Des pauvres et des bourges

Cet article publié le 4 avril 2019 sur le site du grand quotidien espagnol El Mundo a été rédigé par Félix Ovejero, professeur d’éthique et d’économie à l’université de Barcelone, né dans la capitale catalane en 1957. Il est connu pour ses prises de position anti-séparatistes et son prochain ouvrage, à paraître dans quelques semaines, s’intitulera La deriva reaccionaria de la izquierda (littéralement, La Dérive réactionnaire de la gauche).

L’auteur y émet des hypothèses sur l’origine du nationalisme catalan et surtout sur les causes de son succès, notamment à gauche de l’échiquier politique. Il explique que le franquisme a joué un rôle non négligeable dans la légitimation d’une idéologie profondément antidémocratique et réactionnaire.


La cartographie politique de l’Espagne ressemble quelque peu à un miroir déformant. Deux variables empêchent tout parallélisme pressé avec ces « pays proches » auxquels nous faisons toujours références : l’ETA[1] et le séparatisme catalan. Deux variables liées l’une à l’autre, comme l’a confirmé Otegi[2] en annonçant qu’il s’allierait avec l’ERC[3]. Cette singularité ne fait que s’amplifier lorsqu’elle est combinée à notre problème le plus singulier : des partis autoproclamés « de gauche » trouvent raisonnable la compagnie de formations qui font appel à l’identité pour justifier des inégalités territoriales – des formations qui sont, en d’autres termes, doublement réactionnaires. Une anomalie morale et une énigme politique difficiles à justifier, même pour les membres les plus fous d’un département universitaire de sciences politiques. Expliquer ce trouble n’a rien de simple. Il faut en partie en attribuer la faute au désordre général qui règne à gauche. Elle fait fi des résultats de la science, s’indigne face à toute critique envers des religions à la vocation évidemment totalitaire et considère l’identité comme un principe normatif supérieur à l’égalité. En quelques mots, elle se méfie de la raison et se passionne pour la tradition. Deux désordres également liés entre eux : le fait de mettre chaque identité dans une petite catégorie (religion, sexe, culture) ne correspond pas vraiment à l’universalisme de la raison et à la défense de l’égalité qui, si elle veut être compréhensible, doit aborder les individus en tant qu’unités de référence.

Le portrait que nous venons de dresser convient à toutes les gauches du monde, et tout particulièrement à la gauche américaine, retranchée dans ses nombreuses facultés de lettres. Cela peut nous consoler, nous autres Espagnols – mais pas trop longtemps. Car c’est encore autre chose que le fait différentiel catalan dont nous parlions au début de l’article, c’est-à-dire la bonne disposition envers les nationalismes ; et cela mérite réflexion. Dans l’attente d’une étude détaillée à ce sujet, je propose ici mes conjectures concernant l’Espagne : une élite politico-intellectuelle issue de la gauche catalane a séquestré le récit républicain de l’antifranquisme pour le recracher sous sa forme nationaliste et le livrer à une gauche espagnole fascinée par l’excellence catalane. À partir de là, « franquisme » et « Espagne » sont synonymes. La dictature devient donc une sorte d’actualisation du programme de 1714[4], un décret de Nueva Planta 2.0[5].

 

Cette histoire est, bien entendu, une fable. La Catalogne et le Pays basque ont beaucoup moins subi la répression que les autres régions d’Espagne. Et de loin. Ce phénomène était, par ailleurs, tout à fait prévisible : les plus riches ont souvent le bras long. La Catalogne n’a assurément pas périclité durant le franquisme. En réalité, elle a même bénéficié d’avantages comparatifs compatibles, à mon humble avis, avec la réputation des Catalans : Barcelone est devenue (ou, en tout cas, s’est présentée comme) la région la plus européenne que l’Espagne pouvait promouvoir à l’étranger. En ce qui concerne les affaires économiques, le doute n’est pas permis. Il n’est pas de démonstration plus éloquente dans le domaine que le voto con los pies [expression désignant familièrement l’émigration – littéralement, « vote avec les pieds »] de millions d’Espagnols qui ont abandonné des régions livrées à la misère pour gagner leur vie en Catalogne. Le franquisme leur a facilité, si besoin était, le voyage. C’est en Catalogne qu’a été construite la plus grosse partie des autoroutes et qu’ont été investies les plus fortes sommes en matière ferroviaire. Et en ce qui concerne la culture, la même chose s’est produite. La supériorité catalane dans le domaine – tantôt réelle, tantôt fantasmée – se retrouve à bien des endroits. Citons par exemple l’Université de Barcelone, à l’avant-garde de l’Espagne à tant de reprises durant la dictature. D’ailleurs, si vous voulez comprendre l’internationalisation du conflit indépendantiste, suivez donc la piste des économistes catalans qui en sont issus. La supériorité de la région était alors manifeste en matière culturelle, mais pas seulement. Pour parler comme à l’époque, il s’agissait d’une hégémonie exhaustive, omniprésente – et c’est là que réside la véritable hégémonie. Elle a même touché le monde si extravagant des poètes. Il suffit de voir la façon dont s’est écrite l’histoire littéraire, l’origine même du classement des productions écrite : le caractère rustique des ouvrages de l’Espagne intérieure contrastait avec le caractère exquis de l’école de Barcelone[6] ou des novísimos[7].

