Sortir de l’UE ? Paris semble avoir des arrière-pensées

L’UE ressemble de plus en plus à un empire austro-hongrois réincarné, avec l’Allemagne dans le rôle du cavalier autrichien et la France dans celui du cheval hongrois. À Washington, Moscou ou Pékin, et alors que le centre de gravité mondial se déplace, le Brexit ne peut que renforcer la perception selon laquelle l’Union européenne est condamnée à n’être rien d’autre qu’une version plébéienne du « Kakania » des Habsbourg immortalisé par Robert Musil. Certains signes montrent que Paris en prend conscience et regarde plus à l’est.

Depuis le référendum de 2005 et son retentissant non à la constitutionnalisation des traités de l’UE, un curieux dialogue de sourds a pu se développer en France entre les élites et les masses. Au risque d’en faire une caricature : les élites françaises sont désormais conscientes que les bénéfices de l’intégration européenne ont depuis longtemps atteint un point de rendement décroissant, mais que les coûts de l’introversion européenne continuent d’augmenter de façon exponentielle ; pourtant, ces mêmes élites s’accrochent à l’idée que le projet européen est « le dernier grand dessein », le seul opium du peuple pour leur « populace ingouvernable ». Dans le même temps, 52% des Français voteraient contre Maastricht aujourd’hui, 58% pensent que le projet européen est condamné, et seulement 29% voient l’UE comme une « source d’espoir » ; pourtant, s’il n’y a pas d’élan populaire en faveur d’un Frexit, c’est parce que ces mêmes masses préféreraient – tout bien considéré – s’en tenir au diable qu’elles connaissent et continuer à être dirigées par les élites allemandes (via Bruxelles) plutôt que de redonner les pleins pouvoirs à ce qu’elles considèrent comme les « élites corrompues et incompétentes » de la France.

En 2017, un Emmanuel Macron politiquement inexpérimenté, désireux de relancer le couple franco-allemand moribond, s’est publiquement engagé à faire tout ce qu’il faut pour améliorer le traité de l’Élysée de 1963. Mais comme l’Allemagne n’est pas la moins intéressée à partager son hégémonie avec la France, Paris dut faire toutes sortes de concessions unilatérales pour que Berlin accepte de prétendre qu’avec la signature du traité d’Aix-la-Chapelle (janvier 2019), le couple franco-allemand a retrouvé une nouvelle jeunesse. L’encre du traité n’était pas encore sèche quand une campagne clairement orchestrée est sortie de Berlin sur ce thème : si vous tenez vraiment à la « souveraineté européenne », commencez par partager votre siège à l’ONU et votre force de frappe nucléaire. Pour de nombreux européistes français, cette offensive allemande inattendue était une révélation attendue depuis longtemps.

Jusqu’en 2009, les élites françaises étaient tellement absorbées par l’idée chimérique de créer une Europe-puissance qu’elles n’ont pas remarqué qu’avec l’entrée en vigueur du nouveau droit de la mer (1994), la France, grâce à ses territoires d’outre-mer, avait acquis le deuxième plus grand domaine maritime au monde (75% dans l’Indo-Pacifique). La redécouverte par la France de la haute mer, sa réintégration dans la structure de commandement de l’OTAN et le renforcement des relations franco-britanniques (par les accords de Lancaster House de 2010) doivent être considérés comme trois phénomènes liés entre eux. En particulier, il convient de noter que depuis 2014, le pivotement progressif de la France vers l’Indo-Pacifique s’est développé en parallèle avec le retour progressif de la Grande-Bretagne à l’Est de Suez.

Depuis son flamboyant discours européiste à la Sorbonne en octobre 2017, l’enthousiasme juvénile de Macron pour le projet européen s’est considérablement refroidi. Son impatience croissante à l’égard de la politique des bacs à sable de Bruxelles et son intérêt croissant pour la haute mer ne sont nulle part mieux illustrés que dans un discours étonnant prononcé en décembre 2019 et peu, voire pas du tout, remarqué en Grande-Bretagne. Il mérite d’être cité plus longuement :

Quand on considère notre histoire sur le long cours, la France a alternativement embrassé sa réalité maritime ou lui a tourné le dos. À chaque fois qu’elle lui a tourné le dos elle s’est trompée. À chaque fois qu’elle a tourné le dos à ce destin en voulant embrasser des obsessions plus continentales, en refusant de voir qu’elle était une puissance maritime, en ayant peur du grand large […]. À chaque fois qu’elle s’est assumée comme puissance maritime, embrassant tout à la fois le grand large de l’océan et la Méditerranée elle a su conquérir de nouveaux espaces, être une puissance tout à la fois du savoir et de la géopolitique.[…] La France est la première puissance maritime d’Europe, ses façades maritimes sont majoritairement ultramarines, oui la France est à l’échelle de la planète bleue un Etat-archipel et c’est un atout unique sur le plan géopolitique. […] Et j’entends que nous continuions à exercer la plénitude de nos responsabilités à l’égard de nos voisins maritimes qu’il s’agisse de l’Australie, du Japon de l’Inde mais aussi des Etats-Unis et de la Chine. […] Je vous le dis avec beaucoup de conviction, le XXIème siècle, à beaucoup d’égards, fut continental par ses guerres, ses défis, la manière de penser les frontières puis de panser nos plaies et de nous réconcilier. Le XXIème siècle sera maritime. C’est là que se joue la puissance, la géopolitique de demain, celle du commerce comme des connexions. C’est sur cet espace que la France aura à se penser, à vivre avec ses alliés, ses voisins, peut-être ses ennemis. C’est par la mer que nous aurons à repenser notre présence, notre alimentation, nos recherches mais aussi les équilibres de notre planète et nos océans. Le XXIème siècle sera maritime, j’en suis profondément convaincu.

Déclaration du Président de la République aux assises de l’économie maritime

Il est peu probable que le président Macron appelle à un Frexit dans un avenir proche. Mais dans les années à venir, alors qu’il continuera, d’un côté, à vanter les mérites du « couple franco-allemand » et la nécessité de la « souveraineté européenne », de l’autre, Macron renforcera, tranquillement, l’entente cordiale franco-britannique, tout en continuant à se tourner vers la haute mer. L’ancrage Indo-Pacifique de la France est peut-être moins important qu’un Frexit à part entière, mais il est certainement plus qu’une stratégie de couverture en cas de désintégration européenne. La France et la Grande-Bretagne seront-elles partenaires, rivales ou les deux ?

Pour une analyse détaillée de la faiblesse globale de l’UE, des choix stratégiques de la France et de leurs implications pour le Royaume-Uni, voir A global France? Macron’s Indo-Pacific Pivot.

Tony Corn

Source : Briefings for Britain ; Traduit par XCN

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