Faut-il avoir peur du « récit national » ?

Napoléon Ier est souvent vu comme un personnage menacé par les défenseurs du Récit National

 

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron comme président de la République, le ministère qui a probablement le plus changé est celui de l’Éducation Nationale. On est en effet passé d’une égalitariste pédagogiste (en la personne de Najat Vallaud- Belkacem) à un conservateur méritocrate (Jean-Michel Blanquer) à la fonction de ministre. Changement radical donc, ce qui est confirmé par un certain nombre d’annonces mais aussi de mesures.

Or, notre actuel ministre, répondant à un entretien dans le Hors-Série du Monde d’octobre-décembre 2017, n’a pas hésité à lier l’enseignement de l’Histoire à la transmission de l’amour de la France. D’aucun y voient bien sûr le « Roman National », version Jules Michelet, expression qui ne choque pas notre ministre, alors qu’elle est probablement plus mal vue par une bonne partie de la gauche.

Faut-il vraiment avoir peur d’un roman ou d’un récit national ? Va t-on endoctriner nos têtes blondes ? Quelles formes le récit peut-il prendre dans notre histoire scolaire ?

Toute histoire est un récit

Commençons par le premier terme de cette expression polémique : le récit. Il faut d’abord rappeler que toute histoire est un récit, un roman. L’histoire émane d’une personne qui la raconte, qui la narre, et qui par cette exercice, construit, bâtit un raisonnement. D’ailleurs, tout historien utilise son imagination dans le cadre de la démarche historique critique, ne serait-ce que pour formuler des hypothèses à tester. Par ailleurs, les faits ne s’enchaînent pas de manière brute ni objective dans l’histoire : ils sont toujours organisés selon une mise en intrigue, une problématique, qui indique un choix de l’auteur ou de l’historien. De même, il faut rappeler qu’un historien écrit toujours l’histoire en connaissant son début et sa fin et ne fait que relier ces deux points par un linéaire qui est le plus proche de ce qui est vrai.

Tout cela atteste l’idée que l’histoire est une reconstitution et non pas une restitution, qu’elle est une réappropriation de savoirs et non une révélation. Une histoire restitutive serait par essence totale et inintelligible.

Le récit est une des grandes formes que prend l’histoire selon Antoine Prost, qui parle aussi de deux autres formes : le tableau et les commentaires. Pour lui, raconter est également l’occasion d’expliquer, de produire du sens et de faire comprendre. D’ailleurs, une citation de Paul Veyne résume parfaitement les liens forts entre histoire et récit : « Les historiens racontent des événements vrais qui ont l’homme pour acteur ; l’histoire est un roman vrai. ».

D’un point de vue épistémologique donc, le récit et l’histoire ne peuvent être complètement isolés et sont même intimement liés, ce que les programmes scolaires intègrent d’ailleurs parfaitement.

« On préconise la maîtrise de méthodes d’analyse et de modes d’expression, dont certains feront l’objet d’une évaluation au baccalauréat. Cet apprentissage intellectuel porte notamment sur les différentes opérations nécessaires à la construction d ’un discours d’histoire : analyse de données, classement, hiérarchisation, mise en relation visant à la production de textes ». Accompagnement du programme de 1ère. 2002.

« Il convient non seulement de varier les modalités d’utilisation des documents mais aussi d’accorder une place au RÉCIT par le professeur : sa parole est indispensable pour capter l’attention des élèves grâce à un récit incarné et pour dégager l’essentiel de ce qu’ils doivent retenir. »  Introduction générale Programme du collège (2009).

Ainsi est-il donc recommandé aux enseignants de recourir aux récits oraux et écrits pour faire comprendre l’histoire aux élèves. Et c’est tout à fait logique pour une discipline somme toute littéraire : raconter est une attitude, un raisonnement naturel qui peut aussi bien produire des fictions que mettre en forme des réalités. Ainsi, le travail sur un récit écrit par des élèves peut-il être fait de deux manières : soit par une réflexion sur les acteurs, leurs volontés, leurs actes, et par la collecte des informations en analysant des documents ; soit par l’utilisation et la transposition du schéma narratif à l’histoire que nous étudions en cours, lorsque cela s’y prête (Situation initiale, élément perturbateur, péripéties, éléments de résolution, situation finale). On remarque que les deux méthodes nécessitent une problématisation, une compréhension, une mise en forme d’informations récoltées, même si la seconde paraît plus claire et linéaire pour des élèves, d’autant qu’elle réutilise des connaissances d’une autre matière (le Français).

