Pourquoi la Grande-Bretagne gagnera au bout du compte : 5 leçons depuis la France

De nombreux commentateurs du continent adoptent un air de compassion envers les Britanniques confus et divisés. Je pense qu’ils ont tort. Au-delà des apparences, il y a cinq choses qui me convainquent que c’est la Grande-Bretagne, et non l’Union européenne, qui sortira vainqueur du bras de fer actuel.

Au lendemain du dernier rejet du « projet d’accord » négocié par le gouvernement de Theresa May, la question que le président français de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing, avait posée à Margaret Thatcher lors d’un Conseil européen, vient à l’esprit : « Madame, pouvez-vous seulement dire non ? ». La Grande-Bretagne vient de sortir d’une semaine au cours de laquelle toutes les solutions ont été rejetées, que ce soit par des votes dits indicatifs le mercredi 27 mars (No deal, union douanière, deuxième référendum…) ou, le vendredi 29 mars et plus solennellement, le troisième vote sur l’accord proposé par Theresa May, et des votes indicatifs qui ne concluent rien ce lundi 1er avril. Sur le continent, beaucoup de gens adoptent un air de compassion envers ces « pauvres Britanniques » ; n’ont-ils pas montré une totale incapacité à comprendre les enjeux du moment ? À Bruxelles, ils ne savent pas s’ils devraient se réjouir du fait que le Brexit puisse dérailler ou être désespérés d’avoir encore plus de temps à passer à négocier avec les Britanniques. Qu’est-ce qui est pire ? D’avoir les Britanniques à l’extérieur ou de les avoir à l’intérieur, encore une fois, après l’échec de deux ans et demi de négociations et, selon toute vraisemblance, en étant un pays ingouvernable ?

En fait, il me semble que la plupart des commentateurs ont tort. Derrière les apparences, il y a des réalités simples que l’on peut identifier et qui suggèrent que c’est la Grande-Bretagne, et non l’Union européenne, qui sortira vainqueur du bras de fer actuel. Je propose de tirer cinq leçons provisoires de ce « Non-Brexit ».

L’Union européenne est dans une impasse

L’Union européenne a définitivement prouvé sa stérilité et son pouvoir de nuisance. C’est l’UE qui « ne peut que dire non ». Lorsque nous regarderons ces événements rétrospectivement, c’est de Bruxelles, Paris et Berlin dont nous aurons honte. Fondamentalement, l’Union européenne a refusé de négocier. Elle veut imposer un diktat, pour reprendre l’expression utilisée en Allemagne en 1919, lorsque le traité de Versailles fut présenté au public. Comme si, un siècle plus tard, l’Europe continentale confirmait qu’elle avait complètement perdu la tradition de la négociation, du compromis politique et de l’équilibre européen. Je suppose qu’ils sont encore, à Bruxelles, dans l’idée que les Britanniques finiront par changer d’avis et qu’ils les verront bientôt mendier pour rejoindre à nouveau le club. Mais c’est d’une cécité profonde. Comment pouvons-nous imaginer que, face à la tradition politique britannique de liberté, de contrat et de négociation, il soit possible d’agir par la menace, le chantage et la coercition ? Il y a eu des politiciens et des hauts fonctionnaires britanniques qui ont eu peur. Mais, d’un autre côté, le parlementarisme britannique semble être vivant – trop vivant pour certains.

Les gouvernements de l’UE révèlent leur degré d’autoritarisme dans leur niveau d’hostilité envers la Grande-Bretagne

Il est frappant de voir que l’attitude envers le Brexit sur le continent dépend largement du degré d’autoritarisme des dirigeants. Dans les pays où le gouvernement dispose d’une base électorale solide, il existe un désir croissant de trouver un moyen de sortir de l’impasse. Au contraire, c’est dans le pays au gouvernement le plus impopulaire, la France, que se trouve l’attitude la plus intransigeante du gouvernement envers la Grande-Bretagne. En fait, le Brexit sert de révélateur des valeurs politiques sous-jacentes. Il faut abandonner complètement la distinction de l’establishment entre « populistes » et « personnes raisonnables » ou le contraste d’Emmanuel Macron entre « nationalistes » et « progressistes ». Plus les gouvernements ont tendance à se présenter comme raisonnables, plus ils ont été déraisonnables dans la négociation de Brexit, refusant tout compromis.

