Que penser du remaniement gouvernemental du 16 Octobre?

Depuis la démission de Gérard Collomb, un remaniement a été envisagé par l’exécutif. Il faut dire qu’après la démission de trois ministres d’État sur trois, une recomposition gouvernementale semblait inévitable, surtout si l’on tient compte du contexte de ces démissions.

François Bayrou était, lui, parti l’an dernier suite à la fameuse affaire d’emplois fictifs en lien avec les députés européens du MoDem. Nicolas Hulot a claqué la porte du ministère de la Transition écologique et solidaire sans prévenir l’exécutif et en critiquant la ligne politique, néolibérale et guidée par les lobbies, du parti au pouvoir. Enfin, le départ de Gérard Collomb a été le plus original du quinquennat. Après avoir annoncé sa démission prochaine du Gouvernement pour candidater (à nouveau) à la mairie de Lyon en 2020, le locataire de la place Bauveau s’est attiré les protestations de l’opposition, parlant d’un homme sans motivation à ce ministère. Ce sifflet général l’a incité à déposer d’ores et déjà sa démission, que le Président de la République a refusée. Collomb choisit alors de démissionner malgré tout, par le même procédé que Nicolas Hulot, et annonce quelques jours plus tard qu’il ne sera pas candidat à la mairie de Lyon sous la bannière du parti présidentiel.

S’est ajouté à cela la démission de Laura Flessel, en proie à des ennuis fiscaux, et l’élection médiocre de Richard Ferrand à la présidence de l’Assemblée Nationale (52 % contre 65 pour François de Rugy), au profit du MoDem Marc Fesneau qui a presque obtenu deux fois plus de voix que de députés de son groupe. Vous me direz qu’il n’y avait pas de candidat MoDem contre M. De Rugy, mais même en additionnant les voix de Ferrand et Fesneau, on obtient un score inférieur à celui de l’actuel Ministre de la Transition écologique et solidaire. Ceci constitue ainsi un recul, d’autant plus que M. Ferrand n’a même pas obtenu la moitié des voix de l’hémicycle.

Tous ces éléments illustrent la perte de régime de la politique macronienne, et débouche sur un remaniement difficile, tant il s’est fait attendre. Nous vous proposons ici de voir ce qu’il en ressort.

Pas de changement de ligne politique

Comme annoncé par Emmanuel Macron au 20h de TF1, la ligne politique va rester la même. Regrettable, puisque cela signifie que les critiques de Nicolas Hulot (et d’une bonne partie des Français par la même occasion) n’ont pas été entendues. Ainsi le nouveau gouvernement ne sera sûrement pas plus écologique que le précédent, parce qu’aucune mesure supplémentaire ne sera prise à l’encontre des lobbies faisant obstacle à la transition écologique. Les critiques concernant la sécurité, la justice, la mauvaise politique migratoire (pour la gauche comme pour la droite) ou la casse sociale continueront alors très probablement d’être émises. Remarquons au passage que l’État semble s’être appauvri au point que le Président filme son discours dans le noir, avec un éclairage low-cost bicolore et des feuilles raturées.

Les changements de poste

Christophe Castaner prend la place laissée vacante par Gérard Collomb, après un intérim assuré par le Premier Ministre. Juriste de profession, il entre au PS en 1986, et y fait la connaissance d’Olivier Faure, Michel Sapin et Manuel Valls. L’on note par ailleurs que jeune adulte, il a vécu pendant deux ans en jouant au poker et s’est rapproché d’un caïd de son département, décédé lors d’un règlement de compte. Il a également fait du cabinet ministériel entre 2000 et 2002.

C’est en 2001 que M. Castaner est élu pour la première fois, remportant les municipales de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence). Le provençal décroche aussi d’autre mandats, à savoir celui de conseiller régional en 2004 et celui de député de sa circonscription en 2012. Cette dernière fonction lui permet entre autres d’être rapporteur de la fameuse loi Macron.

