Pourquoi le Royaume-Uni tient-il économiquement la route en plein Brexit ?

Theresa May, premier ministre britannique à gauche et Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne à droite.

Le 23 Juin 2016, le peuple britannique exprima souverainement son souhait de sortir de l’Union européenne à la suite d’un référendum national. Au cours de la campagne autour de ce référendum, des figures internationales de premier plan comme Christine Lagarde avaient mis en garde le peuple britannique, sur lequel les 10 plaies d’Egypte allaient s’abattre en cas de « OUI » au référendum. Depuis lors, les médias français égrènent occasionnellement des articles de presse et des reportages destinés à dresser un portrait noir de ce qu’il se passe au Royaume-Uni. Pour autant, il suffit de lire le Times, le Daily Telegraph et le Financial Times pour se rendre compte que le premier ministre Theresa May n’enregistre pas que des défaites dans cette opération compliquée qu’est le Brexit. Remettons les choses en perspective.

Il existe à l’origine un vice de fond et un vice de forme au Brexit et à sa mise en oeuvre. Ce vice originel se traduit politiquement par le fait que le Brexit et le référendum ont été soutenus et voulus par le parti UKIP de Nigel Farage, souverainiste et libéral. D’autre part, le référendum ayant été approuvé par 52% des britanniques, il est bien évident que figuraient parmi les brexiters des gens de gauche, de droite, des libéraux, des illibéraux etc. Pourtant, la tâche de conduire le Brexit a été confié au seul Parti Conservateur, c’est-à-dire à la droite, qui ne représentait qu’une partie des brexiters. Pire encore, la gestion du Brexit a plus spécifiquement été confiée à une frange de la droite qui avait milité pour le remain. Dans cette vaste opération économique, diplomatique, commerciale et financière, toutes les forces vives du pays auraient dû être mobilisées. Pourquoi les brexiters de gauche et du parti UKIP ne sont-ils pas invités à participer à ce gouvernement ? Et s’il avait absolument fallu confier le Brexit aux Conservateurs, pourquoi l’avoir confié à ceux qui s’y étaient farouchement opposé ? Imaginons qu’en France se tienne un référendum semblable, qu’il soit validé par la majorité des français, et que la gestion du Frexit soit confiée à Alain Juppé qui aurait fait campagne contre. En outre, ce sont ceux qui se sont prononcés contre le Brexit qui en ont la charge. On peut ainsi comprendre que les négociations piétinent et que la ligne fixée par Theresa May ne soit ni claire, ni unanimement soutenue.

On avait en parallèle, dans la sphère médiatique française, annoncé le départ de l’essentiel de l’industrie, de la finance et des sièges sociaux britanniques. La réalité s’est chargée de démentir ces assertions qui n’étaient fondées sur rien d’économiquement tangible : Nissan a réalisé plusieurs salves d’investissements pour établir la chaîne de fabrication du 4X4 Qashqaï au Royaume-Uni, Mc Donald’s a déplacé son siège fiscal de Strasbourg à Londres, Facebook a également installé un nouveau siège social à Londres, comme le géant Google. Les exemples ne manquent pas. Le 24 Juin 2016, l’AFP expliquait que Londres se préparait à « des milliers de départs » après le référendum. Le 28 Mars 2018, Les Echos nous rapportent le départ « d’une trentaine d’entreprises », qui, pour l’essentiel, n’avaient de toute façon pas le droit de rester au Royaume-Uni après le Brexit. Ce qui devait être un saignement massif n’a finalement été qu’une égratignure pour la City, qui n’a pas attendu 1973 et l’adhésion de la Grande-Bretagne à la CECA pour devenir une gigantesque place boursière ouverte sur le monde. Ajoutons à cela le fait que les salaires sont en hausse (2,9% de hausse) du fait de la raréfaction relative de la main d’oeuvre, alors même que l’Institute for Fiscal Studies prophétisait un gel des salaires sur 17 ans à cause du Brexit. Enfin, est-il nécessaire de préciser que le chômage au Royaume-Uni est en perpétuelle baisse, passant de 4,5% en juin 2016 à 4% en juin 2018 quand il tourne autour de 9,3% en France ? Cette résistance de l’économie britannique à la perspective du Brexit, qui est déjà posée dans les mentalités des acteurs économiques, peut indiquer deux choses : soit le Brexit est un événement plutôt positif pour l’économie britannique, faisant des prophètes de l’apocalypse des menteurs, ou des incompétents, soit le Royaume-Uni est en sursis et subira le couperet du Brexit dans un autre moment, par exemple après la tenue effective du Brexit, dans 149 jours à compter du 31 octobre 2018. Il est à noter que le Royaume-Uni ayant recouvré sa souveraineté commerciale et diplomatique, Theresa May est en train d’élargir le réseau diplomatique britannique et de conclure toute une salve d’accords commerciaux dont le but est de compenser la perte du libre marché avec les pays européens. Par ailleurs, le marché européen était fortement défavorable à la Grande-Bretagne, qui cumulait des déficits commerciaux vis-à-vis de la France, de l’Allemagne et de l’Italie notamment. Dans la configuration actuelle, il est possible pour Theresa May de négocier souverainement des accords favorables aux intérêts de son pays. 

