Du 28 avril au 26 mai : la course aux élections en Espagne

Résumé : les mois d’avril et de mai 2019 seront marqués en Espagne par l’organisation de pas moins de quatre élections, dont le scrutin général du 28 avril prochain. Ce dernier a été convoqué par le président du gouvernement, Pedro Sánchez, face à l’impossibilité de gouverner et, plus précisément, de faire adopter un budget national. Tous les grands partis politiques attendent ce rendez-vous avec impatience, même s’ils vont y prendre de gros risques…

En appelant les électeurs aux urnes pour un scrutin général anticipé le 28 avril prochain[1], le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez (Parti socialiste ouvrier espagnol), a bien conscience que son pays va entrer dans un tunnel électoral qui courra jusqu’au 26 mai[2]. C’est en effet à cette dernière date que sont prévues trois autres élections outre-Pyrénées : les européennes, bien entendu, mais aussi les municipales et les régionales dans treize des dix-sept communautés autonomes du pays (les seules qui ne seront pas concernées par le mouvement sont la Catalogne, le Pays basque, la Galice et l’Andalousie).

Sánchez espère évidemment en sortir vainqueur ou, tout du moins, ne pas y perdre trop de plumes, alors que notre voisin ibérique est marqué par une forte instabilité parlementaire depuis 2015. En mai prochain, il s’y sera ainsi déroulé trois élections générales en quatre ans ainsi que deux motions de censure (dont une qui aura abouti, en juin 2018[3]) et deux présidents du gouvernement se seront succédés au palais de La Moncloa, à Madrid.

La campagne pour les élections générales, qui nous intéressent plus directement ici, sera courte et ponctuée par la Semaine sainte, période de vacances et de fête essentielle en Espagne. Les citoyens seront ainsi sur la route, en famille ou entre amis lorsque les principaux candidats s’adresseront à eux à la télévision, à la radio, en ligne ou par affiches interposées. Outre Pedro Sánchez pour les socialistes, ils auront le choix entre plusieurs grands candidats, ceux dont les listes dépasseront très probablement les 20 élus, sur les 350 que compte le Congrès des députés, chambre basse des Cortes (le Parlement espagnol) :

  • Pablo Casado, jeune président de la principale formation démocrate-chrétienne, le Parti populaire (PP), élu à ce poste en 2018[4];
  • Albert Rivera, président lui aussi bien jeune du parti centriste et libéral Citoyens (Ciudadanos, C’s) ;
  • Pablo Iglesias, secrétaire général de la « gauche radicale » de Podemos ;
  • et Santiago Abascal, président du parti de « droite radicale » Vox depuis 2014[5].

Ces élections seront aussi marquées par le défi séparatiste catalan[6], alors que le procès de douze anciens responsables indépendantistes a débuté à Madrid, devant la Cour suprême, le mardi 12 février 2019[7]. L’univers sécessionniste va évidemment profiter de ces deux caisses de résonance pour agiter la rue et attirer l’attention des médias internationaux[8].

Les deux grandes formations séparatistes – à savoir le Parti démocrate européen de Catalogne (PDeCAT) de Carles Puigdemont et Quim Torra ainsi que la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) d’Oriol Junqueras et Gabriel Rufián – jouent gros avec les élections générales du 28 avril. Selon les derniers sondages en date[9], l’ERC, avec plus de 10 sièges, semble devoir prendre l’ascendant sur le PDeCAT, qui devrait en obtenir autour de 5.

Pour les grands partis nationaux, les enjeux sont les suivants :

  • le PSOE est devenu la formation de Pedro Sánchez en raison de la personnalisation du débat, de ses décisions polémiques et de l’opposition sourde des barons régionaux. Le président du gouvernement espère d’ailleurs capitaliser sur son nom et sur la chute attendue de Podemos pour récupérer des électeurs. Il compte également sur la peur du « danger fasciste » que représenterait Vox afin d’attirer à lui un maximum d’inscrits sur les listes électorales. Il souhaite sans doute rééditer l’exploit de José Luis Rodríguez Zapatero aux élections générales de 2008, qui avait siphonné les voix des nationalistes catalans « modérés » et celles de la « gauche radicale » pour atteindre les 169 sièges (la majorité absolue se situant à 176 élus)[10]. En cas de blocage et d’impossibilité de former une majorité, peut-être le chef de l’exécutif en fonction pourrait-il (à l’image de Mariano Rajoy entre décembre 2015 et octobre 2016) apparaître comme l’homme de la stabilité et profiter d’une éventuelle répétition du scrutin ;
  • le PP s’est à peine remis du choc de la motion de censure de juin 2018 et son nouveau président, Pablo Casado, n’a pas encore assis sa domination sur la vie politique espagnole. Certes, la droite traditionnelle a placé, avec Juan Manuel Moreno, son premier président régional en Andalousie à l’issue des élections du 2 décembre 2018[11], mais cet espace politique est désormais occupé par trois forces (outre le PP, C’s et Vox) et tout le problème pour Casado va être d’y maintenir son hégémonie ;
  • Podemos est en pleine crise existentielle, aussi bien au niveau national que régional, en raison des dissensions entre son secrétaire général, Pablo Iglesias, et son ancien bras droit, Íñigo Errejón[12], mais aussi des défections des multiples « confluences » régionales du parti, comme Compromís dans la Communauté de Valence[13] ou En Marea en Galice[14]. Sauf surprise majeure, la coalition Unidos Podemos devrait donc perdre dix à quinze sièges au bas mot le 28 avril prochain ;
  • le parti Citoyens devrait être l’un des grands gagnants de la compétition électorale et cherche désormais non seulement à dépasser Podemos en nombre d’élus au Congrès des députés mais également à réaliser un sorpasso à droite au détriment du PP. Devenu premier parti de Catalogne, sa communauté autonome d’origine, le 21 décembre 2017[15], C’s a su profiter du « processus » indépendantiste et des difficultés du PP ces dernières années. Il s’est aussi clairement démarqué de Pedro Sánchez, puisque son bureau politique a décidé le 18 février dernier de ne passer aucun accord post-électoral avec le PSOE en raison des amitiés entre l’actuel président du gouvernement et les indépendantistes[16];
  • reste enfin le cas de Vox, qui n’a rien à perdre le 28 avril prochain mais a au contraire tout à gagner, puisqu’il ne dispose aujourd’hui d’aucun député et d’aucun sénateur au niveau national. Santiago Abascal semble très à l’aise sur la crête de la vague, après avoir créé la surprise aux élections andalouses du 2 décembre 2018 (près de 11 % des suffrages exprimés et 12 députés sur 109)[17], et il fait les gros titres au moindre déplacement dans toute la géographie espagnole. Son apport, difficile à prévoir pour le moment en raison du manque de recul et d’enquêtes d’opinion, sera très probablement indispensable à la droite si cette dernière veut récupérer le pouvoir, que ce soit en la personne de Pablo Casado ou celle d’Albert Rivera. Dans le même temps, il s’agira d’un tremblement de terre majeur outre-Pyrénées car, depuis 1979 et l’élection de Blas Piñar[18], jamais une formation classée à l’extrême droite n’était entrée dans les institutions nationales espagnoles.

