American Pravda – Briser la barrière médiatique

 

Note de Soverain : en collaboration avec Ron Unz, Soverain traduit ici pour la première fois un article de l’immense série de l’auteur « American Pravda ». Dans cet article, Ron Unz y traite des médias, de leur suprématie sur la démocratie et donne les outils pour résister à leur domination, pour combattre leur idéologie et enfin, pour gagner face à leur toute puissance. 

 

Il y a quelques années, j’ai lancé ma « Unz Review », offrant un large éventail de perspectives différentes, la grande majorité d’entre elles étant totalement exclues des médias grand public. J’ai également publié un certain nombre d’articles dans ma propre série « American Pravda », en mettant l’accent sur les failles et les lacunes suspectes dans nos récits médiatiques (NDT : les Anglosaxons utilisent le terme de « narrative »)

La stratégie politique sous-jacente à ces efforts peut déjà être apparente, et je l’ai parfois suggéré ici et là. Mais j’ai finalement décidé que je pourrais aussi bien exposer explicitement le raisonnement dans un article comme décrit ci-dessous.

Les médias grand public sont la force d’opposition essentielle

Les groupes qui prônent des politiques auxquelles s’oppose l’establishment américain devraient reconnaître que le plus grand obstacle auquel ils sont confrontés est habituellement les médias grand public.

Il existe certainement des opposants politiques et idéologiques ordinaires, mais ceux-ci sont généralement inspirés, motivés, organisés et assistés par un puissant soutien médiatique, qui façonne également le cadre perçu du conflit. En termes clausewitzien, les médias constituent souvent le « centre de gravité » stratégique des forces opposées.

Les médias devraient devenir une cible de premier plan

Si les médias sont la force cruciale qui donne du pouvoir à l’opposition, ils doivent être considérés comme une cible principale de toute stratégie politique. Tant que les médias restent forts, le succès peut être difficile, mais si l’influence et la crédibilité des médias étaient considérablement dégradées, les forces opposées ordinaires perdraient une grande partie de leur efficacité. À bien des égards, les médias créent la réalité, de sorte que la voie la plus efficace pour changer la réalité passe peut-être par les médias.

Discréditer les médias partout où ils s’affaiblissent

Les médias grand public existent comme un tout homogène, de sorte que le fait d’affaiblir ou de discréditer les médias dans un domaine particulier réduit automatiquement leur influence partout ailleurs également.

Les éléments du récit médiatique auxquels est confronté un groupe antistablishment particulier peuvent être trop forts et bien défendus pour attaquer efficacement, et toute attaque de ce genre peut également être considérée comme idéologiquement motivée. Par conséquent, la stratégie la plus productive peut parfois être indirecte, s’attaquant à la narration médiatique aileurs, là où elle est beaucoup plus faible et moins bien défendue. De plus, le fait de gagner ces batailles plus faciles peut générer plus de crédibilité et d’élan, ce qui peut ensuite s’appliquer à des attaques ultérieures sur des fronts plus difficiles.

Une large alliance peut soutenir l’objectif commun d’affaiblissement des médias

Une fois que nous reconnaissons que l’affaiblissement des médias est un objectif stratégique primordial, un corollaire évident est que d’autres groupes antistablishment faisant face aux mêmes défis deviennent des alliés naturels, bien que peut-être temporaires.

De telles alliances tactiques inattendues peuvent provenir d’un large éventail de perspectives politiques et idéologiques différentes – gauche, droite ou autre – et ce, malgré le fait que les groupes constitutifs ont des objectifs à plus long terme qui sont indépendants des autres ou même conflictuels. Tant que tous ces éléments de la coalition reconnaissent que les médias hostiles sont leur adversaire le plus immédiat, ils peuvent coopérer à leur effort commun, tout en gagnant en crédibilité et en attention du fait même qu’ils ne sont pas du tout d’accord sur tant d’autres questions.

Les médias sont extrêmement puissants et exercent un contrôle sur une vaste étendue du champ intellectuel. Mais cette influence omniprésente garantit également que ses adversaires sur le terrain sont nombreux et répandus, tous étant amèrement opposés aux médias hostiles auxquels ils sont confrontés sur leurs propres problèmes. Par analogie, un grand et puissant empire est souvent abattu par une large alliance de nombreuses factions rebelles disparates, chacune ayant des objectifs sans rapport, qui, ensemble, submergent les défenses impériales en attaquant simultanément à plusieurs endroits différents.

