La vantardise délirante de Jean-Claude Juncker sur l’euro

L’histoire peut ou ne pas se répéter, mais l’arrogance elle, le fait certainement. En avril 2008, alors que l’euro approchait de son dixième anniversaire, Joaquín Almunia, alors commissaire européen chargé des affaires économiques et monétaires, rappela comment sa construction avait été accompagnée de « voix dissidentes ». Un « économiste » s’était moqué qu’il s’agissait « au mieux, d’un acte au mérite incertain ». Un autre l’avait dénoncé comme une « grande erreur ». Imbéciles ! Almunia vanta l’euro comme un « un succès économique ». Dans les 18 mois qui suivirent, la Grèce était en crise.

Plus tôt cette semaine, Jean-Claude Juncker a célébré le 20e anniversaire de l’euro avec des mots tant éloignés de la réalité que même une sciatique ne pouvait expliquer : « l’euro est devenu un symbole d’unité, de souveraineté et de stabilité. Il a apporté prospérité et protection à nos citoyens… »

Un jour Goebbels écrivit : « les Anglais ont pour principe que lorsque l’on ment, il faut bien mentir, et s’y tenir. Ils continuent à mentir, quitte à avoir l’air ridicule ». Cependant, il ne pouvait pas s’attendre à ce que les Anglais se moquent de ceux qu’ils essayaient de convaincre.

Juncker, qui n’est pas anglais, mais que certains appellent « le maître du mensonge », s’est rarement inquiété de paraître ridicule. Néanmoins, se vanter que l’euro ait apporté la prospérité insulte presque tous les États membres autres que l’Allemagne, en particulier ceux le plus durement touchés par l’éclatement des bulles, gonflées en tout ou en partie par la monnaie unique. La plupart d’entre eux sont certes sortis de l’urgence (ou, dans le cas de l’Irlande, ont fait bien plus que cela), mais les souvenirs de ce qu’ils subirent restent frais. Dans certains cas d’ailleurs, ce ne sont pas encore des souvenirs. Le chômage des jeunes en Grèce n’est tombé que récemment en dessous de 40%. Le PIB par habitant en Italie (où l’effet corrosif de l’euro est réel, mais plus difficile à évaluer) se situe à peu près là où il l’était en 1999.

D’autre part, l’affirmation de Juncker selon laquelle une monnaie qui a apporté chaos et division dans son sillage est un symbole « d’unité » et de « stabilité » peut sembler tout aussi absurde, mais vue depuis Bruxelles, elle a du bon sens. Pour comprendre pourquoi, notons la référence à la « souveraineté » comme une autre des qualités symbolisées par l’euro. Un pays qui renonce à sa propre monnaie renonce à une partie de sa souveraineté, mais Juncker s’est concentré sur l’endroit où cette souveraineté avait été transférée. C’est à dire « l’Europe ». Le fait d’avoir sa propre monnaie représente une avancée majeure dans l’affirmation progressive de la souveraineté de l’UE et, avec elle, de ses attributs étatiques.

Adoptez maintenant cette même perspective bruxelloise pour comprendre ce que Juncker voulait dire par « unité ». Malgré de vifs désaccords, les dirigeants de la zone euro sont restés unis face à la crise, trahissant les obligations des traités, les promesses aux électeurs, un résultat référendaire, l’intégrité de la Banque centrale européenne, la logique économique et les normes démocratiques fondamentales pour préserver l’union monétaire. Ils réussirent à faire preuve d’unité, ce qui traduisit également la notion de stabilité de Juncker – une zone euro qui a résisté à la tempête – et indiqua clairement leur volonté de relever les défis qui se profileraient à leur horizon.

Cela s’explique en partie par le fait qu’une fois dans la zone euro, il n’existe pas de sortie facile. « Une union toujours plus étroite » sont peut-être les mots les plus importants dans la définition que l’UE se donne d’elle-même : Ils impliquent l’absence de marche arrière. C’est plus que jamais le cas, comme l’ont voulu ses créateurs, avec la monnaie unique, décrite en 2012 par un haut fonctionnaire allemand comme « une machine de l’enfer que nous ne pouvons pas éteindre » – des mots à retenir dans le contexte actuel d’un soutien massif à l’euro.