Comme on peut donc le constater, les défis sont nombreux pour tous les acteurs en présence. Ces élections générales du 28 avril 2019 seront disputées et devraient se jouer à quelques dizaines de milliers de voix près. L’essor du bloc de droite paraît indéniable mais sera-t-il suffisant pour déloger Pedro Sánchez du palais de La Moncloa ? Réponse dans quelques semaines.

Références :

[1] Voir Cué, Carlos, « Pedro Sánchez convoca elecciones generales el 28 de abril », El País, 15 février 2019.

[2] Voir « El lío del calendario: cuatro votaciones en un mes con la Semana Santa y el juicio del procés en medio », TeleMadrid, 15 février 2019.

[3] Voir Klein, Nicolas, « Le Gouvernement Sánchez, entre faiblesse et autoritarisme », Soverain, 24 août 2018 : https://www.soverain.fr/le-gouvernement-sanchez-entre-faiblesse-et-autoritarisme/.

[4] Voir Aduriz, Íñigo, « Pablo Casado, presidente con el 57 % de los votos: «El PP ha vuelto» », El Diario, 21 juillet 2018.

[5] Voir Esparza, José Javier, « L’horizon de Vox », traduction de Klein, Nicolas, Soverain, 9 décembre 2018 : https://www.soverain.fr/lhorizon-de-vox/.

[6] Voir Jaumandreu, Antonio, « Ce n’est pas la Catalogne, c’est le nationalisme », traduction de Klein, Nicolas, Soverain, 9 septembre 2018 : https://www.soverain.fr/ce-nest-pas-la-catalogne-cest-le-nationalisme/.

[7] Voir Recuero, Marisa, « Claves del juicio al procés de Cataluña, un proceso histórico para la España constitucional », El Mundo, 12 février 2019.

[8] Voir Custodi, Anna, « Manifestación contra el juicio del procés de los presos independentistas, en directo », La Vanguardia, 16 février 2019.

[9] Voir, par exemple, Morodo, Carmen, « Elecciones 28-A: PP, Cs y Vox rompen las mayorías con 188 escaños », La Razón, 18 février 2019.

[10] Voir les résultats de ces élections à cette adresse : https://resultados.elpais.com/elecciones/2008/generales/congreso/.

[11] Voir López Pavón, Teresa ; Rodríguez, Chema et Lamet, Juanma, « Juanma Moreno Bonilla, investido presidente de Andalucía con los votos de PP, Ciudadanos y Vox », El Mundo, 16 janvier 2019.

[12] Voir Riveiro, Aitor, « La ruptura entre Iglesias y Errejón abre la mayor crisis en Podemos a cuatro meses de las elecciones », El Diario, 17 janvier 2019.

[13] Voir « Podemos afronta las elecciones en el peor momento de su historia », La Voz de Asturias, 16 février 2019.

[14] Voir « En Marea se presentará a las elecciones generales del 28-A fuera de Unidos Podemos », Expansión, 16 février 2019.

[15] Voir les résultats de ces élections à cette adresse : https://resultados.elpais.com/elecciones/cataluna.html.

[16] Voir García de Blas, Elsa, « La ejecutiva de Ciudadanos decide por unanimidad no pactar con el PSOE tras las generales », El País, 18 février 2019.

[17] Voir les résultats de ces élections à cette adresse : https://sevilla.abc.es/elecciones/andalucia/resultados/.

[18] Voir les résultats de ces élections dans la province de Madrid à cette adresse : https://web.archive.org/web/20111130142905/http://www.elecciones.mir.es/MIR/jsp/resultados/comunes/detalleResultado.jsp?tipoAmbito=1&tipoEleccion=0&cdEleccion=2&anio=1979&mes=3&numVuelta=1&nombreEleccion=Congreso+de+los+Diputados&horaCierre=20:00&horaAvance1=15:00&horaAvance2=18:00&cdCCAA=0&cdProvincia=28&descripcion=Provincia:+MADRID.

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