La gauche pédophraste

Cet article publié le 14 mars 2019 sur le site du journal espagnol The Objective a été rédigé par Miguel Ángel Quintana Paz, professeur à la faculté des Sciences sociales de l’Université européenne Miguel-de-Cervantes de Valladolid. Il est également membre de l’Institut EMUI, qui s’occupe des affaires méditerranéennes à l’Université Complutense de Madrid. Docteur en philosophie, ancien chercheur à Boston, Turin et Vienne, il s’intéresse particulièrement à la figure de Ludwig Wittgenstein et a aussi été récompensé pour son œuvre littéraire.

Il traite dans cet article de l’utilisation croissante des enfants (ou « pédophrastie ») dans le débat politique, soit indirectement (par simple évocation), soit directement (lorsqu’ils montent en première ligne pour défendre ou dénoncer des mesures données).


 

La pédérastie est un abus : elle consiste à utiliser des enfants. La pédophrastie est également un abus : elle consiste tout autant à les utiliser. Le pédéraste utilise les enfants pour satisfaire ses désirs sexuels. Le pédophraste les utilise pour satisfaire ses désirs idéologiques. Alors que le terme « pédérastie » existe depuis les temps de la Grèce classique, « pédophrastie » est en revanche bien plus récent. Son créateur, Nassim Nicholas Taleb[1], le définissait ainsi il y a neuf mois : il s’agit d’une « argumentation qui a recours aux enfants » afin que les interlocuteurs abandonnent toute rationalité et ne conservent que leurs facultés émotives. Elle s’avère très efficace étant donné que « les gens se retrouvent généralement sans défense et suspendent leur incrédulité face à un enfant qui souffre : personne n’ose remettre en question l’authenticité ou la source de tout ce qui est alors en jeu. La pédophrastie est le plus souvent menée à bien avec des photographies à l’appui ».

Taleb nous rappelle par ailleurs quelles sont les personnes les plus enclines à s’adonner à la pédophrastie : les mendiants professionnels, bien entendu, mais également les journalistes et les acteurs. J’ajouterais les hommes politiques à cette liste. Mais il s’agit de façon générale d’un vice que l’on peut attribuer à tous ceux qui se sentent « mal assurés en termes intellectuels, sont dépourvus de tout jugement critique et craignent qu’on ne les classe parmi ceux qui ont brisé l’une des règles du politiquement correct ».

 

En cette époque hautement sentimentale qui est la nôtre, je crois que le terme « pédophrastie » nous sera de plus en plus utile. C’est pourquoi il ne semble pas vain d’établir quelques distinctions. En effet, bien que Taleb ne le précise pas, il semble manifeste que l’on peut utiliser les enfants de deux façons lorsque nous avons à argumenter. Dans le premier cas (le moins grave), il s’agit de les utiliser en tant que références : y faire allusion, relater leurs maux et même montrer, comme le souligne Taleb, de terribles photographies d’eux.

Mais il existe également un second cas de figure, plus frappant, lorsque l’on cherche à utiliser les enfants : non pas comme des enfants dont nous parlerions mais comme des enfants qui nous parlent directement. Jusqu’à maintenant, c’était sans doutes les mendiants qui avaient le plus recours à cette utilisation des enfants en tant que porte-paroles, comme lorsqu’ils les faisaient tenir un carton portant une inscription demandant l’aumône. De leur côté, les journalistes, acteurs et responsables politiques s’étaient jusqu’alors contentés, dans la plupart des cas, d’évoquer les enfants et leurs problèmes. Mais je crois que nous entrons dans une époque où la frontière entre ces deux catégories est peu à peu gommée, c’est-à-dire où la politique et le journalisme n’ont plus aucun scrupule à se comporter comme n’importe quelle fripouille.

