Quatre raisons pour lesquelles l’essor de Vox va se poursuivre

Cet article publié le 12 octobre 2018 sur le site du journal espagnol The Objective a été rédigé par Miguel Ángel Quintana Paz, professeur à la faculté des Sciences sociales de l’Université européenne Miguel-de-Cervantes de Valladolid. Il est également membre de l’Institut EMUI, qui s’occupe des affaires méditerranéennes à l’Université Complutense de Madrid. Docteur en philosophie, ancien chercheur à Boston, Turin et Vienne, il s’intéresse particulièrement à la figure de Ludwig Wittgenstein et a aussi été récompensé pour son œuvre littéraire.

Il traite dans cet article de l’essor que connaît ces derniers mois le parti espagnol de droite radicale (ou d’extrême droite, selon les classifications) Vox, fondé en 2013 et dirigé depuis lors par Santiago Abascal, ancien membre de la formation conservatrice hégémonique outre-Pyrénées, le Parti populaire (PP).

Ma plaisanterie favorite est danoise et affirme que la prévision est un art difficile, surtout en ce qui concerne le futur. Malgré tout, les bonnes prédictions sont un signe de la justesse de notre raisonnement car, aussi élégante que puisse nous paraître la physique newtonienne, nous ne l’honorerions comme nous le faisons aujourd’hui si elle n’avait pas été confirmée par les observations de Flamsteed[1] et de centaines d’astronomes qui ont suivi. La noblesse oblige les analystes de n’importe quel champ d’étude à s’y prêter : ils doivent montrer qu’ils savent prévoir au moins certaines choses. Je me lancerai donc dans l’arène de Vistalegre[2] et parierai sur le fait que Vox a devant lui un avenir prometteur en tant que parti – et ce indépendamment de l’avis que je peux avoir sur ce phénomène (Newton n’a probablement pas dû apprécier non plus que des pommes lui tombent sur la tête).

Parce que le journalisme « engagé » l’y aidera tout en tâchant de l’éviter.

Depuis que, le dimanche 7 octobre dernier, Vox est parvenu à réunir neuf mille adeptes, nous avons vu, entre deux cris d’orfraie, plusieurs journalistes se demander ce qu’ils pourraient faire pour mettre des bâtons dans les roues d’une telle formation. Il s’agit avant tout de journalistes « engagés », souvent de gauche, convaincus que leur obligation n’est pas tant de nous raconter ce qui se passe dans le monde que de le transformer en un meilleur endroit – c’est-à-dire, pour eux, en un endroit sans Vox, sans Trump, sans le PP, sans Citoyens[3] (mais bon, pour le moment, concentrons-nous sur Vox, qui est plus petit et dont il est plus simple de parler).

Nous pouvons aujourd’hui les lire sur Twitter et découvrir ce que l’on pensait il y a encore quelques années qu’ils disaient dans les salles de rédaction. Le résumé de leurs réflexions est aisé à dresser : il ne faut pas parler des sujets qui préoccupent ceux qui finissent par pencher du côté de Vox, c’est-à-dire pas un mot sur l’immigration, sur la violence en Catalogne, sur la délinquance, sur les terroristes que l’on fait sortir de prison, sur les squatteurs, sur les manteros[4], sur les narcopisos[5], etc. La liste, qui est longue, pourrait être poursuivie. Mais cela ne pose aucun problème : ces journalistes pourront toujours occuper le temps d’antenne avec des émissions sur des sujets d’une actualité brûlante comme la dictature franquiste, Cristina Almeida[6] ou la guerre en Irak.

Derrière cette façon de penser se trouve ce que nous appelons, en philosophie, un enthymème : lorsque les journalistes conçoivent de telles stratégies, ils présupposent, au fond, quelque chose du style « Si nous ne parlons pas des affrontements en Catalogne, les gens ne seront pas inquiétés par les affrontements en Catalogne ». Ce mode de réflexion n’est pas totalement absurde : bon nombre de nos journalistes se sont formés à une époque où les réseaux sociaux et même Internet étaient loin d’être ce qu’ils sont aujourd’hui. C’était l’époque dorée où l’on parlait de l’agenda setting comme d’un outil merveilleux qui permettait aux journalistes de décider tous les soirs des sujets dont le pays allait parler le lendemain.

