© territoire nord-africain producteur de pĂ©trole et de sĂ©vir contre les groupes islamistes qui ont fleuri dans les espaces non gouvernĂ©s de l’État en faillite.

Ce faisant, la France n’a pas très subtilement piĂ©tinĂ© les intĂ©rĂŞts Ă©conomiques et sĂ©curitaires de son voisin europĂ©en, l’Italie, l’ancienne puissance coloniale en Libye et principal acteur Ă©tranger dans le secteur pĂ©trolier. Rome a subi un afflux de centaines de milliers de rĂ©fugiĂ©s et de migrants Ă©conomiques Ă  travers le centre de la MĂ©diterranĂ©e depuis qu’une campagne aĂ©rienne de l’OTAN menĂ©e par la France a renversĂ© le dictateur Mouammar Kadhafi en 2011, laissant derrière elle le chaos de l’après-guerre.

La France soutient ostensiblement le processus de paix rĂ©sultant de la mĂ©diation de l’ONU et menĂ© par l’ancien ministre libanais de la culture Ghassan SalamĂ©, un politologue chevronnĂ© basĂ© Ă  Paris. Elle n’a jamais officiellement reconnu avoir fourni Ă  Haftar des armes, de la formation, des services de renseignement et des forces spĂ©ciales. La mort de trois soldats français sous couverture dans un accident d’hĂ©licoptère en Libye en 2016 a Ă©tĂ© une preuve rare de sa prĂ©sence secrète dans les opĂ©rations contre les combattants islamistes de l’Ă©poque.

Pour sa part, Haftar, citoyen amĂ©ricain et alliĂ© de Kadhafi, prĂ©tendument formĂ© par la CIA et soutenu par une alliance entre les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Russie, a fait peu de cas des armes modernes françaises qu’il a acquises malgrĂ© un embargo des Nations unies.

Certains de ses disciples ne sont pas exactement les guerriers laĂŻques que Paris pourrait souhaiter.

« Outre un noyau militaire, les forces hĂ©tĂ©roclites que Haftar supervise sont composĂ©es de milices tribales, de salafistes purs et durs liĂ©s Ă  l’Arabie saoudite, de rebelles soudanais et d’un commandant recherchĂ© par la Cour pĂ©nale internationale pour crimes de guerre », a dĂ©clarĂ© Mary Fitzgerald, une chercheuse sur la Libye.

Cela n’a pas empĂŞchĂ© la France de lui donner un coup de pouce politique.

Macron a eu tort de penser que la Libye pourrait être une victoire rapide pour son charisme — Tarek Megerisi, chercheur au Conseil européen sur les relations extérieures

L’une des premières initiatives diplomatiques du prĂ©sident Emmanuel Macron après son investiture en 2017 a Ă©tĂ© d’inviter Haftar et Sarraj dans un château hors de Paris pour tenter de nĂ©gocier un accord de partage du pouvoir. Il ne s’est pas donnĂ© la peine de mettre les Italiens dans la boucle. Après tout, cela faisait partie d’un blitz de sommets pour montrer que la France Ă©tait de retour sur la scène internationale.

Le ministre des Affaires Ă©trangères Jean-Yves Le Drian, qui dans son prĂ©cĂ©dent rĂ´le de ministre de la DĂ©fense Ă©tait l’architecte de la stratĂ©gie « back Haftar » [NdT : Soutien Ă  Haftar], en dĂ©saccord avec les experts du ministère des Affaires Ă©trangères, semble avoir convaincu le jeune prĂ©sident que la Libye est Ă  portĂ©e de main.

L’occasion de dĂ©montrer les compĂ©tences de Macron dans un pays oĂą son prĂ©dĂ©cesseur, Nicolas Sarkozy, avait ternit sa rĂ©putation en se rapprochant de Kadhafi, puis en menant la campagne aĂ©rienne pour le renverser au nom de « l’intervention humanitaire ».

« Macron a eu tort de penser que la Libye pourrait ĂŞtre une victoire rapide pour son charisme », a dĂ©clarĂ© Tarek Megerisi, un chercheur libyen au Conseil europĂ©en sur les relations extĂ©rieures. « Il a sous-estimĂ© la complexitĂ© du pays. C’Ă©tait mi-naĂŻf, mi-opportuniste. Il a essayĂ© de compter sur du personnel militaire pour rĂ©soudre un problème politique. »

Les responsables italiens insistent sur le fait qu’ils comprennent mieux la dynamique sociale complexe de la Libye et affirment que Haftar ne sera pas en mesure d’obtenir la loyautĂ© des tribus Toubou et Touareg qui dominent le sud de la Libye ou les multiples factions localisĂ©es dans le nord-ouest du pays.

