La géopolitique de l’énergie

La géopolitique de l'énergie
Quelles influences les énergies ont et auront dans le futur?

Article paru sur Strategic-Culture, traduit par Soverain

Voici quelques brèves notes sur la situation mondiale en ce qui concerne l’influence de l’énergie sur les développements politiques.

1. Le Proche-Orient

Le Proche-Orient continue de jouer un rôle majeur sur la scène énergétique mondiale. Malgré les changements survenus dans la situation politique de nombreux pays de la région – Libye, Irak, Qatar et Iran – le Proche-Orient demeure l’un des plus importants fournisseurs de pétrole et de gaz naturel dans le monde. C’est pourquoi de nombreuses puissances mondiales, à savoir les États-Unis, la Chine et la Russie, suivent de près l’évolution de la situation dans ce territoire. Les événements en Irak, en Iran et dans la péninsule arabique continuent de donner l’alerte dans les grandes capitales mondiales, car tout ce qui s’y passe a de graves répercussions sur les prix de l’énergie. Cela affecte à son tour le bien-être économique de nombreuses régions du monde et met à rude épreuve les efforts diplomatiques des grands pays pour concevoir des politiques visant à résoudre les problèmes qui en résultent.

L’antagonisme entre l’Arabie saoudite et l’Iran déclenche diverses répercussions politiques touchant les pays du golfe Persique, perturbant la situation entre la Turquie, la Syrie et l’Irak et empêchant la Russie et les États-Unis d’arranger l’imbroglio.

Les pays d’Afrique du Nord, l’Égypte et bien sûr Israël/Palestine font partie du même puzzle qui mélange énergie et diplomatie à chaque étape.

2. La Fédération de Russie

La Russie joue un rôle crucial dans la politique énergétique mondiale. Elle est l’un des plus importants exportateurs mondiaux de pétrole et de gaz naturel. Cela signifie qu’en plus de jouer un rôle central dans la formation des prix mondiaux de l’énergie, sa présence, son comportement et ses manœuvres diplomatiques sont d’une importance primordiale lorsqu’il s’agit de la sécurité énergétique et de la possibilité de prévenir ou de provoquer des animosités secondaires ou d’établir la paix et la stabilité.

Le rôle de la Fédération de Russie ne peut être considéré indépendamment de ce qui se passe dans les républiques riches en énergie, autrefois républiques soviétiques d’Asie centrale. Les « Stans » (Kazakhstan, Ouzbékistan, Azerbaïdjan et Turkménistan) sont des acteurs majeurs sur le marché de l’énergie d’aujourd’hui. Quoi qu’ils fassent, cependant, ils ne peuvent être considérés comme indépendants de ce que fait la Russie ou de ses intentions. Bien que certains d’entre eux, principalement l’Azerbaïdjan, aient initié des projets qui ne soient pas alignés sur ceux de Moscou, ils doivent néanmoins se comporter de façon à ne pas perturber leur puissant voisin nordique dont ils dépendent fortement, dans une certaine mesure, pour leur bien-être (notamment vis-à-vis de leur dépendance des réseaux de gazoducs et d’oléoducs).

La politique est donc étroitement liée à l’énergie dans la plupart de ces cas, ce qui fait de la diplomatie un élément déterminant du comportement et des résultats économiques.

3. L’Amérique latine

Il y a eu de nombreux bouleversements en Amérique latine au cours des dernières années, créant de nombreuses incertitudes sur la façon dont l’énergie est gérée. Le Venezuela, pour commencer, s’est lancé dans des politiques qui ont perturbé les marchés et conduit à des résultats défavorables. Sous le président Chavez, puis son successeur Maduro après la disparition du premier, les entreprises étrangères ont été expulsées, toutes les installations énergétiques nationalisées, et la décision a été prise de « répandre toute la richesse autour » au peuple. En fin de compte, tous les investissements étrangers se sont taris, l’État a fait faillite et l’aide étrangère fut nécessaire pour maintenir un certain niveau de disponibilité énergétique ! Quelque chose de semblable s’est produit en Bolivie, et le Brésil a été secoué par des scandales au sein de sa filière pétrolière, et Petrobrazil [Ndt : l’auteur voulait sans doute évoquer Petrobras, entreprise pétrolière d’État, au Brésil] fut frappé de plein fouet, emmenant avec lui le nouveau leadership socialiste de son pays.

