L’UE refuse un Brexit « doux »*, les Britanniques doivent donc invoquer immédiatement l’OMC

* doux : les Britanniques différencient plusieurs scénarii de Brexit allant du plus « dur » (hard) au plus « doux » ou « souple » (soft). 

 

Ceux qui ont réclamé un Brexit propre dès le début avaient raison. L’axe franco-allemand est déterminé à rendre impossible un arrangement souple. Toute discussion ultérieure nous fait perdre du temps et resserre la corde autour du cou.

Si la Grande-Bretagne entend quitter l’UE – comme elle doit le faire, après un vote populaire clair, approuvé par le Parlement et inscrit dans les manifestes des conservateurs et des travaillistes -, la seule façon d’ y parvenir avec une cohérence économique et politique est de réaffirmer pleinement son autonomie souveraine.

Malheureusement, j’ai conclu que nous n’avons pas d’autre choix que d’invoquer nos droits en tant que membres de l’Organisation mondiale du commerce et d’accepter des droits de douane (la plupart du temps très bas, mais encore malvenus) jusqu’ à ce que des accords de libre-échange puissent être conclus un par un avec les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde et d’autres pays. Les roues doivent être mises en mouvement immédiatement. Ce sera impossible dans six mois.

Berlin, Paris et Bruxelles ont déclaré très clairement qu’aucun accord sur les services n’est disponible. Le seul pacte de libre-échange qu’ils sont prêts à offrir porte sur les marchandises.

C’est prohibitif et asymétrique: cela bloque leur énorme excédent (surtout allemand) dans l’industrie manufacturière, tout en bloquant l’excédent britannique dans les services, ce qui compense en partie. Ceux qui parlent le plus fort de la cueillette des cerises choisissent les cerises les plus grosses.

Ce que l’UE propose ne vaut pas la peine de conclure un accord. Il est possible que d’autres pays – l’Irlande, la Hollande, les pays nordiques, et peut-être l’Espagne, l’Italie et la Pologne – parviendront peut-être à promouvoir un règlement plus amical et plus égalitaire, mais je n’ y compterais pas. Quand on le saura, il sera trop tard. Mon expérience en tant que correspondant à Bruxelles, puis plus tard pendant la crise de la zone euro, m’ a appris que l’Allemagne réussit généralement à imposer sa volonté, déguisant son pouvoir derrière le camouflage français et les institutions européennes.

Mes craintes ont été confirmées par le ton hostile des documents de l’UE depuis que Theresa May a fait un effort supplémentaire pour assurer un consensus lors du sommet de décembre. Ses offres d’argent et ses gestes de bonne volonté ont simplement été empochés.

La dernière provocation en date est un document de stratégie interne qui a été divulgué au Financial Times, montrant que l’UE a l’intention de ligoter la Grande-Bretagne après le Brexit en interdisant ou en freinant les futures mesures visant à réduire les impôts, à déréglementer, à mettre en œuvre une stratégie industrielle ou à modifier la législation du travail, sous peine de sanctions. L’UE menace de traiter le Royaume-Uni comme un paria s’il ne se conforme pas à sa volonté.

 

Elle affirme que la Grande-Bretagne est « susceptible d’utiliser l’impôt pour gagner en compétitivité » et promet de mettre fin au dumping réglementaire britannique à l’avenir par la suspension des droits de négociation en terme de commerce. Les auteurs signalent le risque que la Grande-Bretagne « sape l’Europe en tant que zone de haute protection sociale » et suggèrent même que nous assouplissions les réductions d’émissions dans les centrales électriques et que nous affaiblissions les droits des travailleurs dans les usines chimiques.

Il se trouve que la Grande-Bretagne a actuellement une taxe carbone de facto d’environ 30 euros par tonne, contre près de 10 euros en Europe, où le système communautaire de quotas d’émission a été un fiasco. Cette taxe sur le carbone a été suffisamment élevée pour permettre l’écoulement du charbon sur le marché britannique, tandis que l’Allemagne a augmenté l’utilisation du lignite brun le plus sale. Quant à la Pologne, par où commencer ? L’insinuation selon laquelle la Grande-Bretagne est sur le point de s’engager dans la dégradation écologique et doit être freinée par Bruxelles est scandaleuse.