Cette hégémonie s’est prolongée après la mort du dictateur. Avec l’arrivée de la démocratie, l’entrée dans l’Union européenne, l’afflux de crédits bruxellois et en raison d’autres facteurs, le tableau a commencé à changer. Parmi ces autres facteurs, il faut tout spécialement souligner le naufrage du Titanic barcelonais qui, conduit par le nationalisme, en a effrayé plus d’un. Tout à coup, en bien des endroits d’Espagne, on voyait apparaître des Espagnols qui pouvaient démontrer leur talent sans devoir forcément passer par une Barcelone toujours plus antipathique. Un jour, nous autres Catalans avons découvert que nous n’étions pas nécessairement les meilleurs par défaut. Ne négligez pas ce phénomène lorsque vous voudrez comprendre toutes les conversations entre intellectuels de gauche au sujet de l’indépendantisme. Vous connaissez l’adage : mieux vaut être le premier dans un village que le second à Rome. Pour le dire avec des termes plus savants : c’est l’éternel problème de l’infrastructure et de la superstructure[8]. La Catalogne a connu une chute de cheval dont elle va avoir du mal à se remettre.

Pour compléter ce panorama, il nous faut tourner notre regard vers la singularité la plus frappante de nos nationalismes périphériques : ils font en effet appel à une réalité qui n’existe pas, qui ne cadre pas avec le contenu doctrinal classique du nationalisme. Nous n’avons pas affaire à une minorité (située au sein de l’Espagne) qui serait majoritairement concentrée sur territoire (que ce soit en Catalogne ou au Pays basque). Les mouvements de population qui ont suivi les plans de développement franquistes ont totalement brassé les patronymes et les langues. La réalité catalane est fondamentalement espagnole. Il ne s’agit pas d’une réalité liée à une hypothétique République indépendante. Le plus grand miracle, par conséquent, est le suivant : au sein d’un tel écosystème, comment la fiction d’une nation culturelle a-t-elle pu se développer ? Je pars de l’hypothèse selon laquelle la faute en revient une fois de plus à Franco, qui a arraché aux Espagnols leur conscience citoyenne, ce dont a profité le nationalisme.

Les « autres Catalans » [c’est-à-dire les Espagnols d’autres régions qui s’installaient en Catalogne] arrivaient sur place comme arrivent aujourd’hui tant de sans-papiers, incertains concernant leurs droits, totalement défaits. Au sein de leur propre pays, ils acceptaient même le qualificatif d’« immigrants », c’est-à-dire d’étrangers. Cela ne se produisait pas dans d’autres régions espagnoles d’immigration, comme à Saragosse ou Madrid. Au cas où, les autochtones se sont chargés de rappeler à ces « nouveaux Catalans » qu’ils n’étaient pas de « vrais Catalans », qu’ils avaient l’obligation morale de s’« intégrer », qu’ils n’étaient pas des citoyens de première classe. C’est ainsi que l’on a créé des pseudo-problèmes (qu’est-ce qu’être catalan ?) et que l’on a donné leurs lettres de noblesse à des chimères métaphysiques (« le catalanisme »). Et ces « immigrants », qui n’avaient jamais été citoyens sous Franco, ont fini par croire à ces chimères. Cette anomalie n’a pas disparu avec Franco. Ils ont donc fini par voter en conséquence. Aux élections générales, ils choisissaient le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE)[9] et aux élections régionales, leur voix ne se reportait même plus sur cette formation : ils n’avaient plus rien à voir avec la nation espagnole. La Généralité[10], qui ne s’exprimait qu’en catalan, appartenait aux « véritables » Catalans. Ces « nouveaux » Catalans ne s’étaient pas sentis citoyens sous Franco mais ils n’y parvenaient pas non plus en régime nationaliste. Le nationalisme, une fois encore, tirait parti du passé franquiste. Une minorité privilégiée s’est exprimée au nom du plus grand nombre.