Les entreprises énumérées au-dessus quittant l’UE pour s’établir à Londres imputent à la construction européenne un climat règlementaire excessif et étouffant. Le fondateur du groupe chimique Ineos le dénonce en des termes révélateurs lorsqu’il parle de « la coûteuse bureaucratie bruxelloise », comparable au terme de « paperasserie européenne » employé par le milliardaire Graeme Macdonald. Même le président de la Banque Lloyds, ancien conseiller Margareth Thatcher, révèle « qu’aucun argument décisif [n’existe] pour rester dans l’UE », s’accordant ainsi avec le PDG de General Electrics déclarant que « l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE n’a vraiment pas d’importance » en ajoutant que ce qui comptait c’était « qu’il ait de bonnes relations avec le monde ». Car en effet, il fait meilleur de s’ouvrir sur les 216 Etats du monde que de se refermer dans le périmètre restreint d’une communauté exclusive à 28. Ce réflexe de repli à 28 étant totalement en décalage avec le climat économique, civilisationnel, politique et financier actuel. Pour ce qui est de la France, on estime qu’un Frexit allégerait l’économie français de 30 à 35 milliards d’euros de réglementations strictement européennes par an. Ces règlementations ne sont d’ailleurs pas de nature sociale ou environnementale, mais strictement juridiques, formalistes et contraignantes, en témoigne l’attitude du Parlement européen à l’endroit du glyphosate et des néonécotinoïdes. Par ailleurs, la chute contrôlée du cours de la Livre Sterling au Royaume-Uni a boosté la compétitivité externe du Royaume-Uni, entraînant un regain d’intérêt pour les investisseurs, un coup de jus aux exportations et à la production et un maintien du chômage à un taux très bas. C’est cette dévaluation qui justifie les investissements, de l’ordre de 300 millions d’euros, du groupe pharmaceutique Glaxosmithkline dans des sites de production britannique à partir de 2016. S’il s’agissait pour la France de créer un nouveau franc dont le cours serait déprécié d’environ 10% à 15% par rapport à ce qu’il resterait de l’euro, on pourrait s’attendre à des conséquences comparables. Si l’embellie économique au Royaume-Uni continue après le Brexit, quel crédit aura l’Union européenne auprès des citoyens après avoir prophétisé une apocalypse soldée par un non-lieu ? Quel crédit aura-t-elle devant des peuples qui la défient de plus en plus, et qui auront sous les yeux l’exemple d’un pays sortant qui a réussi ? Un vent mauvais souffle sur l’Union européenne.

Finalement, ces arguments donnent à croire que la tentation souverainiste d’une sortie de l’Union européenne peut être motivée par autre chose que par un réflexe de peur devant la mondialisation et par autre chose qu’un sursaut de repli nationaliste. Le Brexit, le Frexit, l’Itexit ou le Greexit pourraient avoir pour effet de rouvrir un pays sur le monde en faisant sauter des verrous politiques, économiques, diplomatiques, commerciaux et budgétaires posés par les multiples accords constituant l’Union européenne. En tous cas, c’est ce que montre pour l’instant l’exemple salutaire du Royaume-Uni, qui a certes du mal à consommer le divorce avec l’UE, mais qui n’a aucun mal à se réinsérer dans les courants impétueux de la mondialisation. Le fait de s’affranchir du cadre européen lui rouvre des perspectives financières, économiques, commerciales et même budgétaire, avec la fin de l’austérité et le nouveau début d’une stratégie nationale pour l’industrie. Il faut d’ailleurs rappeler, et il faut toujours le rappeler, que si le Royaume-Uni se construit un avenir en dehors de l’Union européenne, il ne se construit pas un avenir en dehors de l’Europe. La non-appartenance à l’UE n’implique pas de fait l’exclusion et la mise au placard, en portent témoignage l’existence de la Suisse ou de la Norvège, qui sont en dehors de l’UE et qui se portent très bien. Ce constat porte atteinte à cette idée absurde selon laquelle les pays européens seraient individuellement « trop petits » pour survivre dans la mondialisation. Ce n’est pas une question de taille en matière géopolitique et macroéconomique, il existe de petits pays avec de grandes industrie : la Suisse, le Japon, et des pays très grands qui ne pèsent pas lourd comme l’Algérie ou la Mongolie. Toute mesure prise, si la France, qui est la 7ème puissance économique mondiale, membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, 2ème interface maritime mondiale, le pays de la 6ème langue la plus parlée dans le monde, 1ère destination touristique mondiale, socle des capitales mondiales des parfums, de la gastronomie, de la mode, du vin, du chocolat et de la culture ne peut pas s’en sortir dans la mondialisation et n’a aucune chance pour vivre avec sa souveraineté et des alliés choisis en fonction de ses intérêts propres, alors il faut envisager le suicide collectif des 209 Etats qui sont en-dessous de nous dans le classement des puissances économiques.

Historien de formation, je n’ai aucun engagement politique orienté. Ni à droite, ni à gauche, je me veux pourtant être le négatif de ce qu’incarne Emmanuel Macron. Mes positions s’articulent autour de la nécessité pour les peuples de disposer souverainement et démocratiquement de leur destinée, de la nécessité de déconcentrer un monde politico-administratif trop parisianiste et parisien et de sauver notre planète qui étouffe sous le poids d’une activité humaine qui ne veut pas freiner. En bref, écolo, patriote, girondin, anticonsumériste, démocrate-souverainiste et étatiste.


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1 Commentaire

  1. merci de votre article cela fait du bien de sortir des sentiers battus de la propagande ambiante.ce que vous dites nous le répétons sans cesse a l’UPR

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