La coalition de résistance italienne met en garde contre l’ « Armageddon » financier si Bruxelles choisit une guerre budgétaire

Le ministre italien de l’Intérieur et vice-premier ministre, Matteo Salvini, se rend vendredi à Rome pour une manifestation paysanne. La couverture du téléphone dit : « Je suis avec Salvini ». Credit: AP Photo/Andrew Medichini

 

La coalition rebelle italienne a mis en garde contre un cataclysme financier d’envergure mondiale si les autorités de la zone euro rejettent les plans budgétaires du pays et renforcent les tensions économiques comme moyen de pression.

« Si quelqu’un à Bruxelles est assez stupide pour penser qu’il peut utiliser le « manuel grec » contre nous, il découvrira que la crise n’est pas la Grèce au carré, mais la Grèce au cube », a déclaré Claudio Borghi, chef économique du parti Lega et président de la commission budgétaire à la chambre basse du Parlement.

« En Grèce, l’UE a réussi à transformer ce qui était au départ un petit problème en catastrophe par sa propre mauvaise gestion, mais ce serait mille fois pire. Ce serait Armageddon », a-t-il déclaré au Daily Telegraph.

Les tensions à Rome ont atteint leur paroxysme à la suite d’une réunion de crise, mercredi soir (NdT : le 3 octobre) , entre le président italien Sergio Mattarella et Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne. La presse italienne a évoqué la possibilité d’un « Commissariamento », une mesure drastique qui placerait effectivement l’Italie sous contrôle économique de l’UE.

Cette réunion fait suite à la hausse des écarts de risque des obligations italiennes à 10 ans, qui ont grimpé à plus de 300 points de base cette semaine après que la coalition a présenté un plan budgétaire ambitieux. Cela a provoqué des secousses dans le système bancaire italien – très sensible aux taux obligataires – et risque de déclencher un resserrement du crédit.

 

Rendement des obligations italiennes à 10 ans

 

Les révisions budgétaires publiées hier soir sont un peu moins radicales, mais elles violent toujours le pacte de stabilité de la zone euro.

Luigi di Maio, le leader du Mouvement cinq étoiles (M5S) et vice-premier ministre italien, a déclaré que le pays ne se laisserait pas intimider. « Nous surveillons les marchés, mais s’il y a un choix entre les écarts sur les obligations et les citoyens, je choisirai les citoyens », a-t-il dit.

La Stampa a déclaré que M. Draghi a exprimé son inquiétude au sujet de la lutte pour le budget, avertissant que les politiciens à Rome sous-estiment largement la fragilité de la situation, la BCE abandonnant son programme de rachat des obligations dans les trois mois qui viennent. « L’Italie n’aura pas de filet de sécurité », aurait-il déclaré.

Il existe un dispositif de secours d’urgence connu sous le nom d’OMT, mais cela nécessite la participation du mécanisme de sauvetage de l’UE (MES), dans des conditions draconiennes, avec un vote au Bundestag allemand. Cette option n’entrerait en jeu que lorsque la crise serait déjà bien avancée, et même là, il est peu probable que l’alliance Lega-Five Star accepte un jour de telles conditions.

 

Claudio Borghi, chef économique du parti Lega Credit: Simona Granati – Corbis/GETTY IMAGES

 

Mattarella, un centriste pro-UE de la vieille garde, a son mot à dire sur le respect du budget et pourrait théoriquement invoquer ses pouvoirs constitutionnels pour faire respecter l’adhésion de l’Italie à l’euro. Les fonctionnaires étudient les clauses de la Constitution pour déterminer l’étendue exacte de ses prérogatives.

Si l’office budgétaire indépendant (UPB) émet un verdict sévère sur les prévisions budgétaires dans les prochains jours, ou met en garde contre toute menace sur la viabilité à long terme de la dette du pays, cela pourrait renforcer la mainmise du président.

« C’est de la folie totale », a dit M. Borghi. « Ils ne peuvent pas le faire à moins d’envoyer l’armée et vous ne pouvez pas faire cela à un gouvernement légal avec une majorité au parlement qui ne fait rien d’anormal. S’ils essaient, il y aura une vraie révolution. »

La coalition est exaspérée par une dépêche de Reuters citant des fonctionnaires et diplomates anonymes de l’UE à Bruxelles qui avertissent que l’Italie fait face à une « restructuration massive de sa dette » de 2,3 milliards d’euros de dettes publiques sur le marché mondial en ce moment même.

L’un d’eux a qualifié le budget italien de « folie totale », affirmant qu’il repose sur des « hypothèses de croissance ridicules ». Un autre a déclaré que les marchés délirants s’accrochaient à la paille et n’avaient pas encore saisi toute la gravité de l’affrontement entre Rome et Bruxelles.

 

Le président italien Sergio Mattarella – Credit: REUTERS/Ints Kalnins

 

Comme toujours dans de tels cas, il est difficile de dire dans quelle mesure il s’agit d’un moyen de pression, d’une tentative de la Commission européenne de recruter les gardiens des obligations pour faire peur à l’Italie et agir comme leurs gendarmes chargés de l’exécution.