Les plus grands perdants de l’histoire se sont retrouvés sans porte-paroles politiques. Les formations qui auraient théoriquement dû les séduire s’occupaient d’autres affaires, s’arrangeant par exemple avec les revendeurs de nationalisme et ne permettant pas de produire un « récit national » satisfaisant qui n’aurait pas divisé les travailleurs. La roue de l’histoire a fait son œuvre. Personne n’a protesté et celui qui osait protester était taxé de « lerrouxiste[11] » – ce qui n’était pas sans rappeler, dans les faits, les habituelles insultes (« Islamophobe ! ») de la gauche réactionnaire lorsqu’elle veut clore un débat. Au fil du temps, tous les partis politiques qui ont accepté la marchandise nationaliste ont fini par en nourrir l’ensemble des variantes. En d’autres termes, le nationalisme a contaminé toute la politique catalane. Tout est déjà contenu dans Teresa l’après-midi, roman prophétique de Juan Marsé[12]. En 1964, Santiago Carrillo[13] (à la manière d’un Vázquez Montalbán) a proposé l’une de ses habituelles fantaisies intellectuelles, à laquelle d’autres devraient donner leur lustre : l’alliance des forces du travail [gauche traditionnelle] et de la culture [gauche nationaliste catalane]. Bien que les membres de son parti aient suivi le mouvement, cette idée saugrenue a été vertement critiquée par des marxistes qui avaient mieux digéré leurs lectures, à l’image de Manuel Sacristán[14] et Gustavo Bueno[15].

Le seul endroit où la formule de Carrillo a semblé prendre a été la Catalogne mais elle a connu le pire des succès : elle a abouti à la constitution d’une classe travailleuse marginalisée et sans repères opposée à une élite intellectuelle qui avait totalement adhéré au récit nationaliste. Les pauvres et les bourges. Et tout cela à cause d’un responsable en particulier : un franquisme qui a privé les uns de conscience citoyenne et a mis en place les conditions qui ont permis aux autres de se donner une bonne image. Franco, qui arrivait déjà en terrain miné, a dynamité le récit républicain de la gauche espagnole, qui était fragile en lui-même.

 

Bien entendu, tout ce que je viens d’exposer n’est qu’une hypothèse de ma part. Dans le meilleur des cas, il ne s’agit que d’une explication partielle. Dans l’attente d’une recherche plus minutieuse, je commencerais par explorer le destin des membres de Drapeau Rouge [Bandera Roja], cette scission maoïste du Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC)[16]. Regardez la liste des noms célèbres qui en ont fait partie et vérifiez où ils en sont aujourd’hui. Vous comprendrez l’état actuel des choses. En attendant, la thèse de doctorat sur ce sujet doit toujours être écrite.

Source : El Mundo, traduit par Nicolas Klein


Références

[1] Groupe terroriste fondé en 1959 et officiellement dissout en 2018, qui luttait par la violence pour l’indépendance du Pays basque. [N.d.T.]

[2] Né en 1958, Arnaldo Otegi est un responsable politique indépendantiste basque qui a été plusieurs fois condamné en justice, notamment pour appartenance à une bande armée. Très décrié outre-Pyrénées, il n’a en effet jamais exprimé de remords pour les assassinats et enlèvements dont il est, directement ou indirectement, responsable. [N.d.T.]

[3] L’ERC (sigle signifiant « Gauche républicaine de Catalogne ») est l’une des deux principales formations séparatistes catalanes avec le PDeCAT. Il est censé en représenter l’aile « gauche ». [N.d.T.]

[4] En 1714, à l’issue de la Guerre de Succession d’Espagne (qui avait débuté en 1700), la ville de Barcelone est prise pas les troupes fidèles au roi d’Espagne, Philippe v, petit-fils de Louis xiv. La date de la fin du siège de la capitale catalane (le 11 septembre) est devenue, dans l’esprit des séparatistes, le symbole de la « résistance » régionale au centralisme espagnol, même si leurs manipulations à ce sujet sont légion et ont été maintes fois démontées par l’historiographie sérieuse. Ils oublient de dire, entre autres choses, qu’il existait de nombreux partisans du prétendant Bourbon au trône d’Espagne au sein même de la Catalogne. [N.d.T.]

