Faire défaut ou sortir : l’affrontement entre l’Italie et l’UE aura lieu

La crise qui couve entre l’Italie et l’Union Européenne est double.

Giuseppe Conte, premier ministre italien, prononce son discours au cours d’un vote de confiance du nouveau gouvernement au Sénat italien. À gauche, le vice premier ministre Luigi Di Maio, et à droite, le vice premier ministre Matteo Salvini – Italie, Rome, le 5 juin 2018

D’un côté, il s’agit d’une crise politique, voire géopolitique. L’Italie sape l’unité de l’Union Européenne ; elle empêche l’UE de reconnaître la légitimité des responsables du coup d’État au Venezuela ; elle empêche l’accroissement des sanctions contre la Russie ; et elle soutient même le mouvement des Gilets Jaunes en France, chose qui provoque la colère du gouvernement français.

D’un autre côté, la crise est également de nature économique. L’Italie glisse à nouveau vers une récession (la croissance économique italienne mesurée est négative) ; les banques italiennes font face à des problèmes financiers ; et les médias d’affaire ont déjà estimé que la crise économique italienne pourrait souffler l’ensemble du système bancaire européen.

Il est probable que les dirigeants de l’UE se voient prochainement contraints de choisir : essayer de sauver l’Italie (et l’Europe toute entière) d’une nouvelle crise, ou faire un exemple en punissant le gouvernement italien pour ses politiques économiques et étrangères indépendantes. De son coté, le gouvernement du premier ministre italien Giuseppe Conte devra probablement avoir son propre dilemme à régler : plier et s’asseoir sur ses principes pour recevoir l’aide de Bruxelles, ou sortir le grand jeu et rétablir l’indépendance de l’Italie. Le choix ne ne sera pas simple, et chaque décision amènera son lot de peines. De ces deux choix, aucun ne correspond à des lendemains qui chantent. Le journal The Telegraph a bien résumé la situation avec ce gros titre : « La crise qui couve en Italie amènera le pays à faire défaut, à sortir de l’euro, ou combiner les deux ».

Au cœur du problème italien réside le fait que la crise de 2008 n’a jamais été réellement soldée, et que tous les déclarations d’auto-satisfaction des politiciens européens (et en particulier italiens) se sont principalement résumées remiser sous le tapis les vieux problèmes non résolus. Récemment encore, l’économie italienne pouvait encore entretenir une croissance anémique, mais elle a commence à décliner au cours du dernier semestre. Les tentatives d’augmenter les emprunts ne fonctionnent pas non plus. La zone euro connaît des taux d’intérêt négatifs, mais il se révèle souvent plus avantageux pour les banques de conserver leurs fonds à la Banque Centrale Européenne (malgré ces taux d’intérêts négatifs) ou des les investir ailleurs qu’en Italie, que de les exposer aux entreprises italiennes à risque ou à l’italien de la rue, qui n’honorera sans doute jamais ses emprunts. La mauvaise dette des banques italiennes était estimée à 185 milliards d’euros fin 2017 – un record pour l’Union Européenne. L’Italie est à la source d’un quart des emprunts non performants de la zone euro (il s’agit d’emprunts qui ne sont pas remboursés ou ou dont les remboursements sont très en retard), et il est facile de comprendre pourquoi Bruxelles considère le pays comme point faible de l’UE.

Un autre problème s’est développé après la prise de pouvoir par le gouvernement Conte – une coalition de deux parties populistes eurosceptiques – en juin 2018. Ce gouvernement a essayé de résoudre les problèmes économiques du pays en augmentant les incitations gouvernementales, mais l’Italie est déjà fortement endettée (La dette nationale italienne s’établit à 131% de son PIB). La Commission Européenne a mis en garde le gouvernement italien : n’augmentez pas trop votre déficit budgétaire ni votre niveau d’endettement national, sans quoi nous vous infligerons des amendes pour violation de la discipline budgétaire.

Face aux menaces de sanctions économiques (!) de la Commission Européenne, le gouvernement italien avait du négocier et faire des concessions en matière de politique fiscale, et à présent, l’économie du pays connaissant une croissance négative, le cabinet de Conte fait de nouveau face à un dilemme : accepter la mainmise de bureaucrate de l’UE (et le mécontentement des électeurs), ou affronter l’Union Européenne.