L’homme du sud est un des premiers à rejoindre Emmanuel Macron, il a déclaré à ce sujet qu’il faut être « au bon endroit au bon moment, sans forcément savoir ce que l’on sera après ». L’on retiendra également sa première partie d’un meeting d’Emmanuel Macron à Marseille, et ses attaques conspirationnistes contre le Sénat.

Une fois le premier Gouvernement Philippe constitué, il endosse deux postes ministériels (porte-parole du Gouvernement et secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement). S’y ajoute ensuite son poste de délégué national de LREM (étant élu sur un total de un candidat) avant qu’il n’abandonne le poste de porte-parole du Gouvernement.

Jacqueline Gourault quitte son ministère auprès de l’Intérieur pour remplacer Jacques Mézard à la Cohésion des territoires. Cette enseignante en histoire-géographie s’est engagée en politique en 1974 pour soutenir la candidature de Valéry Giscard d’Estaing à la présidentielle.

Sa première élection date de 1983, comme conseillère municipale, puis maire en 1989. Elle occupe au fur et à mesure tous les mandats locaux à régionaux possible dans le département du Loir-et-Cher et la région correspondante, et est élue sénatrice en 2001, ce qui lui donne l’occasion d’être vice-présidente du Sénat de 2014 à 2017.

Le Gouvernement Philippe II lui offre le poste de ministre auprès du ministre de l’Intérieur (« grâce à François Bayrou » d’après ses propos), à travers lequel elle a entre les mains les dossiers corses (dialogues avec les régionalistes Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni) et alsaciens (préparation à la fusion des départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin). Nous vous laisserons vous faire un avis sur l’action accomplie et finirons par nous remémorer ses hurlements étonnants à l’Assemblée Nationale le 19 avril dernier.

Sébastien Lecornu n’est désormais plus rattaché au ministère de la Transition écologique et solidaire, mais à celui de la Cohésion des territoires. Conseiller en communication de profession, ce jeune ministre a adhéré à l’UMP dès ses 16 ans, et sa première élection date de 2014, à la mairie de Vernon. En parallèle, il a également été lieutenant en gendarmerie et par la-même commandant de l’époque d’Alexandre Benalla. C’est en 2017 qu’il est nommé secrétaire d’État auprès de Nicolas Hulot, après avoir été maire puis président de département. Lui ont été confiés les dossiers de la fermeture de Fessenheim (repoussée à 2020 voire 2021 ou 2022), l’extension de la centrale de Flamanville, ou la fermeture des centrales à charbon restantes en France (leur fermeture étant prévue à 2022 mais non sans entrave).

Mounir Mahjoubi change également de ministère de rattachement, passant de Matignon à Bercy. Le jeune homme a débuté son engagement en se syndiquant à la CDFT en 2000 et en adhérant au Parti Socialiste en 2002, suite à quoi il a étudié à l’université de la Sorbonne et à Sciences Po Paris. Lors de l’élection présidentielle de 2012 il fait campagne pour François Hollande, qui le nomme en 2016 président du Conseil national du numérique. Le franco-marocain quitte ensuite ce poste en 2017 pour se lancer dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, ce qui lui assure son fameux secrétariat d’État auprès du Premier ministre chargé du Numérique. Sa seule élection est celle au poste de député de la seizième circonscription de Paris, avec le faible score de 51,18 % contre Sarah Legrain (France insoumise).

Les nouveaux venus

Franck Riester est le successeur de Francoise Nyssen à la culture. Ce diplômé de l’ESSEC, sans autre profession que la fonction publique, est élu depuis 1995 (conseiller municipal puis maire de Coulommiers, puis député depuis 2007). Il est un des élus à l’origine de la scission « constructive » des Républicains, avec notamment Thierry Solère ou Lise Magnier, ce qui leur a valu leur exclusion du parti de droite. À l’Assemblée nationale, il est rapporteur des lois Hadopi 1 et 2, et membre du collège éponyme.