Les espoirs croissants de bien-être économique sur le continent se sont écroulés suite aux catastrophes qui suivirent les politiques de nationalisation de leurs nouveaux dirigeants, réduisant leurs économies naissantes à la ruine.

4. L’Europe du Nord

Le problème de l’Europe est qu’à l’exception du pétrole et du gaz de la mer du Nord, elle dépend entièrement des importations pour lui fournir un niveau d’énergie confortable. Ainsi, les événements au Proche-Orient et la position de la Russie à l’égard du continent déterminent si elle est suffisamment approvisionnée en énergie ou si elle est confrontée aux pénuries.

Les gisements de la mer du Nord ont permis à certains États européens (Grande-Bretagne et Scandinavie, entre autres) de s’approvisionner correctement pendant un certain temps. Mais malheureusement, de forts soupçons existent quant au rythme dangereux de la diminution de ces réserves. De ce fait, l’Europe deviendra progressivement dépendante des importations en provenance du Proche-Orient, de l’Afrique du Nord, de la Russie et de l’Atlantique (Angola, Brésil, Mexique et États-Unis). La situation est inquiétante puisque le Japon et, plus récemment, la Chine, cherchent à s’approvisionner eux-mêmes auprès des mêmes sources.

L’Europe va évidemment rencontrer des difficultés à l’avenir, mais ces problèmes peuvent être résolus par la Russie, d’une part, et la découverte de gaz de schiste et de pétrole par fracturation hydraulique aux États-Unis et au Canada, d’autre part. Cela ouvre de nombreuses possibilités diplomatiques d’explorer de nouvelles alliances et de nouvelles ententes. Mais l’Europe dépendra en fin de compte de la bonne volonté des autres pays.

5. Les États-Unis

Après avoir pris les rênes de la domination mondiale à la Grande-Bretagne, les États-Unis continuèrent d’accorder une attention particulière aux événements au Proche-Orient. Bien qu’ils aient leurs propres gisements d’énergie, ils voulaient néanmoins sauvegarder la stabilité des approvisionnements mondiaux, principalement pour garantir la sécurité et le bien-être de la plupart de leurs alliés. Si leur dépendance totale à l’égard des approvisionnements du Golfe et de l’Afrique du Nord n’a jamais dépassé 12% de leurs besoins annuels, ils sont bien conscients du fait que, pour l’Europe et le Japon, la stabilité de ces régions est cruciale pour la libre circulation de l’énergie. En cas de perturbation, les États-Unis se trouveraient également dans une situation difficile. Cela s’explique par le fait que ses alliés se précipiteraient pour acheter du pétrole auprès des mêmes fournisseurs qui répondaient aux besoins de l’Amérique. L’Angola, le Venezuela, le Brésil, le Mexique et la mer du Nord seraient sollicités jusqu’à leurs limites pour étancher la soif d’énergie du monde. Et cette équation s’est compliquée à mesure que la Chine et l’Inde sont entrées dans une phase de forte consommation d’énergie.

Ainsi, l’implication américaine dans les affaires du Proche-Orient est devenue un événement régulier, conduisant à d’étranges compromis, en particulier en ce qui concerne les développements du monde islamique. La défense de l’Arabie saoudite s’est poursuivie même après les attentats du 11 septembre, malgré le fait que la plupart des terroristes kamikazes étaient des adeptes wahhabites venus des terres saoudiennes ou d’autres États du Golfe. Le besoin d’énergie a produit la plupart de ces étranges compagnons de chambrée.

Les choses ont commencé à changer après la révolution de la fracturation hydraulique et du gaz de schiste. Les États-Unis se sont soudainement rendu compte qu’ils pouvaient non seulement devenir absolument autosuffisants en pétrole et en gaz, mais ils sont aussi devenus l’un des plus importants exportateurs vers le reste du monde. Cela signifiait automatiquement deux choses :

  1. Les États-Unis n’avaient plus besoin d’être alliés silencieux aux régimes du monde arabe qui ne respectaient pas pleinement les principes et les idées américaines.
  2. Il n’était pas impératif pour les États-Unis de s’inquiéter autant de l’approvisionnement en énergie de leurs alliés, soit en raison de leur dépendance excessive vis-à-vis de Moscou (c’est-à-dire l’Europe), soit parce qu’ils pourraient bloquer les États-Unis de leurs propres réseaux d’approvisionnement (en Angola et en Amérique latine).

