Zone euro : l’impasse fédéraliste

Avocat passionné de l’Union européenne et de la « monnaie unique », Jean Quatremer retrace dans un gros livre [1] l’histoire de l’euro. Il annonce que cette « monnaie sans Etat » disparaîtra en provoquant une crise épouvantable si les gouvernements ne se décident pas au saut fédéral. Le familier du labyrinthe bruxellois se trouve bien seul au fond de son impasse.

Il faut achever l’euro, Jean Quatremer, Calman-Lévy, 2019.

Il ne faut pas hésiter à se plonger dans ces six cent cinquante pages et l’on peut même regretter que l’éditeur ait fait l’économie de références précises aux nombreuses citations, toujours instructives, qui confortent l’exposé, informé et clair, des décisions qui ont conduit à la « monnaie unique » et le récit de son histoire tourmentée.

L’analyse de Jean Quatremer, lucide et souvent critique, s’inscrit dans le cadre idéologique qui prescrit la monnaie « forte », l’équilibre budgétaire, la contrainte salariale, les privatisations et qui accepte de subir la loi des marchés financiers. Cela dit, son ouvrage réveille maints souvenirs et apporte divers éclaircissements sur ce qui se concocte, loin des peuples, dans l’usine à gaz qui relie Bruxelles, Berlin, Francfort et Strasbourg. La complexité du système peut décourager le lecteur mais il est possible, sans tordre un récit riche en rebondissements, de repérer quatre constantes dans la construction de la zone euro et plus largement de l’Union européenne :

  • A l’opposé de l’élan enthousiaste vers « l’Europe », on assiste à des manœuvres confuses, lourdes d’arrière-pensées électorales et de calculs personnels, aboutissant à des compromis bancals entre des intérêts divergents. Ce n’est pas une découverte, mais une confirmation solidement étayée.
  • Un certain nombre de dirigeants ne comprennent pas le sens des décisions qu’ils prennent – tout particulièrement dans le domaine monétaire – faute de connaissances théoriques. Le « pragmatisme » a fait des ravages et continue d’en faire.
  • Souvent ignares, les dirigeants français se signalent par la trahison constante des promesses qu’ils ont faites à leurs électeurs. Jacques Chirac qui voulait réduire la fracture sociale se rallie à l’austérité, Lionel Jospin signe le traité d’Amsterdam et tous s’alignent sur Berlin…
  • L’Allemagne défend ses intérêts nationaux confondus avec les dogmes de sa classe dirigeante – monnaie forte, lutte contre l’inflation, équilibre budgétaire – et les fait prévaloir en soumettant de gré ou de force ses partenaires.

L’histoire de l’euro, telle que la raconte Jean Quatremer, est celle de sa déception. Quelques hommes ont arraché la décision monétaire mais, nous dit-il, la « monnaie unique », pour bien fonctionner, doit être le pilier d’une union politique de nature fédérale que les dirigeants « européens » n’ont jamais vraiment souhaitée. Ils savaient que l’euro, monnaie sans Etat, ne serait qu’un « enfant prématuré et chétif » selon les mots de Gerhard Schröder. Et l’éminent journaliste de déplorer que les dirigeants des Etats nationaux aient affaibli le Pacte de stabilité, ce « règlement intérieur de la zone euro », et « soigneusement préparé la crise de 2010-2012 » qui a failli emporter le système. Il y aurait beaucoup à dire sur ce jugement, car tout de même la zone est restée sous le carcan austéritaire, gravé dans le marbre du TSCG par la suite [2] mais la conclusion de Jean Quatremer frappe par sa netteté : nous sommes dans une « Europe allemande », nous sommes soumis à « l’imperium allemand ».

Tout au long de son livre, Jean Quatremer fournit les preuves de ce qu’il avance. S’il voit en Helmut Kohl le père de l’euro, il rappelle que le chancelier a posé ses conditions, afin que l’euro soit « le digne fils du mark ». Si les partenaires de l’Allemagne acceptent, c’est parce qu’ils ont été « évangélisés » pendant dix ans par Theo Waigel, ministre des Finances depuis 1989 et Hans Tietmeyer, président de la Bundesbank depuis 1993. Un système de contrainte s’installe, dont l’Allemagne s’exonère quand ça l’arrange. Ainsi, quand le déficit budgétaire allemand se creuse en 2003, Hans Eichel, alors ministre des Finances, déclare que « le Pacte n’est pas un code pénal, mis un instrument politico-économique flexible » avant de préciser que le pacte de stabilité « n’a jamais été conçu pour s’appliquer à l’Allemagne ». On voit aussi Angela Merkel s’employer à saboter un plan de relance européen en 2008 avant de lancer, sans la moindre coordination, un gigantesque plan national de redressement – puis contribuer activement à l’aggravation de la première crise grecque en 2010 avant d’imposer ses solutions sous forme d’expédients punitifs.

