Le risque politique augmente en Italie alors que les opposants à l’euro flirtent avec le pouvoir

Il avait été supposé que Silvio Berlusconi contrôlerait la droite italienne. Et puis… tout à coup, l’UE pourrait se tourner vers Matteo Salvini, premier ministre de la Ligue du Nord, qui joue selon des règles très différentes…

 

Les grandes banques anglo-saxonnes et les fonds spéculatifs sont en train de conseiller discrètement à leurs clients de se préparer aux troubles avant les élections italiennes de début mars, avertissant qu’une déferlante des partis populistes anti-UE menace de briser le « calme » politique de l’Europe.

Un nouveau lot de sondages au cours de la fin de semaine a montré un nouveau creux dans le centre politique italien, avec des risques croissants de blocage ou même le « scénario cauchemardesque » d’une coalition radicale et prête à violer frontalement le droit des traités de l’UE.

Les marchés sont devenus sensibles au risque politique après une série de fausses alertes : l’élection de Donald Trump et la montée populiste en Hollande et en France. Les craintes suscitées par un choc financier mondial à la suite du référendum du Brexit se sont révélées absurdes.

Mais cela a peut-être conduit à une certaine indifférence à l’égard de l’Italie, qui est confrontée au double danger du bouleversement électoral, alors que les investisseurs commencent à s’inquiéter de la diminution progressive des achats d’obligations par la Banque centrale européenne, qui est actuellement le seul grand acheteur de la dette du Trésor italien.

Les entreprises italiennes n’offrent pas une prime de risque politique suffisante avant les élections du 4 mars. « Nous recommandons de réduire l’exposition sur la région « , a déclaré Matthew Bailey, un conseiller en stratégie de crédit chez JP Morgan.

 

 

Les dépôts réglementaires du plus grand fonds spéculatif mondial, Bridgewater, montrent qu’il a pris une position « au rabais » de 22 milliards de dollars US (16 milliards de livres sterling) sur les actions européennes (début février), avec de gros paris contre Intesa Sanpaulo et Unicredit en Italie et les groupes énergétiques ENI et ENEL.

Bridgewater cible également des entreprises en France, en Espagne, aux Pays-Bas et en Allemagne, mais ce qui est frappant, c’est qu’il a triplé ses mises à court terme contre l’Italie pour atteindre 3,2 milliards de dollars entre octobre et février. 

Cela coïncide avec l’ascension constante des partis anti-UE et la mort apparente du centre-gauche italien, principal refuge des pro-européens. Un nouveau sondage Demetra a montré que le mouvement Cinq Étoiles, fondé par le comédien néo-anarchiste Beppe Grillo, s’impose comme étant le plus grand parti avec 29,4 % des sondés.

L’autre bouleversement, c’est que la Ligue du Nord (droite dure) se rapproche avec le parti « Forza Italia » de Silvio Berlusconi et pourrait être dans la position extraordinaire de choisir le prochain Premier ministre en vertu de l’accord de coalition de la droite, s’ils obtiennent une majorité commune et cela semble de plus en plus probable.

Cela propulserait le leader de la Ligue, Matteo Salvini – qui qualifie l’euro de « crime contre l’humanité » – au centre de la politique européenne. « Si nous gagnons par un vote, Salvini sera premier ministre, c’est aussi simple que cela », a déclaré Claudio Borghi, porte-parole du parti en charge de l’économie.

La Ligue n’ a pas abandonné sa plateforme anti-euro. Elle souhaite encore restaurer la lire mais préfère maintenant avancer pas à pas avec des tactiques dîtes du salami, une sorte de « méthode Monet » inversée. Elle prévoit d’émettre des « bons du Trésor permanents » échangeables pour rembourser les entrepreneurs et les arriérés du gouvernement, créant ainsi une monnaie parallèle de facto au sein de l’eurozone qui subvertirait alors l’union monétaire de l’intérieur. Elle s’engage à modifier la Constitution italienne afin d’établir la primauté du droit italien sur le droit communautaire, en introduisant une clause dite « clause de Karlsruhe » qui imiterait la position de la Cour constitutionnelle allemande.

 

 

« Nous allons avoir une discussion très ouverte avec les responsables à Bruxelles et leur dire que [s’agissant du déficit] nous ne pourrions pas nous en moquer plus. Nous devons mettre en œuvre un programme de relance pour parvenir à une croissance durable, et nous pensons que le ratio de la dette au PIB diminuera en raison de l’effet de dénominateur « , a déclaré M. Borghi.

