La crédibilité de Macron détruite alors que la France se joint à l’Italie dans la déconvenue budgétaire

Les manifestations des Gilets Jaunes ont forcé Emmanuel Macron à céder. Son élan de réforme s’essouffle sous la pression. Crédit : AFP/BARCROFT

 

L’offre d’Emmanuel Macron d’acheter les « gilets jaunes » (Ndt : en Français dans le texte) avec des aides budgétaires instantanées menace de faire exploser les limites fiscales de la zone euro, portant ainsi un coup fatal à sa crédibilité en tant que champion du projet européen et gardien des comptes publics français.

Le paquet de mesures à court terme annoncé lundi soir dans un mea culpa théâtral laisse en lambeaux le prétendu « grand accord » conclu par le président Macron avec l’Allemagne.

Il s’était engagé à réformer en profondeur l’économie française et à rétablir la discipline en matière de dépenses après 11 ans de violation du Pacte de stabilité de l’UE. Le calcul était que Berlin abandonnerait en retour son opposition de longue date à l’union fiscale et au partage des responsabilités, acceptant de reconstruire l’euro sur des bases plus solides.
Dans la mesure où ce marché n’était plus qu’un vœu pieux, il est maintenant mort. La Chancelière allemande et le ministère des Finances ont assisté, ces quatre dernières semaines, à une vague d’insurrection dans les grandes villes de France – l’acte V étant déjà annoncé pour le week-end prochain – et à une riposte tardive de l’Élysée qui équivaut à un reculade.

« La réponse de Macron suggère qu’une foule d’émeutiers et de pillards peut dicter la politique, tandis que ceux qui manifestent pacifiquement – ou pas du tout – sont ignorés », a déclaré Clemens Fuest, président de l’Institut allemand IFO. « Toute sa capacité à faire pression a été remise en question. Ce qu’il a annoncé ne sont que des cadeaux fiscaux. »

« La France devrait être soumise à la procédure (disciplinaire) normale de la Commission. Ce serait une erreur si l’Italie faisait l’objet de toutes ces critiques alors que les Français font ce qu’ils veulent. »

 

Les spreads de risque sur les obligations françaises à 10 ans sont les plus élevés depuis l’alerte « Frexit » de début 2017

Les nouvelles mesures laisseront à la France un déficit budgétaire plus important que celui de l’Italie pour chaque mesure clé, mettant Bruxelles dans une position délicate alors qu’elle prépare des sanctions contre la coalition rebelle Lega-M5S à Rome.

« Il est tout à fait évident que le déficit budgétaire sera d’au moins 3,5 % du PIB l’année prochaine, et probablement 4 % parce que l’économie se dirige vers une légère récession », a déclaré le professeur Jacques Sapir de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris. « Macron est maintenant dans le même bateau que Salvini et di Maio en Italie. C’est très embarrassant parce qu’il les a méprisés en tant que populistes à cause de leur budget. »

Luigi Di Maio, le leader des Cinq étoiles, semblait savourer un moment de schadenfreude. « Si les règles de déficit par rapport au PIB sont valables pour l’Italie, je m’attends à ce qu’elles le soient pour Macron », a-t-il dit.

Les écarts de risque sur la dette française à 10 ans ont grimpé à 48 points de base mardi, alors que les surveillants des obligations ont commencé à digérer l’ampleur du dérapage budgétaire. Il s’agit du plus haut niveau depuis la frayeur du « Frexit » avant les élections françaises de début 2017, lorsque Marine Le Pen du Front National était en tête des sondages.

L’économie française est déjà proche de la vitesse de décrochage. La Banque de France a revu à la baisse sa prévision de croissance pour le quatrième trimestre à 0,2 %. Les enquêtes PMI pour le secteur manufacturier sont proches des niveaux de contraction. Ce ralentissement érode déjà la dynamique de la dette.

La bonne volonté ne s’est pas limitée à Emmanuel Macron au cours des dernières semaines alors que les manifestations des gilets jaunes s’intensifient. Crédit : JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP

Kallum Pickering, de la Berenberg Bank, a déclaré que M. Macron s’est « très vite transformé d’ange chéri en ange déchu ». L’annulation de l’augmentation de la taxe sur les carburants et les derniers édulcorants coûteront ensemble 14 milliards d’euros. « Le ratio de la dette de la France par rapport au PIB dépassera probablement les 100 %, » a-t-il déclaré.

Berenberg soutient depuis longtemps que la France est à l’aube d’une « décennie dorée » sous la houlette de son chef prodige, prêt à prendre le relais du leadership économique et à remplacer l’Allemagne comme ancre du système continental au milieu des années 20. Au début de cette année, elle prévoyait qu’une cascade de réformes porterait le taux de croissance tendanciel de la France à 2 % avec le temps.