 

Pour bien comprendre le problème italien, il faut avoir à l’esprit qu’en tant que membre de l’Union Européenne et de la zone euro, l’Italie ne dispose plus tout à fait de sa souveraineté nationale [NdT : pas plus que tout autre pays membre], surtout en matière économique. Elle ne contrôle en rien la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne et ne peut même pas préparer un budget en ligne avec les souhaits de son propre gouvernement ou de son parlement élu sans courir le risque de se subir des sanctions de la part de la Commission Européenne. Et ce n’est pas tout : les politiciens eurosceptiques italiens soupçonnent la Commission Européenne (dont les postes principaux sont occupés par des personnes choisies soigneusement par l’Allemagne, la France et les USA) punit l’Italie et étrangle au sens propre son économie, par suite de ses désaccords politiques envers les actions géopolitiques du gouvernement italien.

Considérez par exemple la décision récente de Rome de bloquer la reconnaissance par l’Union Européenne de Juan Guaidó comme président du Venezuela. On peut aisément imaginer que les dirigeants pro-USA de la Commission Européenne essaient de punir l’Italie aussi sévèrement que possible pour cela. Et les démarches de l’Italie ne s’arrêtent pas au Venezuela. L’un des dirigeants de la coalition au gouvernement, le vice premier ministre Luigi Di Maio, a tenu cette semaine une réunion avec des représentants du mouvement des Gilets Jaunes en France et a soutenu leurs efforts : cela a été très mal pris par le gouvernement de Macron, qui a sans doute compris ces actions menées par les autorités italiennes comme une tentative de légitimer les exigences politiques d’un mouvement qui veut le déchoir. La réponse logique du président français est d’utiliser la Commission Européenne et ses leviers budgétaires pour faire pression sur l’Italie.

De tels conflits indiquent une instabilité politique au sein de l’Union européenne, la situation devient vraiment instable. D’un coté, la Commission Européenne pourrait vraiment pousser l’Italie au bord de la banqueroute ou même provoquer un effondrement économique total, qui émanerait probablement (mais sans certitude pour autant) à un renversement du gouvernement de Rome. De l’autre coté, cet effondrement pourrait bien amener l’Italie à déclarer le défaut sur sa dette, ou sa sortie de la zone euro, ou (comme l’indique The Telegraph) aux deux événements en même temps, d’autant plus que le gouvernement a déjà menacé de ce faire (jusqu’à une sortie complète de l’Union Européenne), dont le dirigeant non officiel est le vice premier ministre Matteo Salvini.

 

Ironie du sort, les premières à se voir frappées par un tel scénario seront les banques françaises, exposées selon Bloomberg à la dette italienne à hauteur de centaines de milliards d’euros dans leur bilan. En outre, un tel choc pourrait voir les investissements étrangers (et parmi eux de nombreux européens) fuir la zone euro, ce qui ajouterait une composante monétaire à la crise bancaire. Les événements nous diront si la Commission Européenne est prête à prendre de tels risques pour punir les élans de liberté des politiciens italiens, mais nous pouvons d’ores et déjà nous accorder avec Luigi Di Maio, qui à l’issue de sa rencontre avec les Gilets Jaunes français, déclarait que « les vents du changement ont traversé les Alpes ». Le niveau symbolique contenu dans cette phrase, que Di Maio l’ait fait intentionnellement ou non, a frappé ceux qui ont connu l’effondrement de l’URSS : elle évoque certaines associations avec ce qui était déclaré dans l’espace informationnel soviétique des années 1980. À l’époque, les « vents du changement » s’engouffraient dans chaque fissure de l’Union Soviétique, et nous savons que cela ne finit jamais bien. Les politiciens populistes européens adorent comparer l’Union Européenne à l’URSS des derniers jours, et cette comparaison sonne de plus en plus juste.

Source : Oriental Review, traduit par Vincent





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2 Commentaires

  1. Ce qui compte vraiment pour les dirigeants de Bruxelles et Francfort c’est avant toute chose la politique économique et financière de l’Italie mais pas sa politique extérieure même en contradiction de celle de l’UE.

    • Oui car la politique économique a une primauté sur toutes les autres. Elle est plus intrinséquement liée au projet européiste qui est d’abord un projet économique avant d’être politique.

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