Les États-Unis pourraient maintenant établir, peut-être avec l’aide du Canada, leurs propres routes d’approvisionnement et offrir des solutions alternatives à la Russie ou à certains pays « difficiles », amis du Moyen-Orient. Dans les années de la présidence Obama, cela devint très évident, car les États-Unis tournèrent le dos aux événements du monde arabe et ouvrirent des couloirs de communication avec l’Iran. Sous la présidence de Trump, ces priorités n’ont pas vraiment changé, mais l’administration américaine a adopté une approche davantage axée sur les affaires. En d’autres termes, les contacts se sont davantage concentrés sur d’éventuels « accords » que sur des questions d’idéologie ou de principes démocratiques.

Les relations sont maintenant jugées davantage sur les résultats éventuels que sur les déclarations de valeurs supérieures et la poursuite d’idéaux purs. Ainsi, les États-Unis ont conclu des accords avec les Saoudiens tout en maintenant des relations chaleureuses avec le Qatar, un régime détesté par ces mêmes Saoudiens. La rencontre privée avec le président Poutine à Helsinki, qui a mis en colère les fonctionnaires du département d’État, a peut-être porté en grande partie sur l’énergie, le monde arabe et l’islam.

Les États-Unis sont également essentiels aux besoins énergétiques de la Chine. Elle peut interdire l’accès, par le détroit de Malacca (situé entre la Malaisie et l’Indonésie) à des millions de tonnes de pétrole destinées quotidiennement aux ports chinois. Elle peut également causer des ravages dans les ports du Myanmar pour les approvisionnements acheminés par voie terrestre vers le sud-est de la Chine. En causant des problèmes dans la mer de Chine orientale, les États-Unis pourraient isoler la navigation chinoise et perturber les importations d’énergie dans ce pays.

La Chine a maintenant été intégrée au système commercial mondial. Ils produisent à bon marché, de sorte que le reste du monde achète librement. Si l’Occident cesse d’acheter, principalement en raison de coûts plus élevés (et l’énergie est cruciale parmi ceux-ci), ils cessent de produire. Mais cela conduit à un chômage important. Cela peut avoir des effets dévastateurs pour le réseau urbain colossal de la Chine, qui pourrait ne pas résister à la pression….

En bref, les États-Unis joueront un rôle central dans le domaine de l’énergie à court terme, en tant que producteur/fournisseur d’énergie, en tant que superpuissance militaire surveillant de près les réseaux mondiaux d’approvisionnement et en tant que puissance mondiale étendant sa portée diplomatique aux questions de sécurité énergétique et de transport.

Géopolitique de l’énergie

La politique internationale d’aujourd’hui, comme nous l’avons vu plus haut, tourne autour des questions d’énergie. Les pays concluent des alliances et rompent des partenariats en raison d’accords sur l’énergie qu’ils concluent ou qu’ils rompent. Sur la scène mondiale, des pays comme l’Iran, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan concentrent leur attention en raison de leur position, importante ou moins importante, au sein de la matrice énergétique. Les puissances mondiales, comme les États-Unis, la Chine et la Russie, utilisent leurs gisements d’énergie ou bien sont poussés par leurs besoins à s’engager dans des manœuvres de politique étrangère influencées par les questions liées à l’énergie.

L’énergie a transformé la géopolitique de telle sorte qu’elle joue le rôle de la géoéconomie, puisque les gains ou les pertes financières sont directement liés à la position d’un pays dans la hiérarchie de l’influence politique. Aujourd’hui, le pouvoir n’émane pas du territoire que l’on peut occuper, mais de l’expansion des marchés que l’on peut contrôler ou influencer. Dans une très large mesure, cela est dû à l’énergie. Les ressources dont dispose un pays, les réseaux de transport qu’il contrôle et le nombre de petites puissances ou d’entités étatiques qui dépendent de ses capacités et de ses ressources définissent son rôle dans la communauté internationale et dans l’architecture globale du pouvoir.

Le rôle joué par l’énergie ne diminuera pas à l’avenir. Dans le cadre des diverses transformations qui émergeront, les ressources seront toujours importantes pour la vie des nations et de leurs peuples. La guerre et la paix continueront d’être décidées par ceux qui siègent aux tables de négociation des accords sur l’énergie. Il sera très difficile de penser géopolitique sans penser à l’énergie.

Andreas Andrianopoulos, traduit par Soverain


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