Bruxelles, ville d’espions

Le rôle croissant de l’UE a fait de la capitale belge une cible de choix pour les espions.

Bruxelles regorge d'espions
Tout au long de la croissance du nombre d’ambassades à Bruxelles, le nombre d’espions grandissait dans les mêmes proportions | Spencer Plate/Getty Images

Article paru sur Politico.eu, traduit par Soverain

Oubliez Vienne et Berlin. Un nouveau grand nid d’espions existe en Europe : Bruxelles.

Les soupçons de la part des fonctionnaires de l’UE selon lesquels le Royaume-Uni les aurait espionnés pour obtenir des projets sensibles du Brexit ont fait la Une des journaux en Grande-Bretagne la semaine dernière. Mais pour beaucoup de gens présents dans la bulle bruxelloise, espionner à la fois les amis et les ennemis est tout naturel.

Pour certaines agences de renseignement étrangères, Bruxelles est une cible parce qu’elle accueille à la fois l’Union européenne et l’OTAN. Pour d’autres, comme certains services de sécurité en Afrique et au Moyen-Orient, l’accent est mis sur les grandes diasporas résidant en Belgique qui influencent la politique dans leur pays d’origine.

En juin, le chef de l’agence de renseignement autrichienne, Peter Gridling, a déclaré aux journalistes : « Bruxelles a maintenant dépassé Vienne » en ce qui concerne la densité des « services de renseignement extérieurs à l’UE ».

Si l’espionnage a toujours été une évidence à Bruxelles, l’importance de l’UE et le nombre d’ambassades dans la ville ont augmenté, de même que le nombre d’espions.

« Il n’y a aucun moyen de l’empêcher, il suffit de supposer à tout moment que les Russes et les Chinois vous écoutent »
Howard Gutman, ancien ambassadeur des États-Unis en Belgique.

« La guerre froide est de retour », a déclaré un ancien haut responsable belge du renseignement, ajoutant qu’il y a maintenant plus d’agents opérant à Bruxelles que dans les années précédant la chute du mur de Berlin.

« Les Chinois, les Russes, les Américains et les Marocains sont très présents en Belgique », a déclaré l’ancien fonctionnaire, parlant sous couvert de l’anonymat et révélant la demande du Service de sécurité belge à ce que des agents étrangers quittent le pays ces dernières années.

Les diplomates à Bruxelles supposent qu’ils sont surveillés tous les jours.

« Le fait qu’il y ait beaucoup d’activités de renseignement à l’étranger était préoccupant », a déclaré Howard Gutman, ancien ambassadeur des États-Unis en Belgique.

Le bureau de l’ambassadeur a régulièrement été inspecté pour vérifier les dispositifs d’écoute et aucun téléphone n’était autorisé à l’intérieur, a dit M. Gutman. Mais à l’extérieur, il était entendu que les autres écoutaient.

Il y a toujours eu de l'espionnage à Bruxelles.
L’espionnage a toujours été une habitude à Bruxelles. | Olivier Hoslet/EPA

« Dans la résidence, ils n’inspectaient même pas… il y a tellement de gens qui entrent et sortent, il n’y a aucun moyen de l’empêcher, il faut juste supposer à tout moment que les Russes et les Chinois vous écoutent », a dit Gutman, ajoutant qu’il criait, en plaisantant, « bonne nuit » au plafond de sa chambre avant d’aller dormir.

Des célébrations et de l’espionnage

Les célébrations de fêtes nationales, lorsque les diplomates se rendent dans les ambassades pour des réceptions, sont des occasions idéales pour les activités de renseignement, nous dit M. Gutman, notant que les attachés qui accompagnent les ambassadeurs en de telles occasions sont souvent des agents de renseignement infiltrés.

« En raison de l’UE et de l’OTAN, d’autres pays ont d’importantes missions diplomatiques et économiques à Bruxelles, ce qui crée un environnement riche en cibles pour tous les services d’espionnage », a déclaré un ancien haut responsable du renseignement américain, qui a refusé d’être identifié par son nom.

« Bruxelles est aussi une ville où il est facile d’entrer et de sortir, ce qui peut faciliter les opérations sensibles », a ajouté cette personne.

Les États-Unis eux-mêmes sont loin d’être innocents sur la scène bruxelloise de l’espionnage.