« Nous sommes très détendus sur ce que l’UE peut nous faire. La différence entre la Grèce et l’Italie, c’est que nous payons l’argent de l’UE. Nous sommes un contributeur net « , a-t-il dit.

Il est clair qu’un tel gouvernement serait à la merci de Bruxelles pour tout, de la politique budgétaire à la crise des migrants. Même si Forza Italia a l’avantage dans une coalition de droite – ce qui reste le résultat le plus probable -, un tel gouvernement est susceptible de mener toute une série de politiques contraires aux règles de l’union monétaire. Citigroup a déclaré que les plans pour un impôt uniforme augmenterait le déficit budgétaire de 1,2 % du PIB.

Lorenzo Codogno, ancien économiste en chef pour le Trésor italien et maintenant à la LC Macro Advisors, a déclaré que le paquet de réductions d’impôts, des pensions plus élevées, et les dépenses sociales, coûterait ensemble 10 % du PIB. « Ils continuent à promettre la lune. Aucun économiste sérieux ne prendrait ces dispositifs au pied de la lettre ».

Citigroup a déclaré qu’il y a 15 % de chances qu’il y ait une alliance (a priori contre nature) entre la Ligue du Nord et le mouvement Cinq Étoiles – unis principalement par leur aversion pour les diktats de Berlin et de Bruxelles – estimant que cela augmenterait les écarts de risque sur les obligations italiennes à 10 ans de 125 points de pourcentage. Il met une chance de 25 % d’une coalition de gauche conduite par le mouvement Cinq Étoiles (M5S). « L’élection italienne a le potentiel de faire bouger le marché « , a déclaré le mouvement.

Le M5S a abandonné son projet de référendum sur l’appartenance du pays à l’euro, tout en menaçant de jouer cette carte à l’avenir, s’il ne parvient pas à obtenir des concessions de l’UE. Il a abandonné certaines politiques plus radicales sous la houlette de son jeune dirigeant télégénique Luigi Di Maio, mais en fin de compte, le manifeste des cinq étoiles viole fondamentalement les politiques de l’UE et le droit des traités.  

 

 

La question du « Italexit » de l’euro a été dépassée par les événements. Aucun de ces mouvements ne prévoit une rupture totale avec l’euro comme le prévoyait Marine Le Pen avant les élections françaises de l’année dernière [1].

Le danger pour les autorités de la zone euro est aujourd’hui d’une autre nature: les Italiens sont devenus profondément cyniques quant aux revendications du projet de l’UE et au manque de solidarité lorsque celle-ci est attendue. Le sentiment est omniprésent que l’Union monétaire a été « jouée » par d’autres – principalement l’Allemagne – au détriment de l’économie industrielle italienne, et que l’Italie a été laissée à elle-même pour faire face à la crise des migrants après la fermeture de la route des Balkans.

La riposte des partis anti-UE italiens consiste à se défendre en prenant les choses en main. La crise politique permanente de l’UE n’ a pas disparu. Elle a muté.

 

Ambrose Evans-Pritchard

Traduit de l’Anglais par Soverain

Source de l’article original

 

[1] (NDT : Evans-Pritchard connaît bien les mouvements souverainistes mais sur cette question, on ne peut pas dire aujourd’hui que MLP prévoyait une sortie claire et nette du fait des multiples versions sur le sujet lancées par le parti).

Ambrose Evans-Pritchard est rédacteur en chef des affaires internationales du Daily Telegraph. Il couvre la politique et l’économie mondiale depuis 30 ans, basé en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Il a rejoint le Telegraph en 1991, en tant que correspondant à Washington et plus tard correspondant pour l’Europe à Bruxelles.

En collaboration avec Ambrose Evans-Pritchard, Soverain traduit régulièrement quelques uns de ses articles afin de les mettre à la disposition des Français désireux d’avoir un autre angle de vue sur l’actualité européenne.

Les articles originaux de cet auteur sont disponibles sur le site du Telegraph à l’adresse suivante : https://www.telegraph.co.uk/authors/ambrose-evans-pritchard/
Si vous avez la possibilité de souscrire à un compte Premium sur le Daily Telegraph, n’hésitez pas une seconde afin de profiter au maximum de la plume de cet excellent auteur !

Partager cet article sur :