Pour rappel, la loi Hadopi 1 a été critiquée par la CNIL pour la sanction disproportionnée qu’elle prône, ou des atteintes à la vie privée comme la surveillance des employés par leurs employeurs obligatoire dans les entreprises concernées. La limite entre la vie privée et la surveillance d’Internet n’est d’ailleurs pas clairement indiquée dans le texte de loi. La majorité avait d’ailleurs établi une procédure d’urgence, réduisant la consultation du Sénat, et avait coupé le micro de ses membres opposés au projet de loi comme Christian Vanneste ou Lionel Tardy.

Franck Riester a également remis en 2011 au ministère de la Culture un rapport proposant de « rationaliser les dispositifs d’aide existants » et de « rassembler les sociétés de l’audiovisuel public en un groupe unique ». Par ailleurs, suite à sa récente nomination, il hérite du fameux dossier de refonte de l’audiovisuel confié auparavant à François Nyssen.

En 2016, il a d’abord soutenu Bruno Le Maire… Puis Alain Juppé, piuis François Fillon, et finalement Emmanuel Macron.

Marc Fesneau succède à Christophe Castaner aux relations avec le Parlement. L’habitant du Loir-et-Cher, actuel membre du MoDem, est élu conseiller municipal en 1995 puis maire en 2008, et enfin, président de communauté de communes. Il a également été membre du bureau de l’Association des maires de France, dirigée par François Baroin. Son entrée à l’Assemblée nationale lui permet d’être président du groupe Modem dès juin 2017, et il n’a réellement fait parler de lui à l’échelle nationale que lors de la dernière élection du Président de l’Assemblée nationale, scrutin lors duquel il obtient plus de voix que de députés de son groupe, notamment par rejet de Richard Ferrand. Il fait partie des députés les plus actifs de son groupe, même s’il est largement devancé par l’opposition, tels les Insoumis, certains Républicains comme Fabien Di Filippo ou Marc Le Fur, ou encore Emmanuelle Ménard.

Gabriel Attal obtient un secrétariat d’État sans portefeuille auprès de Jean-Michel Blanquer. Encarté au PS depuis 2011, le natif de Clamart s’engage en 2016 aux côtés d’Emmanuel Macron (critiquant le rejet par une moitié du PS de la loi Macron), ce qui lui permet d’être investi par En Marche puis élu député en juin 2017. Son aisance à l’oral lui permet de décrocher plusieurs invitations sur les médias nationaux, toujours pour soutenir la majorité à l’exception des propos de Gérard Collomb sur « les migrants » et le « benchmarking ». En décembre, Gabriel Attal est rapporteur de la loi Orientation et Réussite des étudiants et a notamment eu à affronter l’opposition frontale de la France insoumise sur le cas de la sélection à l’université.

Didier Guillaume remplace Stéphane Travert à l’Agriculture. Connu depuis longtemps, l’ancien président du groupe socialiste au Sénat est également un habitué de la politique : conseiller municipal, conseiller régional, maire, conseiller général puis président du conseil général de la Drôme et sénateur, sont les mandats qu’il a décroché en 35 ans de vie politique. Les fonctions de conseiller politique auprès de Jean Glavany (ministre de l’Agriculture de l’époque) et de directeur de campagne de Manuel Valls pour la primaire de 2017 lui ont également été confiées. Au Sénat, après avoir passé 10 ans dans le groupe socialiste, il annonce son intention d’arrêter la vie politique… mais y renonce, et choisit de siéger dans le groupe RDSE (centre gauche). C’est quelques mois après qu’il est nommé ministre de l’Agriculture par Edouard Philippe.