Le ton de ce document stratégique est insultant et belliqueux. Pourtant, c’est la réalité diplomatique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui. Mme May devrait s’en aller poliment. Elle devrait exprimer ses regrets aux amis européens qu’une relation plus étroite n’est pas possible. Il ne devrait pas y avoir de théâtralisme. Nous ne devrions pas jouer l’OTAN ou la carte de sécurité, si tentante soit-elle.

Le gouvernement a commis une série d’erreurs très graves dans le traitement des négociations. Il a essayé de bluffer l’UE, mais seulement pour faire répéter son propre bluff. Il s’est mis en position de demandeur. Il a été soumis à toutes les conditions de l’UE en décembre, simplement pour obtenir un accord de transition – nécessaire parce qu’il avait perdu 18 mois à tergiverser -, mais seulement pour découvrir que même cela se transforme en cauchemar (comme certains d’entre nous l’avaient prévenu).

Le Grec Yanis Varoufakis avait conseillé depuis longtemps au Royaume-Uni de devancer l’UE en saisissant l’initiative avant que Bruxelles ne réagisse, et surtout d’éviter d’être écrasé, humilié et finalement brisé par l’UE. Les ministres britanniques n’ont pas tiré de leçons des coups infligés à la Grèce.

Je soupçonne maintenant que même si nous avions demandé le plus doux des modèles norvégiens dès le premier jour, Berlin ne l’aurait pas accordé sans conditions impossibles. Comme le ministre luxembourgeois des finances l’a déclaré à Davos, il existe des forces puissantes au sein du système européen qui sont vraiment déterminées à punir la Grande-Bretagne.

Nous comprenons tous pourquoi Theresa May n’a pas pu obtenir un Brexit bien rangé. Le Parlement n’était pas prêt – bien qu’il aurait pu adhérer à un leadership clair, ferme et informé à la fin de l’année 2016 – et elle a dû faire face aux questions névralgiques de l’Écosse et de l’Irlande. Pourtant, il y a peut-être un point positif dans ses efforts pour apaiser l’Europe à tous les niveaux : il va de soi qu’un Brexit « doux » n’est pas offert, sauf à des conditions coloniales.

 

La note du gouvernement qui a fuité de cette semaine – EU Exit Analysis (Analyse de sortie de l’UE) – affirme que l’option OMC réduirait le PIB britannique de 8 % sur quinze ans. Comme je l’ai écrit dans ma chronique d’hier, l’hypothèse selon laquelle l’UE elle-même, est un projet viable au cours de ces quinze années doit être discutée, car elle lui manque le fonctionnement réel des politiques et la cohésion culturelle pour éviter une crise dans la prochaine récession mondiale. Mais ne chicanons pas.

Le rapport semble confondre un modèle de l’OMC avec un scénario « sans d’accord », ce qui est différent. Je suis tout à fait d’accord pour dire qu’un accord sans issue serait désastreux. L’option de l’OMC exige un accord pour éviter toutes sortes d’effets de resserrement sur le commerce, les droits d’établissement, l’Euratom, etc. La Grande-Bretagne devrait clairement indiquer qu’elle retiendra notre paiement de sortie si l’Union européenne a un esprit impitoyable à ce sujet ou tente d’enfreindre nos droits à l’OMC.

Alors, à quel point serait-il vraiment mauvais si nous nous rabattions (temporairement) sur les termes de l’OMC ? L’UE enregistre un excédent de son compte courant de 80 milliards de livres sterling avec la Grande-Bretagne. Cela représente 4 % du PIB britannique et crée automatiquement un tampon en cas de perturbation importante du commerce. Certaines importations en provenance de l’UE deviendront peu compétitives à la marge. Une partie de cette mesure sera remplacée par une substitution des importations et stimulera les producteurs britanniques, tout chose égale par ailleurs.