Mais, comme pour tout ce qui est merveilleux, nous évoquons ici une époque révolue. Aujourd’hui, ce sont bien souvent les journalistes qui suivent comme de petits chiens l’agenda que Twitter ou WhatsApp fixent pour eux. Aujourd’hui, si les gens se rendent compte que certains médias ne leur parlent pas des sujets importants, ils se passent tout simplement desdits médias. Nous avons compris, aujourd’hui, qu’un journaliste qui cherche non pas à nous raconter le monde tel qu’il est mais par-dessus tout à faire bouger le monde dans la direction qui lui convient n’est qu’un homme politique déguisé en journaliste. C’est ce qui explique qu’il finit par susciter, selon des récents sondages, autant de méfiance que celle dont font l’objet depuis un moment les hommes politiques.

C’est pourquoi je pense que le silence dont les journalistes veulent envelopper certains sujets ne servira pas leur cause – au contraire, il la desservira et entraînera leur propre discrédit. Il s’agit, je le reconnais, d’une hypothèse facile à formuler : c’est ce qui est arrivé dans tous les autres pays où la presse s’est lancée, dans une pulsion destructrice, contre des formations de droite. Et, chez The Objective, nous avons déjà commenté leur maigre résultat : d’après des enquêtes d’opinion récentes, les nombreux électeurs italiens opposés à l’immigration ne détestent pas, tant s’en faut, les immigrants mais ils détestent bel et bien la façon dont les journalistes ont sous-estimé les problèmes liés aux immigrants.

Parce que la gauche est toujours aux abonnés absents.

Il était un temps où les hommes politiques de gauche promettaient de meilleurs salaires, un meilleur système de santé publique, une instruction publique plus efficace pour tous. Nous ne chercherons pas ici à savoir s’ils tenaient (ni même s’ils étaient en mesure de tenir) de telles promesses. Le plus important est de noter qu’il était plaisant pour les électeurs d’entendre leurs dirigeants s’engager à livrer tant de batailles en leur faveur. Aujourd’hui, en revanche, la gauche exige d’eux qu’ils parlent comme nul.le ne parle ; que les hommes ne cessent de se « déconstruire » ; que les femmes voient tous les hommes comme une menace ; que les homosexuels pensent la même chose de tous les hétérosexuels ; et que ceux qui mangent de la viande se tournent à vie vers la vieille tradition catholique de l’abstinence.

C’est ainsi que, pendant que certains envisagent de rendre obligatoires les cours de danse écologique, dans les vieux quartiers ouvriers d’autrefois, l’on se demande qui va nous offrir le monde que ces hommes politiques nous promettaient par le passé. Ce n’est qu’une question de temps avant que de tels électeurs découvrent que c’est Vox qui a pris le relais dans le domaine. Et je veux bien admettre une fois de plus que ma prédiction n’a rien de compliquée : c’est ce qui est déjà arrivé avec la nouvelle droite en France, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas. C’est aussi ce qui arrivera d’ici quelques jours, quelques mois ou quelques années du côté d’Aluche[7].

Parce que nous avons transformé la politique en spectacle.

 Comme nous avons pu nous-mêmes le constater, de nombreux analystes et commentateurs se sont félicités de l’apparition de Podemos sur la scène politique espagnole il y a quatre ans. Une série comme Game of Thrones devient plus divertissante lorsque les scénaristes font arriver prudemment et au compte-gouttes de nouveaux personnages. Des expressions toutes faites comme « accroissement de la pluralité », « voix nouvelles » ou « représentation de nouvelles sensibilités » ont été utilisées pour vanter les mérites de ce nouveau retournement de situation politique.

Généralement, les mêmes qui cherchaient tellement à augmenter le nombre de formations politiques sur la scène espagnole lorsque sont apparus les membres de Podemos en veulent un peu aujourd’hui au scénariste qui a introduit Vox dans l’intrigue. Peu importe, dans tous les cas. Il est trop tard. Le public considère d’ores et déjà la politique nationale comme une série télévisée parmi tant d’autres – peut-être est-elle moins amusante que celles de Netflix mais ceux qui la suivent sont bien plus nombreux et l’on a donc bien plus d’interlocuteurs avec qui en parler. […] C’est pourquoi tout nouveau protagoniste est le bienvenu s’il apporte en même temps quelque chose de nouveau.