Un aspect crucial permettant une telle alliance rebelle est le point de mire typiquement étroit de chaque membre constitutif particulier. La plupart des groupes ou des individus qui s’opposent aux positions de l’establishment ont tendance à être idéologiquement zélés sur une question particulière ou peut-être une petite poignée, tout en étant beaucoup moins intéressés par les autres. Étant donné la suppression totale de leurs points de vue par les médias grand public, tout lieu où leurs points de vue non orthodoxes sont raisonnablement traités équitablement et sur un pied d’égalité plutôt que ridiculisés et dénigrés tend à inspirer un enthousiasme et une loyauté considérables de leur part. Ainsi, bien qu’ils puissent avoir des points de vue assez conventionnels sur la plupart des autres questions, ce qui les amène à considérer les points de vue contraires avec le même scepticisme ou le même malaise que n’importe qui d’autre, ils seront généralement disposés à supprimer leurs critiques à l’égard d’une hétérodoxie plus large, à condition que les autres membres de leur alliance soient disposés à rendre cette faveur sur leurs propres sujets d’intérêt principal.

Attaquer le récit des médias là où il est faible et non là où il est solide

En appliquant une métaphore différente, les médias de l’establishment peuvent être considérés comme un grand mur qui exclut des perspectives alternatives de la conscience du public et limite ainsi l’opinion à une gamme étroite de points de vue acceptables.

Certaines parties de ce mur médiatique peuvent être solides et vigoureusement défendues par des intérêts puissants, ce qui rend les agressions difficiles. Mais d’autres parties, peut-être plus anciennes et plus obscures, peuvent s’être dégradées avec le temps, leurs défenseurs s’étant éloignés. Il peut être beaucoup plus facile de briser le mur à ces endroits plus faibles, et une fois que la barrière a été brisée à plusieurs endroits, il devient beaucoup plus difficile de la défendre à d’autres niveaux.

Par exemple, considérez les conséquences de démontrer que le récit médiatique établi est complètement faux sur un événement individuel majeur. Une fois ce résultat largement reconnu, la crédibilité des médias sur toutes les autres questions, même celles qui n’ont aucun lien entre elles, serait quelque peu atténuée. Les gens ordinaires concluraient naturellement que si les médias s’étaient trompés depuis si longtemps sur un point important, ils pourraient également se tromper sur d’autres aussi, et la puissante suspension de l’incrédulité qui donne aux médias leur influence deviendrait moins puissante. Même les individus qui forment collectivement le corpus des médias pourraient commencer à entretenir de sérieux doutes quant à leurs certitudes antérieures.

Le point crucial est que de telles percées peuvent être plus faciles à réaliser dans des sujets qui semblent simplement d’importance historique et qui sont totalement éloignés de toutes les conséquences pratiques d’aujourd’hui.

Reformuler les « théories du complot » vulnérables en tant que « critique médiatique » efficace.

Au cours des dernières décennies, l’establishment politique et ses alliés médiatiques ont créé une puissante défense intellectuelle contre les critiques majeures en investissant des ressources considérables dans la stigmatisation de la notion de « théories du complot ». Ce terme péjoratif sévère s’applique à toute analyse importante d’événements qui s’écarte fortement du récit officiellement approuvé, et suggère implicitement que le promoteur est un fanatique déshonorant, souffrant de délires, de paranoïa ou d’autres formes de maladie mentale. De telles attaques idéologiques détruisent souvent sa crédibilité, ce qui permet d’ignorer ses arguments réels. Une expression autrefois inoffensive est devenue politiquement « armée ».

Cependant, un moyen efficace de contourner ce mécanisme de défense intellectuelle peut être d’adopter une méta-stratégie de reformulation de « théories du complot » en « critique médiatique ».

Selon les paramètres habituels du débat public, les contestations de l’orthodoxie établie sont traitées comme des « allégations extraordinaires » qui doivent être justifiées par des preuves extraordinaires. Cette exigence peut être injuste, mais elle constitue la réalité dans de nombreux échanges publics, sur la base du cadre fourni par les médias prétendument impartiaux.

Étant donné que la plupart de ces controverses portent sur un large éventail de questions complexes et de preuves ambiguës ou contestées, il est souvent extrêmement difficile d’établir de façon concluante une théorie non orthodoxe, disons à un niveau de confiance de 95 % ou 98 %. Par conséquent, le verdict des médias est presque toujours « Affaire Non Prouvée » et les challengers sont jugés vaincus et discrédités, même s’ils semblent avoir la prépondérance de la preuve de leur côté. Et s’ils contestent verbalement l’injustice de leur situation, cette réponse exacte est ensuite citée par les médias comme preuve supplémentaire de leur fanatisme ou de leur paranoïa.