Il est révélateur que les plans d’urgence des lobbies industriels allemands pour un Brexit dur incluent le remplacement de fournisseurs continentaux par des fournisseurs britanniques pour leurs usines de fabrication en Grande-Bretagne. Il serait naif de suggérer que l’économie britannique ferait mieux dans de telles circonstances – bien que certains secteurs pourraient le prétendre – mais dans cette géométrie complexe, les effets compensatoires sont nombreux. Notre déficit commercial devient au contraire une carte précieuse. L’énorme excédent budgétaire de l’UE signifie que toute entrave aux échanges est inévitablement néfaste pour eux.

Comment le Trésor a-t-il modélisé ces flux ? On n’en sait rien. Les exportations britanniques vers l’UE ne représentent que 12 % du PIB.  Il faudrait supposer un coup de force étonnant sans effet compensateur pour arriver au verdict du Trésor, ou trouver un autre responsable.

Un rapport faisant autorité publié l’an dernier (par une équipe du Centre for Economic Performance sous la direction de l’expert en commerce du MIT, John Van Reenen), a estimé qu’une option de l’OMC réduirait le niveau de vie britannique de 2,7 % au fil du temps. Mais il a poussé les pertes à une fourchette de 6,3 à 9,4 % une fois les effets « dynamiques » inclus. Cela doit s’appuyer fortement sur la « boîte noire » de la productivité, un concept malléable. Je présume que le Trésor utilise la même méthode puisque le professeur Van Reenen les a conseillés une première fois.

Pour ceux qui ont raté le débat des Lords cette semaine, l’ancien commissaire européen Lord Hill a mis en garde ses collègues contre la tentation mortelle d’essayer de bloquer ou de diluer Brexit. Il a également fait valoir que la logique inéluctable du retrait est que la souveraineté doit être en fin de compte accomplie.

« Une des raisons pour lesquelles j’ai voté en faveur du « remain » est que j’ai pensé qu’il serait insensé qu’une économie fondée sur les services comme la nôtre soit liée par des règles sur lesquelles nous n’avons aucune influence : maintenant que nous avons voté en faveur du départ, cette même logique est encore plus forte. Parce que l’acte de Brexit change lui-même la dynamique en Europe « , a-t-il déclaré.

 

Contrairement aux mythes du référendum, nous avons eu beaucoup d’influence dans l’UE : pour le libre-échange, pour les marchés, pour les entreprises, mais cette voix est restée silencieuse. En conséquence, l’Europe avance déjà dans des directions auxquelles nous avons traditionnellement résisté. Pour une économie qui est aussi dépendante des services que la nôtre, comment pourrions-nous sérieusement sous-traiter toute notre réglementation à quelqu’un d’autre ?

Nous devons certainement accorder une plus grande priorité à la capacité de façonner notre propre avenir que de préserver le statu quo, surtout lorsque l’innovation technologique va changer le statu quo ». Voilà, vous l’avez. Une variante douce de Brexit est un mirage.

Le Brexit est en train de changer la dynamique en Europe.

Lord Hill, ancien commissaire de l’UE

 

Soyons clairs : si le gouvernement opte pour le modèle de l’OMC, il doit être disposé et prêt à mener une telle politique. Il y a déjà eu trop de bluff. La porte devrait rester ouverte pour un accord commercial, si l’UE souhaite revenir à la table et défendre son excédent de 80 milliards de livres sterling, mais seulement si l’accord couvre les services, dans le respect mutuel des réglementations de chacun et dans un esprit de coopération plutôt que d’exiger à perpétuité une soumission britannique aux acquis communautaires et à la Cour européenne.

Ma seule observation est que de telles discussions devraient désormais avoir lieu à Reykjavik, Genève, Oslo ou peut-être Minsk. Le symbolisme compte.

 

Ambrose Evans-Pritchard

Traduit de l’Anglais par Soverain. 

Source de l’article en Anglais 

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