Le national : un cadre parmi d’autres

Passons désormais à la deuxième partie de notre formule : le national. C’est probablement ce mot qui est le plus polémique, et qui renvoie à une utilisation politique de l’histoire.

Il faut d’abord rappeler que le cadre national n’est pas le seul et unique cadre dans les programmes actuels, bien qu’il le fut sans doute par le passé. Mais aujourd’hui, le national n’est qu’un aspect des programmes et il est acquis que ceux-ci doivent contenir des éléments également extérieurs à la nation, ne serait-ce que parce que la nation est un objet politique récent et que celle-ci n’est jamais totalement isolée de manière durable dans l’histoire. 

De ce fait, d’autres cadres existent : le cadre européen est très présent lorsqu’on évoque les grandes découvertes, la construction européenne et les guerres mondiales. Ainsi, le Thème 1 des programmes d’Histoire de 3ème s’intitule « L’Europe, un théâtre majeur des guerres totales ». Autre exemple : le programme d’histoire de Seconde s’intitule « Les Européens dans l’histoire du monde », retraçant des grandes étapes de l’histoire dans une perspective européenne.

Si le cadre national a parfois été hégémonique et utilisé à des fins politiques, ne plus le privilégier ne signifie pas que notre histoire est moins politique : cette discipline a toujours un fondement très civique et républicain, même s’il moins chargé de passion.

C’est aussi cette passion qui a pu gêner. La passion est un sentiment, cela peut donc conduire à la subjectivité, or l’histoire n’est pas subjective, elle prétend à l’objectivité. Cependant, dans son livre Douze leçons sur l’histoire, Antoine Prost rappelle que l’histoire est également marquée par l’affect, l’amitié (comme le rappelle Saint Augustin) et par une compréhension, une ouverture à l’objet étudié. Si l’affect n’est pas un fondement de l’histoire, il peut être un moteur (à cadrer) de sa construction et de sa transmission. N’est-ce pas par passion que beaucoup d’élèves aiment encore l’Histoire ? De même retrouve-t-on là un lien avec le récit : la passion n’est pas la seule forme d’intrigue d’un récit (national ou non). On peut aussi trouver, selon Theodore H. White, le récit tragique, le récit comique, le récit satirique, et selon des argumentations formistes, organicistes, mécanistes et contextualistes. On le voit, un récit national (un récit européen ?) n’est pas forcément vecteur d’une instrumentalisation de l’histoire mais peut déboucher sur des interprétations variées. C’est également l’occasion de réfléchir sur la construction de l’histoire à travers le temps, sur l’historiographique, ce qui pourrait peut-être occasionner des ponts avec la philosophie en Terminale.

Alors que faire ? Il me semble que dans le monde actuel, dans la France actuelle, où la mondialisation et l’individualisme avancent de pair et nucléarisent nos sociétés, il est nécessaire de maintenir des repères stables et résistants au changement permanent. Il ne s’agit pas de revenir à des programmes anciens où la France serait le nombril du monde. Mais il s’agirait de retrouver des intitulés plus nationaux et identifiés à des parties de chaque programme, pour construire un linéaire plus clair à ce qui a bâti la France actuelle. Loin d’être une manière d’endoctriner et de véhiculer le nationalisme, un récit national est aussi la meilleure façon de réfléchir sur ce que la nation représente et sur ce qu’elle peut produire en chacun de nous ainsi que pour la société. N’oublions pas que la nation et la république sont deux créations qui furent contemporaines, chacune au service de l’autre.

Sources :

https://histoire.ac-versailles.fr/IMG/pdf/Le_recit_en_histoire.pdf

http://www.ac-grenoble.fr/disciplines/hg/file/enseigner_avec/Enseigner_avec_le_recit_en_histoire.pdf

http://cache.media.eduscol.education.fr/file/Histoire/80/2/C4_HIS_3_Th1_L_Europe,_theatre_majeur_guerres_totales-DM_593802.pdf

12 leçons sur l’Histoire. Antoine Prost.

 

Vin DEX (Actualités et Intérêts).


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