Ce n’est pas la Catalogne, c’est le nationalisme

Cet article publié le 7 septembre 2018 sur le site d’Ataraxia Magazine a été rédigé par Antonio Jaumandreu, avocat espagnol en disponibilité et opposant farouche au nationalisme catalan, qu’il connaît bien pour être lui-même originaire de Catalogne : https://ataraxiamagazine.com/2018/09/07/no-es-cataluna-es-el-nacionalismo/.

Le défi séparatiste catalan constitue aujourd’hui une menace extrêmement sérieuse pour l’existence même de l’Espagne en tant que nation et en tant qu’État. Il s’agit bien entendu d’une menace par le simple fait qu’il vise à arracher de l’Espagne, de manière unilatérale, 20 % de sa population, de son territoire et de son économie. Mais le défi et la menace ne s’arrêtent pas là. Dans le cadre de plusieurs interviews qu’il a accordées (ou plutôt imposées, car en Catalogne, la presse qui soutient la cause séparatiste et qui constitue presque la totalité du monde journalistique vit dans l’attente d’un appel téléphonique du Palais de la Généralité [NDT : Siège de la présidence régionale catalane, à Barcelone]), le président Quim Torra a manifesté son désir que l’Espagne devienne une république. Récemment, il a même développé sa vision d’une péninsule Ibérique constituée de trois républiques : l’Espagne, le Portugal et la Catalogne. En d’autres termes, les aspirations du nationalisme ne se limitent pas à l’obtention de l’indépendance puisqu’il cherche à influencer l’avenir d’une Espagne amputée de la Catalogne.

La raison en est simple : une Catalogne indépendante ne saurait être viable que dans la mesure où l’Espagne serait extraordinairement affaiblie. De fait, le processus séparatiste exige la désintégration quasi totale de la nation espagnole. Et, pour ce faire, il agit d’ores et déjà (et continuera d’agir) sur quatre fronts :

  • en premier lieu, soutenir toute revendication régionaliste dans d’autres régions d’Espagne ;
  • en deuxième lieu, renforcer le « catalanisme » dans les territoires que ses défenseurs nomment « pays catalans », c’est-à-dire les îles Baléares, Valence et les zones d’Aragon qui jouxtent le territoire catalan, en vue d’une future annexion (ou au minimum afin de pouvoir continuer à influencer la politique espagnole grâce à ces chevaux de Troie) ;
  • en troisième lieu, affaiblir, délégitimer ou, à défaut, vider de leur contenu réel les principales institutions espagnoles et les organes de l’État de droit, le tout en mettant l’accent sur le pouvoir judiciaire ;
  • en denier lieu (et il ne s’agit pas de la moindre des menaces), dynamiter l’institution monarchique en raison du rôle qu’elle joue dans la cohésion de la nation, parce qu’elle permet de focaliser la haine sur une seule cible, à la fois personnelle et institutionnelle, et parce qu’elle a un réel poids historique.

Les expériences républicaines peuvent avoir leurs justifications et être plus ou moins souhaitables (même s’il faut bien dire qu’elles ont été catastrophiques en Espagne) mais il est un fait indiscutable : l’histoire de l’Espagne et son existence même ne peuvent être expliquées et comprises sans la cohésion que lui a donnée la monarchie au fil des siècles. C’est d’ailleurs le cas de presque toutes les grandes nations européennes.

Ce que je veux dire ici, c’est qu’il est inutile d’espérer qu’une fois obtenue cette hypothétique indépendance, la situation revienne à la normale et que l’indépendance catalane soit finalement un moindre mal. Allons plus loin : grâce à cette condition d’État souverain (à l’heure actuelle toujours imaginaire), la Catalogne aurait bien plus de moyens pour saper l’intégrité de l’Espagne. Parmi ces moyens, l’on peut citer l’injection d’enthousiasme que le succès du processus séparatiste aurait entraînée mais aussi l’écroulement parallèle du moral de l’Espagne en tant que nation, écroulement comparable ou même plus grave encore que la légendaire crise de 1898 [1] . Un État émergent et dynamique face à un autre État en déclin et en pleine décomposition.
Le problème n’est pas lié à la Catalogne en tant que région ni aux Catalans en tant que peuple. Il s’agit, à strictement parler, de la lutte féroce d’une caste politique résolument déterminée (pour une simple question de survie et de soif de pouvoir) à en finir avec l’État espagnol, d’abord de l’intérieur puis de l’extérieur. Une caste qui utilisera absolument tous les moyens dont elle dispose et qui ne s’arrêtera ni à des considérations morales, ni à des considérations pratiques. Une caste (la mieux payée de toute l’Espagne, d’ailleurs) qui est parvenue – parce qu’elle en a montré la capacité et qu’on l’a laissée faire – à s’emparer de leviers de pouvoir financés et conçus par son ennemi lui-même. Une caste qui a été jusqu’à pénétrer les entrailles de toute une société (avec la détermination propre à une secte) et jusqu’à mettre la main sur tous les ressorts du pouvoir (absolument tous, pas seulement en matière politique), le tout sans abandonner un seul instant une posture victimaire fantasmée. Une caste qui se trouve désormais dans une impasse qui conduit non pas, comme le veut le cliché, à « la liberté ou la mort » mais à « la liberté ou la prison ». Tout cela est aggravé par le fait que, grâce à l’emploi exemplaire (car très efficace) des moyens à sa disposition, cette caste est parvenue à embrigader une armée de deux millions de fanatiques insensibles à tout argument et prêts à soutenir toute décision qui pourrait conduire à la sécession. Et lorsque je dis « toute décision », je pense bien à n’importe quelle décision, comme le viol de toutes les dispositions procédurales, légales et démocratiques ou du simple respect dû à l’adversaire politique.

