Shell était au courant il y a 40 ans de la migration climatique à venir. Voici ce qu’ils ont dit au public

Article de Chloé Farand pour DeSmogUK, repris par TruePublica, traduit par Soverain

Chloe Farand – DeSmogUK. Il y a plus de trente ans, la compagnie pétrolière Shell a été avertie en privé que ses propres produits étaient responsables du changement climatique qui, à son tour, pourrait conduire à une migration climatique à grande échelle. Pourtant, au cours de la décennie suivante, l’entreprise a publiquement justifié le besoin continu de combustibles fossiles comme étant le seul moyen réaliste de parvenir à un développement durable et de sortir les communautés vulnérables de la pauvreté.

Shell a utilisé à maintes reprises les arguments de la croissance démographique et de la demande croissante d’énergie au cœur de ses déclarations publiques sur son rôle moteur du développement économique et durable.

Mais Shell savait aussi que la combustion de carburants fossiles « modifierait l’environnement de telle manière » qu’elle affecterait certaines parties de l’ « habitabilité » du monde et pourrait conduire à de nouveaux schémas de migration.

Il existe une relation évidente entre le changement climatique et la migration forcée à mesure que les récoltes se détériorent et que les conditions météorologiques extrêmes augmentent. Mais des recherches récentes montrent également qu’il est impossible de séparer le changement climatique de la multitude d’autres facteurs qui poussent les gens à quitter leur pays.

Des documents découverts par Jelmer Mommers de De Correspondent, et publiés sur Climate Files, montrent le décalage entre ce que Shell savait en secret et ce qu’elle a décidé de dire en public. Tout au long des années 1990, les documents montrent que Shell a omis de mentionner publiquement que la combustion de carburants fossiles obligerait les gens à quitter leur foyer en raison de l’élévation du niveau de la mer et que des régions entières du monde pourraient devenir inhabitables.

1988 : « Certaines parties du monde pourraient devenir inhabitables »

DeSmog UK a déjà fait état d’un rapport confidentiel de 1988 intitulé Greenhouse Effect, qui montrait que Shell était au courant de l’impact de ses produits à base de carburants fossiles sur le changement climatique. Le rapport explique également comment les conséquences du changement climatique, telles que l’élévation du niveau de la mer, pourraient avoir un impact direct sur les moyens de subsistance et les schémas migratoires des populations.

Le rapport s’est servi de l’exemple du Bangladesh pour illustrer ce point. Ces dernières années, le Bangladesh a connu des inondations dramatiques qui ont contraint des centaines de milliers de réfugiés climatiques à quitter leur foyer et à se réfugier dans des abris d’urgence.

L’année dernière, le premier ministre du Bangladesh, Sheikh Hasina, a déclaré à l’ONU qu’une élévation d’un mètre du niveau de la mer – un scénario plausible pour ce siècle – submergerait un cinquième du pays et transformerait 30 millions de personnes en « migrants climatiques ».

Shell a reconnu que les impacts des changements climatiques « pourraient être les plus importants de l’histoire » et « pourraient modifier l’environnement de telle sorte que l’habitabilité deviendrait plus appropriée dans certaines régions et moins appropriée dans d’autres ». Le document souligne que la migration est une conséquence potentiellement inévitable de ces changements.

A l’époque, Shell a également été avisée que pour concilier la fourniture d’énergie à une population mondiale en pleine croissance et trouver une solution à l’impact environnemental de la production d’énergie, elle devait « adopter une politique commune pour l’énergie et l’environnement ».

Bien que Shell ait été informée très tôt de l’impact que le changement climatique pourrait avoir sur les schémas de migration et les mouvements de population à l’échelle mondiale, sa rhétorique tout au long de la prochaine décennie a continué à promouvoir l’utilisation des combustibles fossiles comme seul moyen efficace de répondre à la demande mondiale d’énergie.

1992 : « Un défi en trois volets : énergie, environnement et population »

Dans un discours prononcé à Londres en 1992, le président du groupe Royal Dutch Shell et le président de son conseil de surveillance, Lodewijk Christiaan van Wachem, a déclaré à l’auditoire que l’entreprise était confrontée à un triple défi : « la demande mondiale croissante d’énergie, la croissance de la population mondiale et la nécessité de préserver un monde viable pour les générations futures ».

