Une armée européenne obéissant aux intérêts américains ne fera qu’encourager davantage l’impérialisme et la corruption militaire

L’idée de créer une armée commune aux pays de l’Union européenne a été proposée à plusieurs reprises par de nombreux défenseurs de l’élite mondialiste depuis au moins une décennie. L’exemple le plus récent vient du président français Macron, qui a profité des commémorations de la fin de la Première Guerre mondiale à Paris pour relancer cette idée qui représente plus une fantaisie qu’une réelle possibilité.


 

Commençons par les bonnes nouvelles. Richard Shirreff, un officier supérieur de l’armée britannique à la retraite, a déclaré : « Je pense que nous devons être très prudents à propos d’une armée européenne. Une armée est une force militaire légalement constituée qui opère sous l’autorité d’un gouvernement souverain. Donc, si vous acceptez cette définition, la notion d’armée européenne est impossible sans un gouvernement européen souverain, ce qui n’existe évidemment pas. Et je pense que nous en sommes loin. »

Se pose alors la question de savoir pourquoi Macron et Merkel sont tant intéressés à par quelque chose qui semble irréaliste pour l’instant ? La réponse est simple et évidente. Il s’agit d’une stratégie visant à frapper directement Trump, comme en témoignent les paroles de Merkel, qui a également exprimé son soutien à la création d’une armée européenne. La chancelière a en effet déclaré que « l’époque où l’on pouvait compter sur les autres est révolue ». Par « autres », elle fait clairement référence aux États-Unis. Aussi, mettant de côté les relations personnelles tendues entre Trump et Macron, ce dernier, comme Merkel, est un adepte de la mondialisation. Le but de l’accord entre Berlin et Paris est d’amener l’Europe vers une direction qui leur serait plus agréable, en mettant l’accent sur la nécessité de plus d’investissements dans les armes européennes et d’une réduction de sa dépendance vis-à-vis des systèmes d’armes américains. Comme Macron l’a dit : « L’Europe doit augmenter ses dépenses militaires, mais l’argent doit aller aux compagnies européennes, et non américaines. »

Le problème principal est donc économique, les importations et exportations d’armes en Europe et dans le monde représentent des dizaines de milliards de dollars par an. Comme le rappelle le rapport annuel du SIPRI,  » les cinq plus grands fournisseurs d’Europe occidentale – France, Allemagne, Royaume-Uni, Espagne et Italie – représentaient ensemble 23% des transferts mondiaux d’armes de 2013 à 2017. Le total des exportations d’armes des États membres de l’Union européenne représentait 27% du total mondial sur cette période. »

En particulier, la France et le Royaume-Uni ont respectivement augmenté leurs exportations de 27% et 34%, tandis que l’Allemagne a connu une baisse de 14% au cours des 5 dernières années. Rappelons que les données ne sont disponibles que jusqu’en 2017 et que de nombreux accords ont été conclus depuis, notamment entre pays européens, avec la France et l’Allemagne en tête sur les exportations. Le rapport du SIPRI nous présente une image assez claire des importations en provenance de pays comme la Grèce et l’Italie, alors que les États-Unis dominent le marché, avec 20 des 40 pays importateurs les ayant comme principal fournisseur.

La France, quatrième pays à avoir augmenté ses exportations entre 2008 et 2017, est passée de 5,8 % des exportations mondiales à 6,7 %, soit une hausse de 27 %. Le Royaume-Uni, 18e importateur mondial, en importe environ 80 % des États-Unis. L’Italie est le 22e importateur mondial, avec 55% d’importations en provenance des États-Unis et environ 28% en provenance d’Allemagne. C’est le pays européen qui importe le plus d’armes d’un autre pays européen (en l’occurrence l’Allemagne), environ 28 %, le reste venant des États-Unis (55%) et d’Israël (8,4%). En termes d’importations, la Grèce est le 28e pays au monde, avec 68 % d’importations en provenance d’Allemagne, 17 % des États-Unis et 10 % de la France. Parmi les 40 premiers importateurs, les États-Unis sont le premier fournisseur pour 20 d’entre eux, suivis par la Russie, premier fournisseur pour sept pays, la Chine avec trois, et sept pour le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne réunis.

Outre la création d’un conglomérat qui combinerait principalement les industries française et allemande, Mme Merkel a souligné qu’une telle armée européenne n’aurait pas pour but d’assurer une plus grande souveraineté à l’UE, mais plutôt de compléter l’OTAN, renforçant ainsi les positions impérialistes et néolibérales qui dévastèrent le monde ces dernières décennies. Comme l’a souligné la Chancelière allemande, « ce n’est pas une armée contre l’OTAN, elle peut être un bon complément à l’OTAN « , soulignant également les difficultés logistiques auxquelles l’Europe est confrontée, avec plus de 150 systèmes d’armes différents, contre 50 à 60 aux États-Unis.