Et c’est justement ce qu’apporte Vox. Des idioties comme la proposition d’expulsion de Pablo Echenique hors d’Espagne[8] ne constituent une erreur que si nous les analysons d’un point de vue éthique. Et le gouvernement de Pedro Sánchez[9] nous a bien montré que l’éthique n’est jamais qu’un moyen supplémentaire d’accéder au pouvoir. Si l’on s’intéresse au spectacle, proposer d’expulser Echenique du pays est très judicieux – on pourrait aussi employer, à la placer d’« expulser », le verbe « nominer », emprunté à la terminologie d’Operación Triunfo[10], tandis que Coque Malla dédierait à Echenique le titre No puedo vivir sin ti depuis la scène[11].

Pour embêter le monde.

Ou, comme on dirait aujourd’hui, pour « troller ». En politique, un moment est particulièrement propice à cette attitude : les élections européennes, qui se dérouleront justement sous peu. Rappelons-nous qu’en 1989, les Espagnols avaient offert au cours des mêmes élections européennes des sièges à une personnalité aussi pénible que José María Ruiz-Mateos, chef d’entreprise qui avait passé toute la campagne à esquiver la police car il était inquiété pour un incident dans les couloirs d’un tribunal qui concernait le ministre Boyer[12]. Si le succès de Ruiz-Mateos a reflété à l’époque la lassitude des électeurs à l’égard de Felipe González[13], qui ne cessait d’obtenir des majorités absolues, aujourd’hui, l’on ne manque pas de raisons d’être en colère, entre une Union européenne qui protège en son sein nos séparatistes putschistes ; le désir coupable de faire trembler ce qu’Abascal nomme, dans la veine d’un Ned Flanders, notre « petite droite » ; sans oublier tous ceux qui nourrissent le désir jamais assouvi de jouer un mauvais tour à la social-démocratie (et il semble que ce dimanche, l’on en aura un bon exemple en Bavière).

Toutefois, il n’est pas exclu que Vox soit incapable de comprendre son prévisible essor électoral en mai prochain, croie que tous ses électeurs sont mus par autre chose que par l’irritation et se mette à commettre des erreurs qui le renverront dans le monde de l’insignifiance. En fin de compte, Ruiz-Mateos n’a duré que le temps d’une législature à Bruxelles et n’a jamais été capable d’obtenir le moindre siège de conseiller municipal. N’oublions pas que certains personnages de Game of Thrones disparaissent au bout de quelques épisodes. N’oublions pas non plus, en revanche, que certains candidats d’Operación Triunfo au bord de l’élimination à plusieurs reprises y ont échappé encore et encore.

Traduction de Nicolas Klein

 

Références : 

[1] John Flamsteed (1646-1719) était un astronome anglais dont les découvertes et calculs ont été primordiaux dans le développement postérieur de sa discipline. [N.d.T.]

[2] Construit sur le site d’anciennes arènes, le palais des congrès de Vistalegre, qui sert également de palais des sports, se situe dans l’arrondissement de Carabanchel, dans le Sud de Madrid. Le 7 octobre 2018, Vox y tient un important congrès qui réunit 9 000 personnes, dont plusieurs célébrités espagnoles comme le toréro Morante de la Puebla, l’écrivain Fernando Sánchez Dragó ou encore les journalistes Luis del Pino et Hermann Tertsch. Ce congrès et le retentissement médiatique qu’il a eu ont donné le coup d’envoi d’un autonome favorable à la formation. [N.d.T.]

[3] Fondée en 2006 à Barcelone, Citoyens (Ciudadanos en espagnol, souvent abrégé C’s) est une formation libérale et centriste, adversaire de l’indépendantisme catalan, qui est devenue le premier groupe d’opposition au Parlement régional de Catalogne. [N.d.T.]

[4] Dérivé du mot manta (« couverture »), le terme mantero désigne un vendeur des rues, souvent d’origine africaine, qui propose aux clients pour des prix cassés des objets (la plupart du temps, des vêtements et des accessoires) qui s’avèrent être des contrefaçons. Leur multiplication ces dernières années et le fait qu’ils soient presque protégés par le maire de gauche « radicale » de certaines grandes villes (notamment Madrid, Barcelone et Valence) posent d’énormes problèmes de légalité, voire de sécurité sur la voie publique (puisqu’ils occupent massivement les trottoirs et rues piétonnes avec leurs couvertures dépliées sur lesquelles ils posent leurs objets). [N.d.T.]

