Les guerres civiles européennes vont faire exploser les prévisions du Trésor sur le Brexit

 

   Espérons que le Parti travailliste réussisse à invoquer l’ancienne procédure de la communication solennelle (« Humble Address ») forçant la publication du « Projet Peur » Mark II.

Nous verrons ensuite comment le gouvernement tente de prévoir les pertes liées au Brexit sur quinze ans, pouvant aller jusqu’à une perte de 5 points du PIB. Je présume que cette  » estimation préliminaire  » se désintégrera à la suite d’un examen minutieux, quand bien même les conditions économiques et financières seraient réunies. 

Le discours du vicomte Ridley dans le magnifique débat des Lords de cette semaine nous rappelle ce que le Trésor a pu dire la dernière fois. « Un vote de départ représenterait un choc immédiat et profond pour notre économie. Ce choc plongerait notre économie dans la récession et entraînerait une augmentation du chômage d’environ 500 000 personnes. Le PIB serait 3,6 % plus faible. »

Il s’agissait d’un « balayage pur et simple des prédictions erronées » et, pour autant que nous sachions, le Trésor a persisté avec les mêmes modèles. Est-ce qu’ils lisent Paul Krugman, le prix Nobel d’économie, qui décrivait les affirmations du Trésor à l’époque comme un bourbier intellectuel ? Ont-ils ignoré le jugement similaire de Mervyn King, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre ?

Il est vrai que la reprise mondiale est maintenant en train d’encenser la situation, mais le fait est que le chômage au Royaume-Uni n’a cessé de baisser depuis le référendum pour atteindre un plus bas historique à 4,3 % depuis 43 ans. Le nombre d’emplois a atteint un record de 32,21 millions, soit 415 000 de plus qu’il y a un an.

Il n’ y a pas eu de récession. L’économie s’est un peu ralentie – comme elle devait le faire une fois l’écart de production comblé – mais l’Institut national de recherche économique et sociale estime que la croissance a rebondi de 0,6 % au quatrième trimestre, soit à peu près le même niveau qu’en France ou dans la zone euro.

Lord Ridley évoque les années 1690, mettant en garde ses collègues dans leur « chambre dorée, cramoisi, se faisant l’écho du Remain »  [NDLT : ceux qui voulaient rester dans l’UE] contre les tentations néo-jacobites. C’est un bon parallèle historique. En lisant les lettres de John Churchill, vous vous rappelez l’intrigue constante visant à renverser la glorieuse Révolution et à restaurer l’absolutisme catholique de Jacques II, jusqu’au point de conspirer avec la France de Louis XIV. La rébellion a mijoté pendant des décennies. Elle était encore vivace en Écosse jusqu’à Culloden en 1745.

Les élites métropolitaines britanniques s’accrocheront-elles longtemps au projet européen ? Ma critique sociologique des prévisions de paupérisation du gouvernement – moins 2 % de PIB dans le modèle norvégien, moins 5 % dans le modèle canadien et moins 8 % dans le cadre de l’absence d’accord (type OMC) – est qu’elles ignorent les distorsions culturelles de l’expérience dystopienne de l’UE. Elles émettent des hypothèses étroites, statiques et économétriques sur ce qui est essentiellement un système politique impraticable. 

Depuis que le Trésor joue avec la spéculation sur la Grande-Bretagne depuis le début des années 1930, permettez-moi de contrer la spéculation selon laquelle l’UE se sera déchirée en morceaux d’ici là, ou aura évolué de manière si évidente vers une construction césaropapiste autoritaire qu’elle ne commandera plus la loyauté affective des libéraux occidentaux. Quoi qu’il en soit, elle ne peut pas prospérer, et il est donc parfaitement plausible qu’en se libérant rapidement, la Grande-Bretagne obtienne un gain de production de 8 % par rapport à la ligne de tendance du statu quo, qui consiste à s’attacher à cette entreprise de l’UE.

La zone euro connaît actuellement une reprise cyclique tirée par les taux d’intérêt négatifs, le QE (NDLT : quantitative easing, la planche à billet) à outrance, la fin de l’austérité budgétaire et un effet de rattrapage de la longue crise – plus marquée pour l’Europe du Sud, l’Irlande et la Finlande, à ne pas oublier, qu’au cours de la Grande Dépression.

L’Allemagne a permis à la Banque Centrale Européenne d’agir en tant que prêteur de dernier ressort depuis l’été 2012, lorsque la contagion vers l’Italie et l’Espagne a failli faire exploser l’union monétaire. Cela importe énormément, mais l’euro reste néanmoins une monnaie orpheline, sans union fiscale ni véritable union bancaire pour la soutenir. Le fossé Nord-Sud en matière de compétitivité n’a pas été comblé.

Le prochain ralentissement économique mondial – probablement en 2019 – sera traumatisant pour tout le monde, étant donné que nous avons déjà épuisé notre réserve monétaire et fiscale et épuisé le consentement populaire à la mondialisation. Je pense que les pays qui ont de solides liens de cohésion patriotique et des institutions éprouvées survivront mieux à cette épreuve par le feu. Presque par définition, ce sont des États-nations, tous pour un et un pour tous.