Supposons toutefois qu’une stratégie entièrement différente a été adoptée. Au lieu de tenter d’établir une affaire « hors de tout doute raisonnable », les promoteurs fournissent simplement des preuves et une analyse suffisantes pour suggérer qu’il y a 30 % de chances ou 50 % de chances ou 70 % de chances que la théorie non orthodoxe soit vraie. Le fait même qu’aucune allégation de quasi-certitude ne soit avancée fournit une défense efficace contre toute accusation plausible de fanatisme ou de pensée délirante. Mais si la question est d’une importance énorme et – comme c’est généralement le cas – la théorie non orthodoxe a été presque totalement ignorée par les médias, bien qu’ayant au moins une chance raisonnable d’être vraie, alors les médias peuvent être effectivement attaqués et ridiculisés pour leur paresse et leur incompétence. Ces accusations sont très difficiles à réfuter et puisqu’on ne prétend pas que la théorie non orthodoxe s’est nécessairement avérée correcte, mais simplement qu’elle pourrait être correcte, toute contre-accusation de tendance conspirationniste tomberait à plat.

En effet, le seul moyen dont disposent les médias pour réfuter efficacement ces accusations serait d’explorer tous les détails complexes de la question (ce qui permettrait d’attirer l’attention sur divers faits controversés) et de soutenir ensuite qu’il n’y a qu’une chance négligeable que la théorie soit correcte, peut-être 10 % ou moins. Ainsi, le fardeau présumé habituel est complètement inversé. Et comme il est peu probable que la plupart des journalistes aient jamais porté une attention sérieuse au sujet, leur présentation ignorante peut être assez faible et vulnérable à une déconstruction bien informée. En effet, le scénario le plus probable est que les médias continueront d’ignorer totalement le conflit, renforçant ainsi les accusations plausibles de paresse et d’incompétence.

Les individus affligés par les échecs des médias sur un sujet controversé accusent souvent les médias et leurs représentants individuels d’être biaisés, corrompus ou discrètement sous le contrôle de puissantes forces alliées à la position de l’establishment. Ces accusations peuvent parfois être correctes et parfois non, mais elles sont généralement difficiles à prouver, sauf dans l’esprit des vrais adeptes, et elles deviennent pour le coup entachées de « paranoïa ». D’autre part, prétendre que les manquements des médias sont dus à des péchés véniels tels que la paresse et l’incompétence sont tout aussi susceptibles d’être corrects, et ces accusations sont beaucoup moins susceptibles de risquer un retour de flamme.

Enfin, une fois que les médias eux-mêmes sont devenus la cible principale de la critique, ils perdent automatiquement leur statut d’arbitre externe neutre et n’ont plus autant de crédibilité pour proclamer la partie gagnante du débat.

L’avantage « d’inonder » les zones de défense des médias

Les personnes qui contestent le récit médiatique dominant avec des affirmations peu orthodoxes sont souvent réticentes à soulever de telles affirmations controversées simultanément, de peur d’être ridiculisées ou d’être considérées comme étant « folles », avec tous leurs points de vue sommairement rejetés.

Dans la plupart des cas, c’est peut-être la bonne stratégie à suivre, mais si elle est bien gérée, une approche exactement opposée peut parfois s’avérer très efficace. Tant que la présentation globale est présentée sous forme de critique médiatique et qu’aucun poids démesuré n’est attaché à la validité de l’une des revendications particulières présentées ; attaquer sur un front très large, incluant peut-être des dizaines d’éléments entièrement indépendants, peut « inonder la zone » des médias, saturant et submergeant les défenses existantes. Ou comme le suggère une citation largement méconnue de Staline, « la quantité a une qualité qui lui est propre ».

Prenons l’exemple de l’artiste Bill Cosby. Au fil des ans, une ou deux femmes se sont présentées en prétendant qu’il les avait droguées et violées, et les accusations ont été largement ignorées comme étant non fondées ou invraisemblables. Cependant, au cours de la dernière année ou des deux dernières années, le barrage a soudainement éclaté et un total de près de soixante femmes distinctes se sont présentées, portant toutes des accusations identiques, et bien qu’il semble y avoir peu de preuves tangibles dans les cas particuliers, pratiquement tous les observateurs concèdent maintenant que les accusations sont susceptibles d’être vraies.