Emmanuelle Wargon remplace Sébastien Lecornu au poste de secrétaire d’État sans portefeuille auprès de François de Rugy. Diplômée d’HEC, de Sciences Po Paris et de l’ENA, elle n’a jamais été élue à la fonction publique. Haute fonctionnaire de profession, c’est à la Cour des comptes qu’elle a officié en 1997 et dans les années 2000, puis au ministère des Affaires sociales sous le gouvernement Fillon jusqu’au départ de ce dernier, et enfin auprès du ministère du Travail de 2012 à 2015. Après avoir quitté ce dernier poste, elle est recrutée par Danone en tant que directrice de communication, avant d’être nommée à ce secrétariat d’État auprès de Brune Poirson, ancienne employée de Véolia.

Christelle Dubos obtient un secrétariat d’État auprès d’Agnès Buzyn. Hormis le fait qu’elle a travaillé quelques années comme travailleuse sociale, puis au Centre Intercommunal d’Action sociale, pas grand-chose à dire sur cette nouvelle venue en politique. Elle est élue conseillère municipale en 2014 avant d’adhérer pour la première fois à LREM deux ans plus tard, et d’être élue députée de la Gironde aux dernières élections. À l’Assemblée, elle est co-rapporteuse de la loi ELAN, qui a entre autres introduit le bail numérique, changé la législation sur les locations touristiques et assoupli la loi Littoral.

Agnès Pannier-Runacher est une nouvelle secrétaire d’État auprès de Bruno Le Maire, succédant ainsi à Delphine Gény-Stephann, qui s’est faite remarquer pour son gros patrimoine de 16 millions d’euros. La remplaçante est diplômée d’HEC et de l’ENA, et dirigeante d’entreprise. Elle n’a jamais été élue non plus, et a travaillé à l’inspection des finances, au cabinet de direction de l’AP-HP, au Samu de Paris, à la Caisse de dépôts et des Consignations et au Fonds Stratégiques d’Investissement. Elle a aussi intégré la Caisse des Dépôts et la Fondation Grameen Crédit Agricole. C’est à l’issue de cette carrière mi-public mi-privée que l’énarque est nommée secrétaire d’État.

Pour résumer, avec ce remaniement nous avons gagné :

– deux personnes qui n’ont jamais été élues

– deux rapporteurs de lois critiquées (Hadopi, ELAN)

– plusieurs possesseurs de vestes souples (l’un d’eux étant tout de même passé de Giscard à Madelin, puis Juppé, puis Fillon, puis Macron, et un autre disant qu’il allait abandonner la politique, pour y retourner ensuite dans un groupe politique différent)

– le représentant d’un allié fragile (Marc Fesneau, dont le président de parti, M. Bayrou, a évoqué des doutes sur le renouvellement de son alliance pour les européennes, et qui soutient Macron parce que le contexte est difficile, cf. son débat face au Grand Jury de RTL)

– une ancienne employée d’un lobby culinaire auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire

– des promotions insolites, comme celle de Jacqueline Gourault, dont le travail ne semble pas particulièrement reconnu par la majorité elle-même, ou celle de Christophe Castaner au ministère de l’intérieur alors qu’il a toujours été membre de la commission des Finances à l’Assemblée.

En excluant le Premier ministre lui-même, on note par ailleurs que sur les 22 ministres du Gouvernement Philippe I, seuls 11 sont toujours en place. Si l’on considère cette fois ceux qui occupent toujours leur fonction depuis le début du Gouvernement Philippe II, ils sont 19 sur 29, ce qui est moins alarmant mais témoigne malgré tout d’une certaine instabilité. Macron aurait-il malgré lui restauré les défauts de stabilité de la Quatrième République, du fait de son impopularité ? Quoi qu’il en soit, le quinquennat n’est pas fini, et nous réserve certainement d’autres surprises, peut-être aurons-nous affaire à d’autres hurlements…

Olivier Rousseau.

Je m’intéresse notamment à la politique française, mais aime parfois m’évader vers des sujets sociétaux ou internationaux. J’ai mon p’tit quart d’heure de folie chaque mois. Rédige également pour www.infopremiere.fr


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