Il faut ajouter à tout cela une distinction supplémentaire qui concerne l’idéologie. L’on peut penser que, traditionnellement, ce sont des personnalités de droite qui ont le plus eu recours à la pédophrastie : les mentalités conservatrices sont parfaitement reflétées par un meme tiré de la série télévisée Les Simpson, dans laquelle une femme indignée (Helen Lovejoy, épouse du révérend Lovejoy) s’écrie « Mais avez-vous pensé aux enfants ?! », comme s’il s’agissait d’un argument de poids dans le cadre de la discussion. Des éléments qui ont traditionnellement gêné la droite (certaines relations sexuelles entre adultes, par exemple, ou encore l’art subversif, le mariage homosexuel, etc.) sont, encore aujourd’hui, souvent critiquées au motif des terribles effets qu’ils pourraient avoir sur nos chères petites têtes blondes.

 

Pourtant, depuis quelque temps, nous assistons à une prolifération de la pédophrastie dans le camp de la gauche. Je ne pense pas seulement à l’utilisation récurrente, de la part de l’actuel gouvernement espagnol[2], de la pauvreté des enfants comme argument électoral – pauvreté qui, selon les statistiques qu’il diffuse, toucherait 2,3 millions d’enfants en Espagne, soit environ 1 sur 3 (un chiffre assurément élevé que l’on peut remettre en question avec de bons arguments[3]). Je ne veux pas non plus évoquer le fait que, dans le cadre d’une campagne bien particulière, le même gouvernement ait impliqué[4] d’une manière tout à fait inédite des institutions comme la Garde civile[5] – alors que certains d’entre nous estiment que l’on devrait les maintenir dans un état de stricte neutralité dans les domaines qui ne les concernent pas directement, surtout en prévision des prochaines échéances électorales[6]. Et ne parlons même pas des solutions supposées que l’exécutif veut apporter à ce fléau, comme la récente augmentation[7] de 24,75 euros par enfant et par mois de la subvention versée aux familles en situation d’extrême pauvreté. Il s’agit d’une somme un tantinet modique si on la compare à la ronflante propagande pré-électorale dont bénéficie cette cause.

 

En réalité, je pense à un phénomène mondial : la jeune Suédoise Greta Thunberg[8] qui, dans le cadre de diverses instances (Forum de Davos, ONU, New York Times, BBC, Commission européenne), est devenue au cours des derniers mois un porte-drapeau de la lutte contre le changement climatique. L’on ne pouvait guère attendre de Greta Thunberg, jeune fille âgée d’à peine quinze ans (elle a soufflé ses seize bougies il y a peu), des arguments scientifiques réfléchis ou des évaluations de politiques publiques pondérées. Et, effectivement, elle n’en a pas fourni. L’adolescente scandinave se contente d’exiger des réductions des émissions de gaz à effet de serre – jusqu’à 80 % de moins d’ici à douze ans[9]. Cet objectif est irréaliste, tout comme le fait de croire que, s’il était vraiment atteint, l’économie et les perspectives de millions de gens (y compris de millions d’enfants, puisque nous pouvons nous aussi parler de manière quelque peu pédophrastique) ne seraient pas compromises.

Mais même en prenant ces arguments en compte, il est difficile de réfuter les chimères de Thunberg données à l’appui car, comme nous le rappelait récemment Rafael Latorre[10], « lorsque l’on discute avec un enfant, il est encore pire de gagner que de perdre ». Et à plus forte raison lorsque l’enfant en question souffre de troubles psychologiques (dépressions, trouble obsessionnel compulsif, mutisme sélectif, syndrome d’Asperger), comme dans le cas de Greta. Et Latorre d’ajouter : « Personne n’utilise un enfant pour son pouvoir de conviction mais bien pour son pouvoir de pression ».

Et force est de reconnaître que cette jeune fille s’est entraînée dans le domaine depuis sa plus tendre enfance. C’est elle-même qui a expliqué la façon dont elle a obligé ses parents à devenir végans et à renoncer totalement au transport aérien, toujours dans le but de réduire les émissions de CO2. Ses deux géniteurs y ont succombé et, désormais, son objectif ambitieux (les adolescents sont toujours ambitieux) est de forcer le reste de l’humanité à faire de même.

