Élections européennes : paysage de ruines après la bataille

Les élections européennes en France se sont déroulées sur des sujets français. C’est le premier enseignement que l’on peut en tirer. C’est aussi très probablement ce qui explique que le chiffre de l’abstention ait été nettement moins élevé qu’en 2014. Si les classes populaires, mais aussi les jeunes, se sont assez largement abstenus, le taux de participation est remonté de presque 8 points par rapport au niveau exceptionnellement bas de 2014.

L’échec d’Emmanuel Macron

Ces élections ont été marquées d’une part par le succès relatif du RN qui arrive en tête, et bat la liste LREM-MODEM-Renaissance conduite par Nathalie Loiseau, avec corrélativement l’échec relatif de cette même liste qui n’a pu l’emporter en dépit du soutien actif du Président. Emmanuel Macron s’était engagé au-delà de toute décence au vu de sa fonction pour la liste LREM. Cet engagement, qui est à bien des égards scandaleux eu égard aux institutions de la Vème République, qui font du Président le « président de tous les Français », n’a donc pas évité l’échec. Il va se ressentir dans la capacité du Président à relancer sa politique. De fait, Emmanuel Macron est mis sur la défensive, et un peu plus discrédité que ce soit au niveau national ou à l’échelle européenne. Le succès de la liste RN emmenée par Jordan Bardella est incontestable. Mais, ce n’est nullement un triomphe. Le RN peine à retrouver le score de 24 qu’il avait obtenu en 2014.

Il est aussi clair que cet échec de la liste Loiseau est à relativiser pour deux raisons : la première est le score, au-dessus de 21% de la liste LREM. Ce n’est donc pas un effondrement. La seconde raison c’est l’effondrement, par contre, de la liste LR emmenée par François-Xavier Bellamy. Avec légèrement plus de 8%, et la quatrième place, la liste LR enregistre une véritable déroute qui ne pourra que mettre en cause la direction exercée par Laurent Wauquiez sur Les Républicains. Cette déroute peur s’expliquer par la polarisation sur le duel entre le RN et la liste LREM qui s’est imposé dans les deux dernières semaines de la campagne. Cela impliquerait qu’un certain nombre d’électeurs LR se sont portés sur ces deux listes. Ce n’est pas étonnant en soi. Emmanuel Macron est devenu, à travers le mouvement des Gilets Jaunes et du fait de sa répression brutale, le symbole du parti de l’ordre. Il était donc naturel qu’une partie de l’électorat de droite légitimiste, une partie des électeurs de François Fillon au 1er tour de la Présidentielle de 2017, se soient retrouvés parmi les électeurs qui ont voté pour la liste LREM.

Les conséquences de cette situation sont contradictoires. Emmanuel Macron a, assurément, limité les dégâts. Mais, son réservoir potentiel de voix s’est réduit. Ainsi, pour LREM, faire 22% des suffrages avec une liste LR à 15% n’est pas la même chose qu’avec une liste LR à 8,4%. Cela aura des conséquences sur les élections municipales à venir en 2020, car Les Républicains ne peuvent espérer remonter qu’en se situant désormais dans une opposition franche et assumée à Emmanuel Macron. Des listes communes apparaissent désormais moins probables au niveau municipal. Or, c’est à travers ces élections que se jouera, ou que se perdra, la capacité de LREM à s’enraciner localement, ce qui est la condition de sa pérennisation et donc de la capacité d’Emmanuel Macron à se représenter en 2022.

Le succès de Jadot et l’échec de la France Insoumise

On parlera beaucoup du succès d’EELV et de son chef Jadot. La liste d’EELV arrive en troisième position avec plus de 12% des suffrages. Ce succès est incontestable, et même relativement surprenant. Mais, il faut se souvenir que les élections européennes ont toujours été favorables aux formations écologiques. Le score de dimanche soir n’est d’ailleurs pas le plus élevé qui ait été atteint par les écologistes. De plus, ce score renvoie à l’autre surprise de ces élections : l’effondrement de la liste de la France Insoumise, conduite par Manon Aubry ainsi que le mauvais résultat enregistré par la liste du PCF emmené par Yan Brossat avec autour de 2,4%. Ce dernier résultat n’est guère étonnant. La campagne de Brossat, sous des apparences attirantes, cachait mal un fond sectaire qui n’a pu qu’en détourner nombre d’électeurs potentiels. Pour la France Insoumise cependant, le problème est encore plus grave. Avec à peine plus de 6,5%, à égalité avec la liste du PS-Place Publique, la FI enregistre une déroute, un désastre magistral.

