Target 2 – le système de renflouement silencieux de la zone euro

Le Royaume-Uni est menacé par le système de sauvetage qui maintient l’euro à flot.

Target2 est devenue une carte de crédit géante pour les membres de la zone euro qui importent plus qu’ils n’exportent aux autres membres. Mais avec deux différences par rapport à une carte de crédit normale : le taux d’intérêt est nul et le prêt n’a jamais besoin d’être remboursé.

Les économies fortement endettées de la zone euro ne peuvent pas emprunter par les canaux habituels

Les positions d’endettement des différentes économies de la zone euro sont généralement bien connues. Le gouvernement italien, par exemple, très endetté, a une dette nette de 133% de son PIB. Les positions de la balance des paiements et la dette extérieure sont moins bien connues. L’Italie, par exemple, affiche actuellement un excédent de sa balance des paiements, ce qui indique qu’elle exporte plus qu’elle n’importe et/ou qu’elle reçoit plus de revenus de ses actifs étrangers que ceux que les étrangers tirent de leurs actifs italiens. Un excédent indique également que des capitaux sortent d’Italie.

Les excédents de la balance des paiements indiquent souvent une économie forte. Les énormes excédents de l’Allemagne le prouvent certainement. Dans le cas de l’Italie, c’est le contraire qui est vrai. Le taux de chômage élevé indique une fragilité. Toutefois, le gouvernement italien est contraint de dépenser davantage, et donc d’étendre son économie par les règles de la zone euro, en particulier par la nécessité de réduire les emprunts publics.

L’importance des emprunts publics dans des pays débiteurs comme l’Italie, la Grèce et l’Espagne rend l’emprunt difficile. La voie normale d’emprunt consiste pour le gouvernement à vendre des obligations qui sont achetées par des banques et des institutions étrangères. Ces institutions se méfient des pays endettés qui craignent les coupes budgétaires et le risque de défaut de paiement que connaît la Grèce.

Mais ils peuvent le faire par l’intermédiaire de Target2 sans avoir à rembourser les prêts ou même à payer des intérêts.

Il existe une autre voie d’emprunt, moins médiatisée. Il s’agit du système de compensation Target2 de la zone euro.

Tout comme la Banque d’Angleterre fait office de banque de compensation pour les banques commerciales du Royaume-Uni, Target2 fait office de système de compensation pour les banques centrales de la zone euro. Lorsqu’un pays de la zone euro doit effectuer des paiements à un autre pays, les fonds sont transférés via Target2. Il y a cependant une différence. Dans le cas du Royaume-Uni, les banques commerciales doivent fournir des actifs financiers éligibles pour solder leurs comptes. Dans Target2, les banques centrales nationales sont autorisées à accumuler des dettes sans devoir les rembourser.

Target2 a commencé comme un simple système de paiement pour les transactions transfrontalières dans la zone euro, les pays qui ont adopté l’euro en 1999. Son utilisation est obligatoire pour le règlement de toute transaction en euros impliquant la Banque centrale européenne et les banques centrales nationales des États membres de la zone euro.

Cela ne poserait pas de problème si les économies de la zone euro étaient à peu près en équilibre, les paiements entre elles étant largement compensés, mais depuis la crise financière mondiale, c’est loin d’être le cas. L’un des principaux problèmes sous-jacents est que la zone euro ne remplit pas les conditions économiques pour constituer une zone monétaire optimale, une zone géographique sur laquelle une monnaie unique et une politique monétaire peuvent opérer sur le long terme. Les différents cycles économiques dans la zone euro, combinés à la faible flexibilité du marché du travail et des capitaux, signifient que des excédents et des déficits commerciaux systématiques vont s’accumuler, car les taux de change interrégionaux ne peuvent plus être modifiés.

Les régions excédentaires doivent recycler les excédents vers les régions déficitaires par le biais de transferts afin de maintenir l’équilibre économique de la zone euro. Mais le plus grand pays excédentaire – l’Allemagne – refuse formellement d’accepter que l’UE soit une « union de transfert ». Toutefois, les pays déficitaires, dont le plus important d’entre eux – l’Italie – ont utilisé Target2 précisément à cette fin.