M. Van Wachem a ajouté que pour relever ce défi, Shell devait « établir un modèle de croissance durable » avec la mise en garde suivante : « il n’y a pas les ressources pour tout faire en même temps [normes environnementales élevées et augmentation de la consommation d’énergie] ».

Le discours ne mentionnait pas ce que Shell savait en privé, à savoir que le réchauffement de la planète et l’élévation du niveau de la mer qui en résulterait pourraient entraîner des flux migratoires importants.

Pour Van Wachem, la satisfaction de la demande croissante d’énergie devait prendre le pas sur les préoccupations environnementales et Shell devait continuer à brûler des énergies fossiles. Il a ajouté que « le degré de liberté de choisir parmi ceux-là [Les options les plus ou moins rentables d’énergie fossile] sera limité ».

Shell a reconnu qu’ « il se peut qu’aucune revendication d’amélioration de la condition des populations, même les plus pauvres, ne justifie l’utilisation excessive ou injustifiée de l’énergie ». Mais il était alimenté par un seul message : la croissance économique, le développement durable et les combustibles fossiles étaient intrinsèquement liés.

M. Van Wachem a reconnu que « certaines énergies renouvelables semblent prometteuses », mais qu’il faudra du temps pour qu’elles deviennent une source d’énergie compétitive sur le marché.

Pour donner plus de poids à son argument de croissance économique et durable par rapport à une politique climatique ambitieuse, il a minimisé ce que l’entreprise savait déjà sur la science climatique et a souligné le « débat entre individus et groupes faisant autorité sur la science fondamentale » et ses impacts dans différentes parties du monde.

Bien que Shell était consciente du phénomène de migration provoquée par le climat, l’entreprise continuait de considérer la croissance démographique comme un élargissement des débouchés pour ses propres produits, ce qui, selon elle, mènerait au développement économique.

1994 : Marchés émergents

Dans un rapport intitulé « Energy for development », Shell a présenté différents scénarios pour répondre à la demande croissante d’énergie jusqu’en 2020.

L’entreprise a vu dans l’explosion démographique et la demande croissante d’énergie une occasion de lancer son activité sur les marchés émergents et d’amener le pétrole, le gaz et le charbon – la forme la plus polluante de combustibles fossiles – dans les pays en développement.

DeSmog UK a déjà signalé que des documents confidentiels datant des années 1980 montraient que Shell savait que le charbon produisait plus d’émissions que d’autres combustibles fossiles et a suggéré de s’en éloigner comme moyen de lutter contre le changement climatique.

« Les mesures environnementales viennent après le développement économique »

Dans un discours prononcé en Indonésie en 1994, Mark Moody-Stuart, directeur général du groupe Shell, a insisté sur le fait que bien que « nous allons tous en pâtir si l’activité économique dégrade l’environnement », seuls le pétrole et le gaz favoriseront le développement pour les générations futures.
Là encore, les conséquences du changement climatique sur les moyens de subsistance des populations et le risque de créer des régions « inhabitables » du monde n’ont pas été mentionnés.

Au lieu de cela, l’accent a été mis sur « l’extraction du maximum » de chaque gisement pétrolier et gazier « et sur la meilleure utilisation possible ».

 

« Un nombre croissant de réfugiés environnementaux »

La même année, une séance d’information interne de Shell sur la population, l’énergie et l’environnement a remis la question de la migration au premier plan des questions mises en évidence pour les dirigeants de l’entreprise.

Elle a reconnu que « les pressions environnementales telles que la sécheresse, l’érosion des sols, la désertification et d’autres problèmes ont augmenté le nombre de réfugiés environnementaux » ainsi que d’autres facteurs socio-économiques.

Le document d’information est allé plus loin et a souligné que la migration motivée en partie par la « dégradation de l’environnement » augmenterait les pressions sociales, économiques et environnementales.

1997 : « Le développement durable et le défi de l’énergie »

Dans une présentation sur la vision de Shell en matière de pérennité, le directeur du groupe, John Jennings, a répété au public le message de Shell selon lequel « il n’y a pas d’alternative pratique à ce délai » pour répondre à la demande d’énergie avec autre chose que des combustibles fossiles.