[5] Le mot-valise narcopiso désigne, en Espagne, un appartement utilisé de manière illégale par des trafiquants de drogue pour mener à bien leurs affaires. Les narcopisos sont devenus un sujet de préoccupation majeure à Barcelone, où l’actuelle maire de la ville, Ada Colau, semble incapable d’enrayer leur progression. [N.d.T.]

[6] Née en 1944, Cristina Almeida est une avocate et personnalité politique espagnole engagée de longue date aux côtés du Parti communiste. Ancienne candidate à la présidence de la Communauté de Madrid (région administrative de la capitale), elle est connue pour ses prises de position contre les institutions espagnoles actuelles et participe depuis 2014 en tant que chroniqueuse à l’émission Amigas y conocidas, qui réunit plusieurs personnalités féminines pour évoquer l’actualité sur La 1 (première chaîne publique espagnole). [N.d.T.]

[7] Situé au sein de l’arrondissement de La Latina, au Sud de Madrid, le quartier d’Aluche est une zone plutôt pauvre où habitent, entre autres, de nombreux immigrés venus d’Europe centrale et orientale ainsi que d’Amérique latine mais également des Espagnols au faible niveau de vie. [N.d.T.]

[8] Né en 1978 à Rosario, en Argentine, Pablo Echenique arrive avec sa mère et sa sœur en Espagne à l’âge de treize ans. Il est atteint depuis son plus jeune âge d’une amyotrophie spinale qui l’oblige à se déplacer en fauteuil roulant et c’est justement dans la perspective d’une meilleure prise en charge sanitaire que sa famille émigre outre-Pyrénées. Il est aujourd’hui secrétaire à l’Organisation de Podemos et l’une des voix les plus critiques avec le système institutionnel et politique espagnol. Or, à droite, beaucoup lui reprochent d’avoir profité de ce système pour mieux le démolir aujourd’hui. [N.d.T.]

[9] Premier secrétaire du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) depuis 2017 et président du gouvernement espagnol depuis le 2 juin 2018, Pedro Sánchez a pu renverser Mariano Rajoy, son prédécesseur à ce poste, lors d’une motion de censure qui avait pour motif la lutte contre la corruption, même s’il s’est avéré par la suite que ce fléau touchait également le nouveau gouvernement (voir mon article à ce sujet sur Soverain : https://www.soverain.fr/le-gouvernement-sanchez-entre-faiblesse-et-autoritarisme/). [N.d.T.]

[10] Diffusé à partir de 2001 sur La 1, ce télé-crochet, très comparable à la Star Academy française, connaît un regain d’intérêt depuis 2017. [N.d.T.]

[11] Jorge Malla, dit « Coque Malla », est un chanteur à succès espagnol né en 1969. Après avoir obtenu la faveur du public au sein du groupe de rock Los Ronaldos de 1987 à 1998, il a entamé une carrière en solitaire. Le titre No puedo vivir sin ti (littéralement, Je ne peux pas vivre sans toi) est l’un des grands tubes du groupe. [N.d.T.]

[12] L’entrepreneur José María Ruiz-Mateos (1931-2015) a défrayé la chronique en Espagne dans les années 80-90 suite à la faillite frauduleuse de sa holding, Rumasa. Fondée en 1961, cette entreprise tentaculaire dominait une bonne partie de l’économie nationale avec 700 compagnies à ses ordres au début des années 80, l’équivalent de deux milliards d’euros de chiffre d’affaires et 60 000 employés. Le 23 février 1983, Rumasa est rachetée de force par l’État espagnol sur décision du ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, Miguel Boyer, en raison de très nombreux manquements à la loi et d’une opacité totale sur son état financier réel. En mai 1989, dans les couloirs de la septième chambre du tribunal d’instruction de Madrid, Ruiz-Mateos, qui en avait toujours voulu à Boyer d’avoir pris cette décision, lui donne un coup de poing et hurle à son encontre. [N.d.T.]

[13] Président du gouvernement espagnol de 1982 à 1996, Felipe González est l’une des grandes figures historiques du PSOE. [N.d.T.]

Agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, Nicolas Klein est actuellement professeur d’espagnol en classe préparatoire. Spécialiste de l’Espagne contemporaine, il est l’auteur d’un livre intitulé Rupture de ban – L’Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017), le traducteur d’Al-Andalus : l’invention d’un mythe – La réalité historique de l’Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L’Artilleur, 2017) et le rédacteur de nombreux articles sur les réalités espagnoles actuelles.


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