En 2013, Der Spiegel rapportait que des documents du lanceur d’alerte Edward Snowden qui indiquaient une opération d’écoute électronique sur les institutions de l’UE à Bruxelles menée par les États-Unis – et ils ont également mis sur écoute les missions diplomatiques de l’UE à Washington et aux Nations Unies.

« Notre conseil général est d’être prudent et attentif dans les lieux publics. »
Haut responsable de la sécurité de l’UE.

Deux ans plus tard, le magazine allemand rapportait que les services de renseignement américains avaient essayé d’utiliser les installations allemandes pour espionner d’autres gouvernements, entreprises et institutions, y compris la Commission européenne.

La Commission européenne, le Conseil de l’Europe, le Parlement européen et l’OTAN ont chacun leurs propres bureaux de sécurité, qui s’efforcent d’empêcher les espions de pénétrer dans leurs bâtiments et d’accéder à des documents sensibles.

En 2003, des dispositifs d’écoute ont été découverts dans le bâtiment Juste Lipse du Conseil de l’Europe, et une enquête officielle belge a ensuite pointé du doigt le gouvernement israélien.

Toutes les institutions européennes possèdent une sécurité propre.
La Commission européenne, le Conseil européen, le Parlement européen et l’OTAN ont chacun leurs propres bureaux de sécurité pour empêcher les espions de pénétrer dans leurs bâtiments. | Ben Pruchnie/Getty Images

Les agents de sécurité essaient également de faire comprendre aux employés qu’ils devraient être prudents lorsqu’ils parlent du travail dans les cafés et les restaurants de la ville.

« Nous savons qu’il y a des puissances extérieures à l’UE, qui tentent d’accéder aux informations », a déclaré un haut responsable de la sécurité de l’UE. « Notre conseil général est d’être prudent et attentif dans les lieux publics. »

Service amical

Tandis que les institutions internationales tentent de contrôler ce qui se passe à l’intérieur de leurs bâtiments, une grande partie du travail de contre-espionnage dans la ville relève du Service de sécurité de l’État belge.

« Chaque service a son personnel ici », a déclaré un ancien haut responsable du renseignement belge, ajoutant que les activités d’espionnage à Bruxelles couvrent des domaines allant de l’énergie à la défense et des questions politiques comme les migrations.

« Vous avez des services amicaux, des services neutres et des services hostiles », a déclaré cette personne, remarquant que les agents de renseignement travaillent généralement sous couverture en tant que diplomates et se déclarent souvent au Service de sécurité de l’État à leur arrivée à Bruxelles.

« L’accent mis sur le terrorisme ne doit pas vous faire perdre de vue l’espionnage informatique et classique. »
Ancien haut fonctionnaire belge du renseignement.

Dans un pays réputé pour la multiplicité et le chevauchement des niveaux de gouvernement, la coordination entre les institutions de sécurité belges et européennes laisse parfois beaucoup à désirer, selon les experts.

Quand il existe « tant d’obstacles au partage de l’information et que le mandat de l’enquête doit être constamment remis en question, comment peut-on espérer retrouver le coupable et s’engager dans une action décente », a déclaré Kenneth Lasoen, expert en renseignement belge à l’Université de Gand.

Les autorités belges sont également mises à rude épreuve par la diversité des défis auxquels elles sont confrontées, en particulier depuis que Bruxelles est devenue une cible du terrorisme islamiste. Le Service de sécurité de l’État, qui compte quelques centaines d’employés, a pour mission de surveiller le terrorisme, l’espionnage, la prolifération des armes et le crime organisé.

La coordination entre les institutions de sécurité belges et européennes laisse parfois beaucoup à désirer
La coordination entre les institutions de sécurité belges et européennes laisse parfois beaucoup à désirer | Emmanuel Dunand/AFP via Getty Images

« Pour l’instant, tous les services se concentrent sur le terrorisme », a déclaré l’ancien haut responsable belge du renseignement.

« Nous avons un problème de personnel, de moyens, de ressources », a dit cette personne, ajoutant que le nombre de personnes dans le service devrait au moins doubler.

« L’accent mis sur le terrorisme ne doit pas vous faire perdre de vue l’espionnage informatique et classique », a déclaré l’ancien fonctionnaire. « Quand on n’investit pas dans la recherche de sources, on perd son niveau de renseignement, qui est difficile à regagner. »

Lili Bayer, traduit par Soverain

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