« S’il y a une attaque politique et financière délibérée contre notre pays, nous nous défendrons. Les Italiens sont déjà passés par là en 2011 et ils n’ont plus peur des spreads », a déclaré M. Borghi.

Il a refusé de commenter les défenses « plan B » du gouvernement, mais des propositions antérieures pour une monnaie parallèle « minibot » sont inscrites dans le contrat officiel de la coalition – si cela s’avérait nécessaire pour injecter des liquidités dans le système bancaire et empêcher le type d’asphyxie qui a mis la Grèce à genoux en 2015.

« Tout ce que je dirai, c’est que l’UE aurait dû apprendre, après ce qui s’est passé en Grèce, que lorsqu’on commence à parler de restructuration de la dette, on allume le feu », a-t-il déclaré.

Le différend budgétaire entre l’Italie et l’UE est en quelque sorte un artifice, plus du théâtre politique que de la science économique. Les derniers plans prévoient un déficit de 2,4 % du PIB en 2019, 2,1 % en 2020 et 1,8 % en 2021. Ce chiffre n’est guère choquant.

La France est toujours proche de 3 % et a été un violateur persistant mais est pardonnée « parce que c’est la France » dans les mots inoubliables du chef de la Commission Jean-Claude Juncker.

L’affrontement porte en partie sur la théologie de l’UE. « La réhabilitation des règles budgétaires de la zone euro est en jeu », a déclaré Neil Mellor de BNY Mellon.

Juncker a déclaré cette semaine que si l’Italie bénéficiait d’un laissez-passer pour le pacte de stabilité remanié (et contraignant), cela « signifierait la fin de l’euro, donc vous devez être très strict ».

Dans le même temps, on soupçonne fortement à Rome que l’UE fait monter les enchères pour donner une leçon aux eurosceptiques de l’Italie. Luigi di Maio a failli accuser la France et l’Allemagne de comploter pour provoquer un changement de régime.

Mais il est également clair que les chiffres du budget de l’Italie sont fictifs. Ils s’appuient sur une poussée de la croissance économique de 1,5 % pour réduire les déficits futurs. Daniele Antonucci de Morgan Stanley a dit que le mieux qu’ils pouvaient espérer était une croissance de 1 %. Brian Coulton de Fitch a dit que le taux tendanciel n’était pas supérieur à 0,7 %. Les réformes vont dans le sens inverse, de sorte que la limitation de vitesse pourrait même baisser davantage.

 

 

Le gouvernement Lega-M5S soutient que des années de dépression ont laissé à l’Italie un important « écart de production », ce qui signifie que toute mesure de relance budgétaire aura pour effet de dynamiser l’économie grâce à un multiplicateur fiscal élevé.

Mais cela est contesté. Les dommages causés par l’effondrement de l’économie par l’ « hystérésis » ont engendré une atrophie des compétences des travailleurs et ont peut-être détruit une partie de l’économie pour de bon. Tant la Commission que l’OCDE affirment que l’écart de production a déjà été comblé. Ils soutiennent qu’il n’y a pas de relâchement et qu’il n’y a pas de fruits aussi faciles à cueillir.

Lorenzo Codogno, ancien économiste en chef au Trésor italien et aujourd’hui chez LC Macro Advisors, a déclaré que l’Italie était encore « à des kilomètres de la conformité » selon les chiffres du budget révisé.

Moody’s et Standard & Poor’s rendront leur verdict sur la notation de la dette souveraine de l’Italie au cours du mois prochain. Un déclassement d’un cran pourrait être gérable. Si les marchés commencent à craindre un nouveau dérapage vers les créances pourries, cela provoquerait un exode massif des investisseurs étrangers.

Le Fonds de pension gouvernemental-Étranger norvégien, le plus grand investisseur mondial, a déclaré vendredi qu’il serait contraint de liquider ses avoirs de dette italienne conformément à ses lignes directrices obligatoires si le pays tombait sous la catégorie investissement. La leçon à tirer de la crise grecque, c’est qu’il n’est pas payant d’être le dernier à sortir lorsque les choses tournent mal.

 

Source : The Daily Telegraph

Ambrose Evans-Pritchard est rédacteur en chef des affaires internationales du Daily Telegraph. Il couvre la politique et l’économie mondiale depuis 30 ans, basé en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Il a rejoint le Telegraph en 1991, en tant que correspondant à Washington et plus tard correspondant pour l’Europe à Bruxelles.

En collaboration avec Ambrose Evans-Pritchard, Soverain traduit régulièrement quelques uns de ses articles afin de les mettre à la disposition des Français désireux d’avoir un autre angle de vue sur l’actualité européenne.

Les articles originaux de cet auteur sont disponibles sur le site du Telegraph à l’adresse suivante : https://www.telegraph.co.uk/authors/ambrose-evans-pritchard/
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