La zone euro échoue spectaculairement à cet égard et patine sur une glace fiscale très mince sans système de mise en commun des obligations souveraines. Les ratios de la dette publique sont beaucoup plus élevés en pourcentage du PIB qu’en 2008, avant la crise de Lehman; plus 31 points de pourcentage en Italie (133 %), plus 60 points de pourcentage en Espagne (99 %), plus 54 points de pourcentage au Portugal (126 %) et plus 29 points de pourcentage en France (97 %).

Les pays manquent de temps dans cette expansion mondiale (limitée) pour reconstituer leurs réserves économiques et sociales. Il est difficile de croire que l’Europe latine tolérera une deuxième série d’austérité imposée par l’Allemagne par son contrôle quasi absolu de la machine politique. Les Italiens déclareront collectivement « va fanculo ». Les Français aussi, plus ou moins.

D’ici septembre, le bilan de la BCE aura atteint 44 % du PIB sans avoir sorti la zone euro d’un piège de « faible inflation ». Le bloc risque de retomber en déflation lors de la prochaine récession. Un QE supplémentaire à ce moment-là ferait courir un danger politique puisque le parti Alternative fur Deutschland  (AfD)  est sur le point de devenir l’opposition officielle au Bundestag. L’AfD préside maintenant la commission du budget.

Sur une ligne de clivage politique séparée, une grande partie de l’Europe centrale est en révolte. La Hongrie et la Pologne ont toutes deux rejeté l’idéologie judiciaire occidentale et ont effectivement quitté l’UE de l’intérieur, tout en conservant les privilèges des membres du club. Les Tchèques ont élu un milliardaire eurosceptique, Andrej Babis, qui est en guerre contre les diktats franco-allemands. Nous ne pouvons pas être dans une position où nous n’avons rien à dire, qu’il n’ y a que deux grandes nations et que la Commission décide de tout « , a-t-il dit cette semaine.

Babis n’est pas seul. Interrogé à Davos sur la résurgence de l’axe franco-allemand, Leo Varadkar, le Premier ministre d’Irlande a mis en garde contre le retour d’une Europe des grandes puissances, assises autour d’une table de Versailles, qui dicterait les termes aux petits pays. La sortie de la Grande-Bretagne met davantage l’accent sur ces tensions en modifiant l’alchimie politique de l’UE. Une série d’États se sont appuyés sur le Royaume-Uni – que ce soit de notoriété publique ou non – pour imposer un programme de libéralisation du marché et contrer l’excès d’intégration.

Si elles n’étaient pas sourdes à ce point, les élites françaises et allemandes auraient peut-être tenu compte de l’avertissement du Brexit et de leurs propres rébellions internes. Ils auraient pu s’arrêter et adoucir la « doxa Monet ». Au lieu de cela, ils ont profité du Brexit pour aller de l’avant presque triomphalement avec « plus d’Europe ».

On pourrait dire que l’Union européenne est prise dans un équilibre instable, alors peut-être doit-elle obéir à la logique épouvantable de l’union monétaire et poursuivre une intégration toujours plus profonde. Mais cela détermine son échec futur. Il n’ y a nul part de consentement populaire à ce que les anciens États nations d’Europe soient intégrés dans une construction supranationale. Les tentatives en ce sens garantissent un contrecoup explosif.

Que doit alors faire la Grande-Bretagne? Ma préférence après le Brexit a été le modèle norvégien (EEE), en tant que transition pendant dix ans, qui permettrait au Royaume-Uni de se soustraire à environ la moitié des mécanismes de l’UE (fermes, poissons, justice, piliers II et III, et la Charte) et de conclure des accords commerciaux avec le reste du monde, préparant ainsi un trampoline plus sûr pour une grande évasion plus tard. Le gouvernement l’a écarté à tort, préférant conclure une entente « Canada plus » qui pourrait ou non exister.

Ce que la Grande-Bretagne doit éviter à tout prix, c’est de dériver vers une variante  » plus  » du modèle canadien qui laisse les soldats britanniques défendre la frontière orientale de l’UE, tout en enfermant le Royaume-Uni dans une horrible structure commerciale asymétrique: qui donne à l’UE un accès sans entrave au marché britannique des biens afin que l’Allemagne puisse continuer à dégager un excédent de 50 milliards d’euros, tout en refusant à la Grande-Bretagne un accès réciproque aux services pour lesquels elle dispose d’un excédent compensatoire, et en rajoutant l’affront de nous faire payer une redevance pour notre propre exploitation. 

La France, l’Allemagne et Bruxelles ont déclaré catégoriquement qu’il ne peut y avoir d’accès au marché commun pour le Royaume-Uni que si celui-ci accepte le statut de vassal et l’ensemble de l’appareil idéologique de l’UE. La Grande-Bretagne devrait les prendre au mot. La riposte est d’annoncer immédiatement que la Grande-Bretagne cherchera à obtenir un accord de l’OMC, tout en subordonnant les paiements de sortie au traitement cordial des questions de rupture telles que les droits d’atterrissage et Euratom. La porte devrait être ouverte à un resserrement des liens si l’UE le demande – mais uniquement sur un pied d’égalité – afin de protéger ses industries exportatrices et son excédent commercial.

Donald Trump a dit à Piers Morgan à Davos qu’il aurait adopté une ligne beaucoup plus « dure » et a qualifié le bluff de l’UE s’il avait été en charge du Brexit, laissant l’Union européenne comme ce qu’elle est, c’est-à-dire complètement déjà « cassée ». Il a raison.

Ambrose Evans-Pritchard

Traduit de l’Anglais par Soverain.

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