Mais revenons à l’arrogance. Comme tant de planification centrale, l’euro est né de l’arrogance, de la confiance excessive, de la vanité et de l’obsession idéologique. L’intégration d’un grand nombre d’économies diverses dans une union monétaire inévitablement procruste n’avait guère de sens économique – les économies découlant de l’élimination du risque de change étaient quelque part entre minimes et illusoires. C’était aussi une invitation au désastre, rendue encore plus périlleuse par l’absence de tout degré d’union fiscale, ce qui aurait pu constituer un filet de sécurité, mais qui n’aurait pas été politiquement acceptable dans de nombreux pays qui adoptèrent la nouvelle devise.

Un exemple d’arrogance se recoupe avec un autre. Certains des artisans de la construction de l’euro étaient conscients de ses défauts innés, mais s’attendaient à ce qu’ils aboutissent, comme on dit à Bruxelles, à une « crise bénéfique ». Ce serait le catalyseur pour forcer l’union fiscale qui a toujours été le contrepoint logique de l’union monétaire et cela constituerait également un grand pas en avant vers une union toujours plus étroite. L’arrogance tenait à la conviction qu’une telle crise serait gérable de la manière dont souhaitait Bruxelles.

Ça ne l’était pas. Même en tenant compte son postulat de départ, la perception de l’unité de Juncker est basée sur le fait de fermer les yeux sur certaines vérités très gênantes. Rendue encore plus destructrice par son imbrication avec la crise financière, la tempête qui a déchiré la zone euro a essentiellement divisé les États membres de l’union monétaire en deux camps antagonistes, les pays créanciers du Nord et les pays débiteurs du Sud.

La réticence du Nord à l’égard du Sud et la rancœur du Sud à l’égard du Nord, ainsi que la détresse économique et la prise de conscience que Bruxelles et ses alliés étaient en grande partie responsables de ce gâchis (mais n’avaient aucun intérêt à changer de direction) ont également stimulé les partis politiques autrefois cantonnés dans la marge ou provoqué la création de nouveaux partis qui y auraient trouvé un foyer autrefois. Ces forces ont reçu une impulsion supplémentaire en raison d’un problème sans rapport – le malaise grandissant face à l’immigration et à ses conséquences à long terme. De plus, de nombreux eurosceptiques continentaux sont passés d’opposants à la poursuite de l’intégration à une force qui veut activement inverser la direction d’une « union toujours plus étroite ». Des gouvernements populistes (de couleurs très différentes) sont arrivés au pouvoir en Grèce et en Italie.

L’Allemagne et d’autres États « du Nord » s’opposent encore plus fermement à l’union fiscale, considérée à juste titre comme un moyen de faire payer leurs contribuables à vie. Dans le sud de la zone euro, la résistance à la pression exercée par l’Allemagne pour imposer sa discipline budgétaire parfois contre-productive à tous les autres est de plus en plus vive. Il est significatif qu’avec les plans d’Emmanuel Macron pour une union fiscale évoluant face contre terre dans la Spree (NdT: jeu de mot de l’auteur avec la rivière Sprée et spree qui pourrait vouloir dire « frénétique ») et les gilets jaunes errant dans les rues de France, son gouvernement va maintenant enfreindre (une seule fois, bien sûr) les règles budgétaires de l’UE.

Cela dit, parier contre la survie de l’euro est imprudent. La volonté politique de maintenir cette monnaie vampirique ne doit pas être sous-estimée, comme les dix dernières années l’ont montré, et les partis populistes sont tout aussi conscients que leurs rivaux plus orthodoxes de la peur du grand public de « quelque chose de plus terrible « .

Mais les perspectives de croissance européenne se détériorent malgré des années d’efforts de la BCE pour faire « ce qu’il faut ». Les économies (et les bilans) d’un grand nombre des États membres les plus faibles de la zone euro continuent de souffrir des séquelles de la dernière crise et restent confinées dans le carcan d’une monnaie unique : elles ne seront pas bien placées pour faire face à un nouveau ralentissement. Il est difficile d’éviter la conclusion qu’un autre drame de la zone euro pourrait bien approcher, avec des conséquences politiques qui risquent d’être beaucoup plus délicates que la dernière fois.

L’un des moyens d’éviter certains des pires risques serait de diviser la monnaie unique en euros « du Nord » et « du Sud », ce qui permettrait de mieux refléter les réalités économiques des économies nationales qu’ils servent. Ce serait loin d’être simple, mais c’est mieux que de s’en tenir à un statu quo qui n’offre à une grande partie de la zone euro guère plus que la stagnation au mieux, et la catastrophe au pire.

Mais une telle scission va à l’encontre de l’idée de l’irréversibilité d’une union toujours plus étroite. Ça n’arrivera jamais.

 

Andrew Stuttaford

Source : CapX, traduit par Soverain

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