Au lieu de cela, Jennings a suggéré que l’histoire se souviendra de la combustion continue des combustibles fossiles comme d’une « phase primitive » et a dit qu’il restait une incertitude derrière la science du climat.

Bien que Shell connaissait le risque de changement climatique pour les moyens de subsistance des communautés vulnérables, elle continuait de justifier la combustion de carburants fossiles par ses engagements en faveur du développement durable – un objectif lui-même menacé par Shell et d’autres produits des géants du charbon, du pétrole et du gaz.

Pour Shell, un « changement brusque des activités commerciales » n’était pas une option.

Aujourd’hui, le lien entre le changement climatique, la population et la demande d’énergie demeure au cœur de la stratégie commerciale de Shell.

Une porte-parole de Shell a déclaré à DeSmog UK : « Nous avons depuis longtemps reconnu le défi climatique et le rôle essentiel de l’énergie dans le dynamisme de l’économie mondiale, l’élévation du niveau de vie et l’amélioration des conditions de vie. Pourtant, il y a encore plus d’un milliard de personnes dans le monde sans accès sûr et fiable à l’énergie ou aux avantages de base qu’elle procure.

« La société est donc confrontée à un double défi : répondre à la demande croissante d’énergie, tout en faisant la transition vers un monde moins pollué par le carbone.

L’entreprise a également intensifié son travail sur la migration vers les villes avec des personnes cherchant à accéder à des ressources telles que l’énergie et l’eau et les pressions qui en résultent sur la demande et la pérennité.

Mais Andrew Pendleton, directeur de la politique et du plaidoyer au think tank New Economics Foundation, a accusé Shell de ne pas avoir réussi à changer de modèle d’entreprise alors qu’il connaissait le « coût humain » et qu’il avait « de multiples possibilités de se transformer progressivement en une autre sorte d’entreprise énergétique ».

Il a dit : « Malheureusement, en continuant délibérément à tirer profit de la surchauffe de l’atmosphère terrestre, elle a probablement déjà contribué à réaliser ses propres prophéties et à sceller le sort de nombreuses personnes dans les pays de faible altitude et les nations insulaires[menacées par l’élévation du niveau de la mer] ».

« Tout comme les compagnies de tabac connaissant les liens entre le tabagisme et le cancer bien avant qu’il ne soit connu du grand public, il s’avère que Shell connaissait les effets néfastes de ses produits sur le climat lorsqu’ils sont brûlés et le coût humain des ravages qu’ils causeront ».

Dans une déclaration, Shell a indiqué que les questions liées aux changements climatiques et à leurs causes faisaient partie du discours public depuis de nombreuses décennies.

« La suggestion selon laquelle le groupe Shell possédait des connaissances uniques sur les changements climatiques n’est tout simplement pas correcte. Notre position sur les changements climatiques est documentée publiquement depuis plus de deux décennies par le biais de publications telles que notre rapport annuel et notre rapport sur le développement durable », a déclaré le porte-parole de Shell.

Recherche sur les migrations climatiques

Le lien entre migration et changement climatique est complexe.

Alex Randall, qui dirige le projet de recherche Climate and Migration Coalition, a déclaré à DeSmog UK qu’il existait sans aucun doute une relation entre les impacts du changement climatique et la migration des personnes, mais que les niveaux de richesse et d’infrastructure devaient être pris en compte.

« Les gens ont toujours été déplacés par des catastrophes telles que les ouragans, les sécheresses et les inondations soudaines. Nous pouvons dire que, dans une certaine mesure, le changement climatique a déjà modifié les schémas de migration », a-t-il dit.

Randall a ajouté que des recherches récentes ont montré que la majorité des migrations liées au climat seront intérieures et de courte distance, plutôt que sur de longues distances et au-delà des frontières internationales, et que les impacts climatiques sont l’un des nombreux autres facteurs socio-économiques qui incitent les gens à se déplacer.

« Cette recherche considère toujours les impacts du changement climatique comme une dimension importante de la migration – aujourd’hui et à l’avenir », a-t-il dit.

 

Article de Chloé Farand pour TruePublica, traduit par Soverain
Source : http://truepublica.org.uk/united-kingdom/shell-knew-about-climate-migration-40-years-ago-this-is-what-it-told-the-public/

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