Les causes en sont connues. Tout comme en Espagne, ou Podemos paye durement ses hésitations et son flou politique, la FI a payé cash le changement de ligne qui s’est produit depuis la fin du printemps 2018, et qui a vu par des manœuvres d’appareil indignes l’exclusion ou le départ volontaire de ceux que l’on appelle les « souverainistes de gauche ». L’abandon de la ligne de « rassemblement du peuple » qui avait portée Jean-Luc Mélenchon à près de 20% lors du 1er tour de l’élection présidentielle de 2017, s’est traduit par un effondrement de la base électorale de la FI. La déclaration de Jean-Luc Mélenchon le dimanche 26 au soir, où l’on pouvait entendre un phrasé hésitant, masquait sous un vocabulaire se voulant gaullien l’extrême désarroi du chef de fait des Insoumis. La France Insoumise ne pourra faire l’économie d’une analyse poussée de son échec, d’une autocritique de fond impliquant tant un réajustement de la ligne politique qui devrait revenir aux positions du printemps 2017 que d’une forme d’institutionnalisation démocratique avec des structures au fonctionnement clair et transparent.
Car, si le problème principal est bien celui de la ligne politique, ce que d’aucuns qui ne rêvent que de ramener la FI vers des positions stériles d’union des gauches ont bien compris comme on a pu le voir dans le cours de la soirée post-électorales, la question de la démocratie interne et de la transparence a aussi eu son rôle dans cet échec. La FI n’a pas donné d’elle-même le meilleur des visages depuis les 9 derniers mois. Il est cependant à craindre que la victoire du RN entraine certains des cadres dans une logique d’antifascisme d’opérette et de pacotille, alors que la logique consisterait à contester l’emprise du RN sur les masses populaires en répondant à leurs aspirations et en renouant avec le thème de la souveraineté.

Souverainistes, le temps des gamineries est révolu

Ce thème conduit alors à examiner les scores très faibles des différentes formations se réclamant aussi de la souveraineté. Ces différentes formations payent leurs gamineries ou, ce qui revient en réalité au même, leur manque de maturité politique. Le parti de Nicolas Dupont-Aignan, DLF, paye ses errements programmatiques. Alors que dans un contexte marqué par la chute spectaculaire de la liste LR il aurait dû normalement progresser, il recule lui aussi par rapport à son score du 1er tour de l’élection Présidentielle. Une analyse sérieuse de la stratégie s’impose comme condition de la survie même de ce parti. Au-delà, et comme dans le cas de la FI, mais pour des raisons différentes, la question du style de direction est posée.

Ceci est vrai aussi pour les deux autres formations, l’UPR et Les Patriotes. L’UPR ne dépasse les 1% que de peu, et Les Patriotes sont en dessous. Pourtant, leur exposition médiatique a été supérieure à celle du Parti Animaliste, qui a fait autour de 2,4%. Il est plus que temps qu’un terme soit mis aux exclusives, au comportement sectaire des uns et des autres. L’existence d’autant de micro-partis ne se justifie pas. Mieux vaut peut-être rejoindre un parti plus important, quitte à y être une tendance minoritaire, que de végéter comme c’est le cas actuellement. La question d’une fusion entre DLF, l’UPR et Les Patriotes est posée, et elle l’est d’autant plus que l’échec de la stratégie de DLF, qui avait modéré ses positions quant à l’UE dans l’espoir de grignoter des morceaux des Républicains est patent. La légitimité de l’existence de ces trois partis est directement posée après les élections européennes du 26 mai. Et, quand on se réclame du gaullisme et de la souveraineté, on devrait accorder une certaine importance à la question de la légitimité…

Source : Post facebook de Jacques Sapir

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