Il ne s’agit pas d’une lutte entre l’Espagne et la Catalogne (même si cette idée simplifie souvent le débat, surtout dans le camp séparatiste) : il s’agit d’une lutte entre nationalisme et démocratie ; entre sectarisme et liberté ; entre union et frontières ; entre agression et légalité ; entre propagande et État de droit ; entre suprémacisme et égalité ; entre mouvement national et pluralisme ; entre expansionnisme et paix. Le président Torra et ses affidés aiment à parler constamment au nom de la Catalogne alors qu’ils représentent à peine la moitié de ses habitants – tout comme ils affirment, en vertu de la vieille légende de la spoliation fiscale, que c’est la Catalogne (et non pas ses habitants) qui paye des impôts. Mais le problème n’est ni la Catalogne, ni ses habitants : c’est le nationalisme. Cette répugnante construction est fondée sur le mensonge, la propagande, la contrainte, l’arrogance, le fanatisme, la haine et le suprémacisme mais aussi sur l’utilisation pernicieuse des méthodes démocratiques pour détruire la démocratie elle-même. Les méthodes de Goebbels se sont avérées très efficaces quatre-vingt-dix ans plus tard.
C’est pourquoi, puisque ce n’est pas la Catalogne qui constitue le problème mais bien une idéologie qui a pour objectif la destruction de la nation, il est impératif de la vaincre. Il n’y a pas de place pour le pacte ou la cohabitation pacifique car les objectifs du séparatisme s’opposent frontalement à la survie même de la nation espagnole et sont incompatibles avec elles – même dans le cas où l’Espagne serait amputée de sa partie nord-orientale. L’équation est simple : le séparatisme veut détruire l’Espagne, l’Espagne doit donc détruire le séparatisme. Et l’on n’écrase le séparatisme qu’en suspendant l’autonomie régionale pour une période indéterminée et en fermant durant tout le temps nécessaire le robinet auquel boivent toutes les institutions qui organisent ce coup d’État, jusqu’à ce qu’elles disparaissent. Comme disait je ne sais plus qui, lorsque l’on cherche à assécher une mare, on ne peut pas espérer compter sur la bénédiction des grenouilles qui y vivent. Lorsque cesseront d’affluer les consignes, aides, subsides et subventions dont l’inépuisable source est le budget de l’État espagnol, cette légion de fanatiques se démobilisera peu à peu et fondra dans une grande mesure étant donné que ce qui alimente le plus le séparatisme, c’est l’idée que son objectif est à portée de main. Il s’agit de l’une des autres grandes erreurs d’analyse qui s’accumulent dans l’affaire catalane : croire que toute action qui vise à freiner le séparatisme crée plus de séparatistes qu’il n’y en avait. Au contraire, la principale fabrique de séparatistes repose sur la sensation que le triomphe est possible. Plus il paraît proche, plus ceux qui soutiennent cette idée sont nombreux. Et vice-versa.

Ce n’est pas la Catalogne, c’est le séparatisme.

Traduction de Nicolas KLEIN

Notes : 

[1] NDT : En 1898, suite à une guerre de quelques mois contre les États-Unis d’Amérique, l’Espagne perd ses dernières colonies en Amérique (Cuba, Porto Rico) et dans le Pacifique (Philippines, Mariannes, Carolines et autres archipels mineurs). Cette défaite (qualifiée de « désastre ») face à une puissance encore secondaire à l’époque dans le concert mondial entraîne une grave crise psychologique, intellectuelle et politique outre-Pyrénées. Elle pousse les penseurs et dirigeants espagnols à chercher un nouveau contenu idéologique à leur pays et à lui imaginer un nouveau destin historique.

Agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, Nicolas Klein est actuellement professeur d’espagnol en classe préparatoire. Spécialiste de l’Espagne contemporaine, il est l’auteur d’un livre intitulé Rupture de ban – L’Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017), le traducteur d’Al-Andalus : l’invention d’un mythe – La réalité historique de l’Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L’Artilleur, 2017) et le rédacteur de nombreux articles sur les réalités espagnoles actuelles.

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