Supposons qu’il soit établi qu’il y a une probabilité raisonnable que les médias aient complètement manqué et ignoré une question importante qui aurait dû faire l’objet d’une enquête et d’un reportage. L’impact n’est pas nécessairement substantiel, et de nombreuses personnes obstinément attachées à une croyance des récits médiatiques pourraient même résister à la possibilité d’admettre que les médias ont commis une grave erreur dans cette situation particulière.

Cependant, supposons plutôt que plusieurs douzaines d’exemples distincts pourraient être établis, chacun suggérant fortement une erreur ou une omission grave de la part des médias. À ce moment-là, les défenses idéologiques s’effondreraient et presque tout le monde reconnaîtrait tranquillement que beaucoup, peut-être même la plupart des accusations étaient probablement vraies, ce qui créerait un énorme manque de crédibilité pour les médias grand public. Les défenses de crédibilité des médias auraient été saturées et vaincues.

Le point clé est que tous les éléments particuliers devraient être présentés comme des cas de probabilité raisonnable et indiquer les lacunes des médias plutôt que d’être prouvés ou nécessairement comme des questions importantes en soi. En restant distant et quelque peu agnostique à l’égard d’un objet particulier, il y a peu de risque d’être étiqueté comme fanatique ou monomaniaque pour en avoir soulevé une multitude.

Ma série American Pravda et le magazine en ligne Unz Review à titre d’exemples

La stratégie politique/médiatique décrite ci-dessus était la motivation centrale derrière mes articles de la série American Pravda et sur le magazine en ligne Unz Review.

Par exemple, dans l’article original de l’American Pravda de 2013, j’ai soulevé plus d’une demi-douzaine d’énormes défaillances médiatiques, toutes aujourd’hui universellement reconnues : l’effondrement d’Enron, les Armes de Destruction Massives (ADM) de la guerre en Irak, l’escroquerie Madoff, les espions de la guerre froide et divers autres. Ayant ainsi préparé le terrain en présentant ce schéma admis d’échec majeur, démontrant qu’une suspension considérable de l’incrédulité était justifiée, j’ai ensuite étendu la discussion à trois ou quatre exemples supplémentaires importants, aucun d’entre eux n’étant encore reconnu, mais tous parfaitement plausibles. En conséquence, l’article a peut-être reçu une assez bonne attention, y compris de la part des médias grand public, qui sont souvent prêts à reconnaître les erreurs de leur milieu, à condition qu’elles soient présentées de manière convaincante et responsable.

Après cette publication, j’ai produit par intermittence d’autres éléments de la série, certains plus complets que d’autres, et je me lance maintenant dans une série régulière.

Les exemples de la série McCain/POW illustrent parfaitement la stratégie que j’ai suggérée ci-dessus. La guerre du Vietnam a pris fin il y a plus de quarante ans, les prisonniers de guerre sont probablement tous morts depuis des décennies, et même John McCain est dans le crépuscule de sa carrière. L’importance pratique de soulever un scandale ou de fournir des preuves établissant sa probabilité est pratiquement nulle. Mais s’il devenait largement reconnu que l’ensemble de nos médias ont couvert avec succès un scandale d’une telle ampleur pendant tant d’années, la crédibilité des médias aurait subi un coup dévastateur. Plusieurs coups de ce genre et ils seraient en ruines. Entre-temps, les puissants intérêts acquis qui, autrefois, maintenaient si vigoureusement le récit officiel dans ce domaine ont disparu depuis longtemps, et le récit orthodoxe a alors peu de défenseurs dans les médias, ce qui augmente considérablement la probabilité d’une éventuelle percée et d’une victoire.

Une stratégie similaire sous une forme plus large est appliquée par mon magazine en ligne de médias alternatifs Unz Review, qui héberge de nombreux écrivains, chroniqueurs et blogueurs différents, qui ont tous tendance à remettre en question le récit médiatique de l’establishment selon une grande variété d’axes et de sujets différents, certains d’entre eux étant contradictoires. En soulevant de sérieux doutes sur les omissions et les erreurs de nos médias grand public dans tant de domaines différents, l’objectif est d’affaiblir la crédibilité perçue des médias, ce qui amène les lecteurs à envisager la possibilité que des éléments importants du récit conventionnel puissent être totalement incorrects.

 

Source de l’article ; traduit par Soverain

Ron Keeva Unz (né le 20 septembre 1961) est un éditeur et un ancien homme d’affaires. Il a été éditeur de The American Conservative de mars 2007 à août 2013. Il publie maintenant The Unz Review : Une sélection de médias alternatifs : Un recueil de points de vue intéressants, importants et controversés, largement exclus des médias grand public américains.

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