L’analyse que fait Jean Quatremer de la crise grecque de 2015 est hautement contestable, mais il a l’honnêteté de reconnaître que les décisions de l’Eurogroupe ont été prises hors de tout contrôle démocratique et que les règlements européens – six pack, two pack – sont « attentatoires à la démocratie ». On s’aperçoit en effet, poursuit-il, que ces textes « ont enlevé tout pouvoir aux citoyens et à leurs représentants légitimement élus : la seule politique qu’ils peuvent conduire est celle qui mène à l’éradication du déficit et de la dette… La zone euro n’est plus très loin du pilotage automatique des budgets dont rêve Wolfgang Schaüble, pour qui la politique de la nation est trop sérieuse pour être confiée à des politiciens (non Allemands s’entend) ». Comme l’Allemagne est surreprésentée dans tous les organes de l’Union européenne, comme la Commission de Bruxelles sollicite l’accord de Berlin avant toute décision, comme l’Allemagne profite d’un euro sous-évalué alors que ses concurrents en pâtissent – mais alors pourquoi Jean Quatremer vante-t-il le succès « technique » de l’euro ? – comme l’Allemagne a fait du Pacte de stabilité un « carcan », les peuples se révoltent et menacent la « monnaie unique » …

Même si certaines analyses de Jean Quatremer sont contestables, sa conclusion est pertinente et il serait intéressant de la voir discutée par les principaux candidats aux élections européennes. Mais la solution fédéraliste présentée pour « achever l’euro » est d’un simplisme déconcertant. Un budget de la zone euro jouant le même rôle que le budget fédéral aux Etats-Unis, un Trésor européen capable d’emprunter à taux bas, une Union bancaire achevée, un ministre des Finances de la zone contrôlée par un Parlement de la zone, telle est la fédération démocratique que Jean Quatremer appelle de ses vœux. Rien sur la philosophie politique du fédéralisme. Rien sur la présidence de la zone euro et rien sur son gouvernement. Rien sur l’articulation institutionnelle de la zone euro et du reste de l’Union européenne. Rien sur la politique économique de la fédération mais, dans les dernières lignes de l’ouvrage, une allusion à la menace représentée par un nationalisme venant révoquer la promesse d’union politique contenue dans la « monnaie unique ». Sans oublier, sur la quatrième de couverture, l’annonce de la catastrophe majeure qu’entraînerait l’effondrement de la zone euro…

Exhortations et menaces n’y changeront rien : le « fédéralisme européen » est une impasse au fond de laquelle s’accumulent les paradoxes.

Faire le saut fédéral tout de suite, pour éviter l’effondrement de l’euro ? Impossible. Jean Quatremer explique que l’Allemagne refuse les solutions fédérales : elle s’oppose à l’achèvement de l’Union bancaire, elle accepte la Commission parce que c’est son bras armé, elle refuse toute union de transferts, c’est-à-dire le financement des zones en déficit qui s’accomplit sans problèmes dans le cadre des Etats nationaux. Seule la Banque centrale européenne lui échappe mais elle récuse le recours massif à la planche à billets.

Même si l’Allemagne se convertissait soudain au fédéralisme, il faudrait ensuite que l’Union européenne fasse l’objet d’une réforme démocratique de ses institutions puisque la Commission est un organe exécutif qui a le monopole du législatif alors que le Parlement européen n’a pas l’initiative des lois. Quant à la fédéralisation démocratique de la zone euro, elle se heurterait au principe de l’indépendance de la Banque centrale européenne. Laquelle a démontré, en Grèce, son savoir-faire dans la déstabilisation des gouvernements démocratiquement élus. Jean Quatremer ne nous dit rien de la Constitution de l’Etat fédéral qu’il appelle de ses vœux et qui devrait être adoptée au suffrage universel par tous les peuples des Etats-membres. Or l’Union européenne et la zone euro ne cessent d’engendrer des réactions nationalistes…

On peut toujours rêver d’un dépassement des blocages conjoncturels et structurels mais si ce rêve devenait une réalité, cette réalité serait antidémocratique et anti-européenne.

Antidémocratique. Emmanuel Kant a montré qu’un Etat européen prendrait nécessairement la forme d’un gouvernement despotique qui s’efforcerait de subjuguer les nations existantes et provoquerait en retour de violentes réactions génératrices d’anarchie. C’est pourquoi Kant préconise la coexistence pacifique des nations dans le cadre d’un « Congrès permanent des Etats ».

Anti-européenne. Dès lors que la fédération – nécessairement despotique comme le montre aujourd’hui le comportement de la Commission, de la BCE, de l’Eurogroupe – tente d’absorber les nations, elle détruit l’Europe qui se définit essentiellement par la pluralité de ses nations reliées par leur commune culture comme le disent, entre autres, Fichte et Hegel.

Si Jean Quatremer fréquentait les philosophes allemands du 19ème siècle, il comprendrait la véritable alternative : ou bien l’Europe est étatique-fédéraliste et elle détruit l’unité culturelle de l’Europe qui est le fruit du dialogue multiséculaire de ses nations. Ou bien l’Europe est vraiment européenne et la diversité de ses cultures compose une civilisation de source continentale et aujourd’hui « sans rivages » – mais alors elle proscrit la forme étatique-fédéraliste.

Pour que l’Europe se réaffirme selon sa vocation historique, il faut en effet « achever l’euro » au sens où l’on abat un animal nuisible.

Bertrand Renouvin

Source : Le blog de Bertrand Renouvin


[1] Jean Quatremer, Il faut achever l’euro, Calmann-Lévy, 2019.

[2] Signé en 2012, le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) impose notamment le respect de la règle de l’équilibre budgétaire.





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