La grande gueule de l’Europe

Ce que la lettre ouverte de Macron dévoile sur l’avenir de la politique européenne.

Emmanuel Macron en pleine campagne pour la présidence française en décembre 2016

La lettre d’amour d’Emmanuel Macron à l’Europe est une comédie – et du Macron à l’état pur.

Peut-être plus que tout autre homme politique, le président français a le don de s’emparer de l’agenda de l’actualité européenne. Par des démonstrations d’exubérance, Macron a forgé une marque immédiatement reconnaissable, a procédé à une ascension vertigineuse vers le pouvoir, et a maintenu l’attention du continent depuis lors.

Lorsqu’il trébuche – comme plus récemment lorsqu’il a été assailli par le mouvement anti-système des Gilets Jaunes – Macron se met en scène publiquement, avec par exemple des débats publics en grande pompe ou un particulièrement vanté traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle avec la chancelière Angela Merkel, pour reprendre le dessus.

La lettre ouverte adressée cette semaine à l’Europe – qui a été publiée dans les journaux de tous les pays de l’UE – ne fait pas exception. Se concentrer sur son contenu et ses propositions politiques, c’est passer à côté de l’objectif de l’exercice. Sa véritable importance réside dans ce qu’il nous dit  de là où se dirige la politique sur un continent qui mute rapidement.

La lettre de M. Macron est un cri de ralliement en faveur d’une UE plus active et plus puissante. D’une part, il s’adresse principalement à un public national. Le président français cherche à attirer le soutien des électeurs qui, bien que largement favorables à l’UE, seraient plus enclins à voter pour les socialistes français, pour les Verts ou pour les Républicains.

Le Président participe au « grand débat national » qu’il a lancé en réponse au mouvement de protestation des Gilets Jaunes

Crédité selon les sondage d’un peu plus de 20% des intentions de vote avec son parti La République En Marche – au coude à coude avec le Rassemblement National mené par la figure d’extrême droite Marine Le Pen – Macron ne peut se permettre de perdre aucun soutien de la droite ou de la gauche.

Mais la lettre a eu un autre public aussi. La controverse immédiate que ses propositions ont suscitée dans toute l’Europe a donné à Macron une nouvelle occasion de se présenter comme le seul meneur capable de défendre le projet européen contre une prise de pouvoir populiste.

Par la mise en jeu de son prestige personnel dans la bataille pour le Parlement européen – et les échos qu’il en a eu dans toute l’Europe – Macron montre également qu’il reconnaît que la scène politique européenne est cruciale pour les dirigeants nationaux.

Il y a dix ou vingt ans, les chefs d’État auraient traité l’élection du Parlement européen comme une simple farce. Aujourd’hui, la concentration de plus en plus visible du pouvoir collectif entre les mains des institutions de l’UE en a fait des enjeux qui valent la peine de dépenser un capital politique conséquent pour gagner.

Chacun mène sa lutte pour décider du futur de l’UE

Ce n’est pas un champ de bataille où l’on prend facilement le dessus.

Les crises successives – zone euro, migration, Brexit – ont créé la nécessité d’un débat politique transfrontalier. Mais leurs retombées ont polarisé les sociétés et envenimé la politique des partis nationaux.

Le fort enjeu des prochaines élections pour l’avenir de l’UE a agrandi le fossé entre groupements de partis rivaux au sein du Parlement européen ainsi qu’entre forces politiques au niveau national. Cela a rendu le consensus européen difficile à trouver sur, à vrai dire, tout.

Tout le monde, qu’ils soit pro-européen ou eurosceptique, lutte pour dominer le débat politique et décider de l’avenir de l’UE.

Et le meilleur outil pour y parvenir : des actes flamboyants de mise en scène qui exploitent à leur avantage les enjeux européens. C’est ainsi que la nouvelle génération de dirigeants de l’UE – y compris Macron et, de l’autre côté, le dirigeant d’extrême droite italien Matteo Salvini – joue le jeu européen.

Aujourd’hui, le succès national est lié à la capacité à prendre les devants sur la scène européenne. L’enseignement le plus important de la lettre de Macron est que la grande gueule de l’Europe a compris la nouvelle règle du jeu mieux que quiconque.

Alexander Clarkson

Source : POLITICO, traduit par XCN





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