 

Demain [le 15 mars 2019] se déroule une grève à l’image de celle qui a rendu Greta célèbre : les étudiants du monde entier sont appelés à cesser toute activité afin que le changement climatique cesse lui aussi. Et si nous avions un doute concernant l’identité du pédophraste en la matière, la ministre espagnole de la Transition écologique[11] a déjà demandé tout le soutien possible pour un tel mouvement de grève. Il semble qu’elle est bien révolue, l’époque où l’on faisait la grève contre le gouvernement en place ; désormais, c’est ce dernier qui encourage les mouvements de grève. Par ailleurs, la ministre a fait l’éloge de l’immense valeur « pédagogique » que cette expérience aura pour les élèves. Mais moi qui me réfugie souvent avec mélancolie dans l’étymologie, je crois que quelques-uns de ces jeunes gens se rendra probablement un jour compte que le « pédagogue » était, en Grèce, l’homme chargé d’emmener les enfants à droite et à gauche – et pas toujours avec les meilleures intentions du monde.

Source : The Objective

Références

[1] Écrivain et statisticien libanais né en 1960, Nassim Nicholas Taleb est surnommé « le dissident de Wall Street » en raison de ses prévisions souvent plus pessimistes que celles de ses confrères. [N.d.T.]

[2] Dirigé par Pedro Sánchez, premier secrétaire du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) – pour plus de précisions, voir cet article pour le site Soverain : https://www.soverain.fr/le-gouvernement-sanchez-entre-faiblesse-et-autoritarisme/. [N.d.T.]

[3] Voir cet article de Manuel Llamas : https://www.juandemariana.org/ijm-actualidad/articulos-en-prensa/hay-pobreza-y-pobreza.

[4] Voir par exemple ce tweet du compte officiel de la Garde civile dans le cadre de la campagne contre la pauvreté chez les enfants : https://twitter.com/guardiacivil/status/1101799309849358336.

[5] La Garde civile espagnole (Guardia Civil), comparable à la gendarmerie française, est une force militaire à vocation policière. Créée le 13 mai 1844 par Francisco Javier Girón y Ezpeleta, duc d’Ahumada, elle fait partie des institutions les plus appréciées par les citoyens espagnols à l’heure actuelle. [N.d.T.]

[6] Le dimanche 28 avril, les Espagnols éliront leurs députés et sénateurs dans le cadre des élections générales tandis que le Parlement régional de la Communauté de Valence sera renouvelé. Le dimanche 26 mars se tiendront les élections municipales ainsi que les élections européennes chez notre voisin ibérique alors que 12 des 17 communautés autonomes (toutes sauf la Communauté de Valence, la Catalogne, le Pays basque, la Galice et l’Andalousie) et les deux villes autonomes (Ceuta et Melilla) verront aussi leurs dirigeants remettre en jeu leur poste. [N.d.T.]

[7] Voir par exemple cet article : https://www.lavanguardia.com/vida/20190312/461006601855/familias-situacion-pobreza-ayudas-hijo-1-abril.html.

[8] Voir cette analyse sur le site de The Objective : https://theobjective.com/further/greta-thunberg-la-joven-activista-que-se-ha-convertido-en-un-icono-mundial-contra-el-cambio-climatico/.

[9] Voir, par exemple, cet article : https://theobjective.com/greta-thunberg-urge-a-la-ue-a-redoblar-la-reduccion-de-gases-de-efecto-invernadero/.

[10] Journaliste espagnol qui intervient notamment dans le quotidien conservateur national El Mundo. [N.d.T.]

[11] Teresa Ribera, ministre socialiste connue pour son plan (très ambitieux) de décarbonisation de l’économie espagnole, dont la mise en application apparaît bien complexe. [N.d.T.]





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