Les critiques de la France affirment que les « gains » potentiels dans les contrats de reconstruction et l’augmentation de l’activitĂ© du grand pĂ©trolier Total sont l’une des motivations de sa politique en Libye. Haftar, qui contrĂ´le l’est de la Libye depuis sa forteresse près de Benghazi, s’est emparĂ© des principaux champs pĂ©trolifères exploitĂ©s par l’Eni [NdT : pĂ©trolier italien] au sud de l’Italie plus tĂ´t cette annĂ©e, avant de retourner ses armes vers la capitale.

L’opinion dominante dans les rĂ©seaux gouvernementaux Ă  Paris est que mettre en place un homme fort est le seul moyen de contenir le militantisme islamiste et les migrations de masse

Selon une personnalitĂ© française de haut rang qui connaĂ®t bien la politique gouvernementale, le soutien Ă  Haftar est en partie motivĂ© par la nĂ©cessitĂ© impĂ©rieuse de bloquer la fourniture d’armes et de fonds aux groupes djihadistes qui menacent des gouvernements fragiles au Niger, au Tchad et au Mali, États qui sont soutenus par la France dans le cadre de l’opĂ©ration Barkhane.

Mais l’officiel français a dĂ©clarĂ© que l’amour de Paris pour un homme fort libyen est bien plus une question d’alliances stratĂ©giques Ă  travers le Moyen-Orient Ă©largi que de considĂ©rations commerciales. Paris s’aligne sur les dirigeants Ă©miratis, saoudiens et Ă©gyptiens, Ă  qui elle a vendu des milliards en armes, contre une alliance plus molle du Qatar, de la Turquie et du mouvement transnational des Frères musulmans qui ont brièvement gouvernĂ© l’Égypte avant d’ĂŞtre Ă©vincĂ©e lors d’un coup militaire en 2013.

Les dĂ©cideurs politiques français associent cette lutte rĂ©gionale Ă  leur lutte contre l’insurrection islamiste dans la ceinture Sahara-Sahel et le terrorisme dans leur pays, leur première prioritĂ© en matière de sĂ©curitĂ© nationale, surtout depuis les attentats de Paris de novembre 2015 qui ont fait 130 morts.

Après l’instabilitĂ© dĂ©clenchĂ©e par les soulèvements du printemps arabe, l’opinion dominante dans les rĂ©seaux gouvernementaux Ă  Paris est que mettre en place un homme fort est le seul moyen de contenir le militantisme islamiste et les migrations de masse, et tant pis si cela revient Ă  porter atteinte aux droits de l’Homme et Ă  la dĂ©mocratie.

C’est pourquoi les Français s’inquiètent des Ă©vĂ©nements en AlgĂ©rie, leur ancienne colonie et un fournisseur majeur de gaz, oĂą le prĂ©sident Abdelaziz Bouteflika, âgĂ© de 82 ans, a dĂ» dĂ©missionner après 20 ans au pouvoir en raison de manifestations de masse pro-dĂ©mocratie qui n’ont pas cessĂ© malgrĂ© les avertissements militaires.

La chute de Bouteflika montre Ă  quel point la stratĂ©gie de Paris est risquĂ©e. Haftar n’est pas tout jeune. Il a 75 ans, a suivi six semaines de traitement mĂ©dical en France l’annĂ©e dernière et n’a pas de successeur clair, bien qu’il ait nommĂ© ses fils Ă  des postes clĂ©s. Et pour celui qui devrait ĂŞtre un homme fort, il ne semble pas si vigoureux que cela.

« Il voulait entrer Ă  Tripoli sans bain de sang en tant que sauveur national des milices, mais cela n’a pas fonctionnĂ© de cette façon », a dĂ©clarĂ© Arturo Varvelli, chef du centre Moyen-Orient et Afrique du Nord Ă  l’Institut italien d’Ă©tudes politiques internationales de Milan.

L’assaut de Tripoli se heurta Ă  une rĂ©sistance plus forte que Haftar ne l’avait prĂ©vue. Les milices n’ont pas changĂ© de camp. Des dizaines de personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es et des milliers d’autres ont fui. La Libye pourrait ĂŞtre confrontĂ©e Ă  un autre conflit de longue durĂ©e plutĂ´t qu’Ă  une prise de pouvoir rapide.

Au-delà des dommages causés à la Libye et aux Libyens, il est difficile de voir comment cela aiderait la France à lutter contre le terrorisme ou les migrations incontrôlées.

Paul Taylor

 

Source : POLITICO, traduit par XCN

0 0 voter
Évaluation de l'article
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur telegram
Partager sur vk