En bref, Target2 est devenue une carte de crédit géante pour les membres de la zone euro qui importent plus qu’ils n’exportent aux autres membres. Mais avec deux différences par rapport à une carte de crédit normale : le taux d’intérêt est nul et le prêt n’a jamais besoin d’être remboursé. Fin 2018, l’Italie et l’Espagne devaient respectivement environ 500 milliards d’euros et 400 milliards d’euros qu’elles ne pourront jamais payer et l’Allemagne avait plus de 900 milliards d’euros qu’elle ne pourra jamais récupérer. Les deux partis politiques qui ont remporté la majorité des sièges aux élections législatives italiennes de mars – la Ligue et le Mouvement des cinq étoiles – veulent annuler 250 milliards d’euros de la dette italienne Target2.

Target2 n’est pas une solution viable à long terme aux déséquilibres commerciaux systémiques de la zone euro et à l’affaiblissement des systèmes bancaires nationaux.

Target2 est également utilisé pour faciliter la fuite des capitaux, car les résidents italiens et espagnols ont perdu confiance dans leur système bancaire. Ceux dont les dépôts bancaires sont supérieurs à 100.000 € sont redevables d’une décote de 8% si leur banque devient insolvable. Il en résulte que les économies de la zone euro – en particulier celles des États membres du Sud – sont prises au piège d’une déflation à la japonaise de façon permanente.

Target2 n’est manifestement pas une solution viable à long terme aux déséquilibres commerciaux systémiques de la zone euro et à l’affaiblissement des systèmes bancaires nationaux. Il n’y a que deux résultats réalistes. La première est l’union fiscale et politique à part entière – qui est depuis longtemps l’objectif de la construction politique européenne, mais qui n’est manifestement pas soutenue par la majorité des peuples d’Europe. La deuxième, c’est que la zone euro se sépare.

Le risque pour le Royaume-Uni

Le Royaume-Uni ne sera pas à l’abri de l’une ou l’autre de ces conséquences, en particulier la dernière. La Banque d’Angleterre a averti qu’une nouvelle crise bancaire en Italie pourrait déclencher une « boucle fatale » dévastatrice qui menace le système bancaire britannique. Alors que les institutions financières britanniques détiennent très peu de dette italienne, elles ont « des créances beaucoup plus élevées sur des pays ayant des liens étroits avec l’Italie, y compris la France et l’Allemagne… Si les tensions financières devaient se propager dans la zone euro, il pourrait y avoir un risque important pour la stabilité financière britannique ».

La question qu’il convient donc de poser à ceux dont le véritable objectif est que le Royaume-Uni reste dans l’UE – et ce sont précisément les mêmes personnes qui voulaient que nous adhérions à l’euro – est la question Target 2. Ils doivent justifier pourquoi nous devrions nous associer à un groupe de pays qui sont si mal avisés qu’ils pensaient que le projet de l’euro pourrait un jour fonctionner – un projet qui met aujourd’hui en danger la stabilité financière européenne dans son ensemble.

Bien sûr, le véritable objectif des europhiles depuis l’époque de Jean Monnet est de créer un empire européen furtivement : « J’ai toujours cru que l’Europe se construirait par les crises ». Monnet a estimé que les crises économiques devaient être saluées comme des occasions de rapprocher les États européens, de renoncer à leur souveraineté et de passer progressivement à une Europe fédérale. En 1952, il écrivait à un ami : « Les nations d’Europe devraient être guidées vers le super-État sans que leurs peuples comprennent ce qui se passe. Cela peut se faire par étapes successives, chacune déguisée en une finalité économique, mais qui conduira finalement et irréversiblement à la fédération ».

Quiconque pense que le Royaume-Uni peut ratifier le désastreux accord de retrait signé le 25 novembre 2018 tout en évitant de se laisser entraîner dans un super-État européen – contrôlé par des mandarins non élus à Bruxelles et soutenus par des juges non élus à la Cour de justice européenne – est soit très naïf soit totalement malhonnête. Interrogez-les sur Target2 et dites à tous vos amis d’en faire autant.

Un rapport complet intitulé « Target2 : Le système de sauvetage silencieux qui « maintient l’euro à flot » est disponible à l’adresse suivante (en Anglais) : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3182995

Briefings for Brexit ; traduit par XPJ





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