[5] Promulgués entre 1706 et 1716 par Philippe v, les décrets de Nueva Planta règlent l’organisation institutionnelle et politique de l’Espagne telle qu’elle est envisagée par la dynastie des Bourbons. Leur réception en Catalogne, en Aragon et dans l’ancien Royaume de Valence a été très négative, même si beaucoup de contre-vérités ont là encore été proférées à leur sujet. [N.d.T.]

[6] L’expression escuela de Barcelona désigne un groupe intégré au sein de la génération de 1950, mouvance d’écrivains espagnols nés dans les années 20 et qui ont commencé à « raconter » l’Espagne de l’après-guerre autour de la trentaine. Parmi les représentants catalans de ce mouvement, l’on retrouve des noms aussi célèbres outre-Pyrénées que Juan Marsé, Juan Goytisolo, Carmen Laforet, Ana María Matute ou encore Jaime Gil de Biedma. [N.d.T.]

[7] L’ouvrage Nueve novísimos poeta españoles, publié en 1970 à Barcelone par José María Castellet, se présente comme une anthologie de neuf écrivains espagnols qui, à l’époque, connaissent un grand succès avec leurs publications. Les auteurs catalans regroupés sous cette étiquette sont Manuel Vázquez Montalbán, Félix de Azúa, Pere Gimferrer et Ana María Moix. Les cinq autres personnalités concernées sont originaires d’autres contrées : la Castille pour Antonio Martínez Sarrión, Madrid pour Leopoldo María Panero, la Région de Murcie pour José María Álvarez ainsi que Valence pour Vicente Molina Foix et Guillermo Carnero [N.d.T.]

[8] Dans les écrits de Karl Marx et Friedrich Engels, la notion d’« infrastructure » fait référence à tout ce qui tourne autour de la production économique tandis que la superstructure concerne les productions non matérielles d’une société (idées, institutions, religion, philosophie, morale, art, etc.) En d’autres termes, une fois que la Catalogne a cessé d’être la locomotive exclusive de l’Espagne, elle n’a plus été la seule région du pays à rayonner d’un point de vue culturel et spirituel. [N.d.T.]

[9] Principal parti social-démocrate d’Espagne. [N.d.T.]

[10] Le terme « Généralité » (Generalidad en espagnol, Generalitat en catalan) désigne l’ensemble des structures institutionnelles et politiques régionales de la Catalogne. [N.d.T.]

[11] Alejandro Lerroux (1864-1949) est un homme politique espagnol d’orientation républicaine, initialement centriste puis placé plus à droite de l’échiquier politique. Il occupe la présidence du Conseil des ministres à plusieurs reprises entre 1933 et 1935. Le « lerrouxisme » s’articule autour de l’anticléricalisme, de l’ouvriérisme et du rejet du catalanisme politique, ce qui a beaucoup séduit dans les années 30 parmi les Espagnols issus d’autres régions et installés en Catalogne mais lui a aussi valu l’inimitié des nationalistes catalans. [N.d.T.]

[12] Paru en 1966 à Barcelone, le roman Teresa l’après-midi (Últimas tardes con Teresa en version originale) relate diverses histoires d’amour qui mêlent représentants des milieux bourgeois et représentants du monde ouvrier dans la Catalogne de l’époque. [N.d.T.]

[13] Opposant historique au franquisme, Santiago Carrillo (1915-2012) est premier secrétaire du Parti communiste espagnol de 1960 à 1982. [N.d.T.]

[14] Manuel Sacristán (1925-1985) est l’un des principaux philosophes marxistes espagnols du siècle passé. [N.d.T.]

[15] Gustavo Bueno (1924-2016) est considéré comme l’un des plus grands penseurs philosophiques espagnols contemporains. Auteur prolifique, spécialiste de nombreux sujets, il a analysé la réalité au prisme de son idéologie marxiste hétérodoxe (le « matérialisme philosophique ») et s’est vigoureusement opposé aux nationalistes catalans et basques. Son influence sur la pensée et une partie de la politique en Espagne s’avère aujourd’hui déterminante. [N.d.T.]

[16] Fondé en 1936 et dissout en 1987, le PSUC était un parti communiste d’origine catalane qui a fini par mourir de ses divisions. L’une d’entre elles était l’Organisation communiste d’Espagne (souvent appelée « Drapeau Rouge »), créée en 1970 et qui a totalement disparu en 1994. Drapeau Rouge était favorable à une fédéralisation de l’Espagne. Bon nombre de ses membres les plus célèbres ont ensuite rejoint les rangs de la social-démocratie, sans forcément perdre au passage leur vieux rêve fédéral [N.d.T.]





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