Cette formulation camouflée témoigne de la volonté de Merkel et Macron de réduire encore les importations d’armes en provenance de sociétés américaines, même si leur pays importent globalement moins de 100 millions d’euros par an des États-Unis. Au regard des récents progrès réalisés en Russie, en Chine et même aux États-Unis, la France et l’Allemagne seront confrontées à un besoin critique de modernisation de leurs forces armées au cours de la prochaine décennie. M. Macron a déclaré qu’il était crucial de consacrer 2% du PIB aux dépenses militaires d’ici quatre à cinq ans. Le nouveau budget de la défense français, a-t-il dit, permettrait l’acquisition de :

1700 véhicules blindés pour l’armée ainsi que cinq frégates, quatre sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire et neuf navires de patrouille en mer pour la marine… L’armée de l’air recevra 12 ravitailleurs en vol, 28 avions de combat Rafale et 55 Mirage 2000 améliorés… Cette année, le budget annuel de la défense augmentera de 1,8 milliard d’euros pour atteindre 34,2 milliards d’euros, dont 650 millions d’euros seront destinés au déploiement de troupes de combat à l’étranger. La stratégie de modernisation ne se limitera pas aux chiffres, car la performance doit être poursuivie et les équipements doivent répondre aux impératifs d’une coopération « équilibrée » entre les services et la Direction Générale de l’Armement.

L’idée de créer une armée européenne contribue également aux planifications budgétaires, qui débuteront principalement à partir de 2022, car « une grande partie de l’argent ne sera libérée qu’en 2024 et 2025, après une révision budgétaire en 2021″.

Tout cela constitue l’excuse parfaite pour augmenter les budgets de défense et viser une armée européenne qui établira une soi-disante forme d’indépendance vis-à-vis de l’Amérique de Donald Trump tout en repoussant la Russie de Vladimir Poutine. Ces deux dirigeants sont détestés par l’élite mondialiste, perçus comme leurs ennemis absolus, et sont tous deux utilisés par Macron et Merkel comme des croque-mitaines menaçant la sécurité européenne, comme si Moscou avait l’intention d’envahir les pays baltes, ce que prétendent constamment les analystes de l’OTAN. Ces analystes doivent faire de telles affirmations pour justifier l’existence de l’OTAN et des salaires qui l’accompagnent, le secteur de la défense étant l’une des principales industries européennes, représentant « environ un demi-million d’emplois directs (plus la moitié indirectement), dans plus de 1300 entreprises ». Voilà en gros la raison d’être d’une armée européenne.

Les complexes militaro-industriels américains et européens sont d’énormes employeurs. Cela représente un bassin d’électeurs que Merkel et Macron doivent conserver, tout comme ils ont besoin du soutien financier des PDG de grands fabricants d’armes en échange de contrats valant quelques milliards de dollars, chose que l’on appellerait simplement « corruption » si elle était pratiquée ailleurs dans le monde.

Avec la crise économique de 2008, les dépenses européennes en armements ont chuté de 22%, mais avec les provocations en Ukraine en 2014, puis l’agression dirigée contre la région du Donbass, créant des tensions entre la Russie et l’UE, est apparu une justification des augmentations des dépenses militaires, surtout depuis 2017. Par exemple, la Pologne, la Roumanie et la Suède ont chacune décidé d’acquérir des systèmes de défense aérienne à longue portée américains, et la Lituanie a commandé des systèmes de défense aérienne à moyenne portée contenant des composants provenant de Norvège et des États-Unis.

Heureusement, l’utilisation de Trump et de Poutine comme croque-mitaine pour justifier la création d’une armée européenne est un bluff qui ne mènera à aucune action concrète. Tout se résume à l’argent à se faire sur ce marché de plusieurs milliards de dollars. Une fois de plus, l’étude du SIPRI nous rappelle que Washington domine ce domaine, en particulier dans le secteur privé, avec « quarante-quatre entreprises basées aux États-Unis qui représentent plus de 60% de toutes les ventes d’armes répertoriées par le SIPRI. Les trente entreprises européennes figurant sur la liste représentent un peu moins de 30%. La France et l’Allemagne y mènent le peloton, suivies du Royaume-Uni. » Ceci tout en tenant compte du fait que les Etats membres de l’UE « ne sont même pas légalement obligés de déclarer ce que leurs entreprises vendent. Leur code n’étant ni transparent ni cohérent. »

La question peut se poser de savoir comment empêcher l’Europe de développer des ambitions impériales. Une réponse simple et banale est que cela ne serait pas possible tant que l’Europe resterait dépendante des États-Unis et de ses ambitions impérialistes et ultra-capitalistes. Les pays européens auraient d’abord besoin d’une banque centrale souveraine avec leur propre monnaie, en plus d’une armée continentale capable de défendre le territoire européen. Les élites européennes vont en fait dans la direction opposée, et cela se voit presque dans les activités et les déclarations quotidiennes de dirigeants comme Merkel et Macron. La création d’une armée européenne, au lieu de garantir une plus grande liberté politique et d’éloigner l’UE des États-Unis, ne servirait qu’à renforcer l’idéologie de Washington comme unique superpuissance mondiale.

Contrairement à ce qui serait nécessaire en réalité – plus de souveraineté militaire et économique pour les États membres de l’UE – la direction de l’UE semble aller dans l’autre sens. Dans un monde de plus en plus multipolaire, l’abdication de toute forme de souveraineté politique, économique et militaire mène au désastre. Macron et Merkel, au lieu d’équilibrer le poids politique de l’Europe avec la Chine, la Russie et les États-unis, espèrent et attendent un nouveau Obama après les élections présidentielles de 2020, qui soumettrait l’Europe entière au pouvoir de Washington, Paris et Berlin agissant comme satrapes locaux et traitant les 25 autres États de l’UE comme provinces du sous-empire franco-allemand.

Federico Pieraccini

Source : Strategic Culture, traduit par Soverain


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