« Nous attendons de Macron qu’il finisse de transformer son pays, tout comme Margaret Thatcher a fondamentalement changé le Royaume-Uni », a déclaré la banque. « Nous regardons avec grand intérêt si Macron peut faire marche arrière. »

Le professeur Brigitte Granville, économiste française à l’Université Queen Mary de Londres, a déclaré que la Commission européenne se trouvait dans une situation très difficile. Toute demande de coupes budgétaires sévères en France dans ce climat politique instable pourrait devenir incontrôlable. « S’ils mettent les Français trop en colère, c’est la fin de l’euro », a-t-elle dit. « Le plus grand danger pour l’union monétaire n’est pas la Grèce, ni l’Italie, c’est la France. »

Les défenseurs de M. Macron insistent sur le fait qu’il n’y a pas de comparaison valable avec les événements politiques en Italie. Il est déterminé à poursuivre les réformes visant à libéraliser l’économie, à réduire l’incitation à la retraite anticipée et à libérer les marchés du travail. Les concessions aux « gilets jaunes » sont pour la plupart des palliatifs ponctuels pour faciliter la transition.

En revanche, la coalition Lega-M5S fait reculer les réformes des retraites déjà en place. L’économie italienne connaît des problèmes structurels plus profonds et une croissance tendancielle plus faible, et est donc moins en mesure de réduire ses niveaux d’endettement élevés. La police fiscale de l’UE tient compte de tous ces différents facteurs dans son jugement.

Pourtant, il devient de plus en plus difficile d’affirmer que les réformes de M. Macron constituent une transformation profonde, sans parler d’un véritable bouleversement d’un État français en surpoids qui avale 55 % du PIB. Sa réforme du travail n’a fait qu’effriter l’ancien « code du travail », un dispositif blindé de 3 000 pages.

Il a décentralisé la négociation salariale, ce qui permet aux entreprises de traiter directement avec leurs propres travailleurs plutôt que d’avoir à négocier avec des syndicats – souvent militants – qui ne représentent que 7,7 % de l’effectif.

Pourtant l’élan s’estompe et les « gilets jaunes » – soutenus par 80 % du peuple français – montrent les limites de son mandat électoral en 2017. Il a gagné en tant que candidat « anti-Le Pen », non pas parce que le pays a soutenu sa politique néo-libérale europhile.

Les concessions qu’il a faites lundi soir comprenaient une augmentation de 100 euros du salaire minimum chaque mois. L’État subventionnera effectivement les entreprises pour couvrir les coûts supplémentaires.

Le professeur Fuest de l’IFO a déclaré que cela fausse davantage l’économie française tout en ne faisant rien pour aider les plus démunis. Il crée un décalage qui rend plus difficile d’échapper au piège du chômage, et est un mauvais remède pour un pays avec un taux de chômage bloqué à 9,1 %.

Efficacité du marché du travail

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M. Macron a également rétabli un congé fiscal pour les heures supplémentaires qu’il avait lui-même jugé contre-productif lorsqu’il était ministre de l’Économie. Il encourage les titulaires à travailler de plus longues heures, mais exclut ceux qui ont un emploi à temps partiel ou qui ne travaillent pas du tout.

Ceux qui ont de vieux souvenirs ont vu une série de dirigeants français promettre d’entraîner la France dans l’ère moderne en donnant des coups de pied et en rugissant. Même le petit François Hollande à la lanterne rouge a eu deux nouvelles aubaines : un concordat avec le capitalisme et une série d’allègements fiscaux pour les entreprises en 2012 ; et l’ « électrochoc » de 2014, avec un clin d’œil aux mesures anglo-saxonnes « côté offre ».

Cela a donné lieu à une avalanche de rapports enthousiastes de la part d’investisseurs et d’analystes désireux d’y croire. Ils ont vite déchanté. Lorsque Hollande a quitté le pouvoir, la France se classait toujours au 51e rang de l’indice d’efficacité du marché du travail du Forum économique mondial. Depuis, elle a glissé jusqu’au numéro 53.

M. Macron découvre qu’il faut d’énormes capacités politiques pour changer les habitudes profondes d’une Nation.

 

The Daily Telegraph ; traduit par XPJ

 





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3 Commentaires

  1. bonjour ,
    il est dit dans l article :  » Il s’agit du plus haut niveau depuis la frayeur du « Frexit » avant les élections françaises de début 2017, lorsque Marine Le Pen du Front National était en tête des sondages. »
    Pettie erreur que je tiens à corriger ici, Mme MLP et le FN n’ont officiellement jamais proposé le FREXIT, et encore moins pendant la campagne de 2017. Le seul parti à le proposer est l’UPR de M. Asselineau.
    Ne tomber pas dans le panneau svp, tout est justement fait pour que l’idée du Frexit passe pour une idée d’extrême droite , donc dangereuse … !!

    • elle a agité cet « épouvantail » à un moment donné et la presse anglosaxonne a pu traiter de cette hypothèse qui a à un moment avait été prise plus ou moins au sérieuse. Tous les analystes savaient que c’était une arme politique utilisée (bien maladroitement) potentiellement dans des négociations futures par Marine Le Pen.

      Excusez du peu mais Asselineau, la presse étrangère ne sait même pas qu’il existe !

      PS: je ne suis pas ici pour défendre tel ou tel politicien. Juste pour remettre les choses dans leur contexte.