Le point faible des Britanniques : un problème de leadership

Il y a sans aucun doute un problème de leadership dans la classe politique britannique en ce moment. Theresa May est principalement responsable de son triple échec devant le Parlement. Elle a très mal négocié pendant deux ans, même si elle avait de bien meilleures cartes que l’Union européenne. Elle n’a pas le même goût de la négociation et de la persuasion permanente que ses prédécesseurs dans son gouvernement et son parti. Elle est victime de son « exercice solitaire du pouvoir ». Le fait qu’elle soit si tenace qu’elle n’ait pas démissionné dans la soirée du 29 mars et qu’elle envisage même un quatrième vote est une indication claire de l’ampleur du problème. À cela s’ajoute le fait que personne au sein du Parti conservateur n’est apparemment en mesure de s’imposer comme un successeur évident. L’incapacité du chef de l’opposition Jeremy Corbyn à construire une alternative crédible n’est pas moins frappante. À aucun moment au cours de ces longues semaines, le chef du Parti travailliste n’a sorti un « autre Brexit » à mettre en œuvre. S’il ne devait y en avoir qu’une, ce serait la difficulté britannique.

La force de l’État de droit britannique

Cela souligne une fois de plus la force de l’État de droit britannique. Je viens de passer quelques jours en Grande-Bretagne. J’ai été impressionné par le calme profond qui règne dans le pays. Il y a un débat franc sur le nombre réel de manifestants samedi dernier à Londres en faveur de Remain. La marche des Leavers à travers le pays a donné lieu à d’impressionnantes manifestations populaires. La gauche peut prétendre que Nigel Farage est un extrémiste, mais ses discours sont tous imprégnés de l’amour des institutions britanniques. Nous ne comprenons pas pourquoi les marchés sont si calmes si nous ne voyons pas la confiance profonde que les gens du monde entier continuent d’avoir dans la stabilité sous-jacente du système politique britannique. Certains se demandent comment un parlement peut être aussi divisé : dix-sept motions ont été proposées avant les votes indicatifs de mercredi ; le Speaker n’en a conservé que huit ; elles ont toutes été rejetées. Nous ne pouvons qu’être frappés par l’indiscipline des députés travaillistes ou conservateurs qui n’ont pas suivi les ordres de leur parti. Cela montre une liberté et une capacité à défendre ses convictions qui sont de bon augure pour l’avenir. Même si certains trouvent la Chambre des communes trop effrayée par un « Brexit dur », l’observateur extérieur est impressionné par l’esprit de liberté qui y règne, si différent de nombreux parlements du continent. Et même si certains, à Bruxelles ou ailleurs, maintiennent l’espoir secret de punir la Grande-Bretagne, il est clair que la véritable tragédie du Brexit est celle de l’Union européenne : en laissant partir la Grande-Bretagne, l’UE se prive d’une culture politique de liberté, essentiellement libérale dans le sens politique de ce terme.

La vague populaire grandissante en faveur d’un No Deal

Alors que le Parlement britannique ne parvient pas à prendre une décision, une option émerge dans les sondages d’opinion : No deal. Avec l’affaiblissement de Theresa May, la perspective d’une élection générale devient plus claire. Et le grand dilemme pour les députés de la Chambre des communes sera de savoir s’ils se présenteront aux élections avant ou après le Brexit. Si des élections générales avaient lieu avant que Brexit ne soit décidé, le résultat serait dévastateur pour tous les parlementaires qui ont tergiversé. Lundi 25 mars au soir, j’étais à une réunion organisée par la gauche pro-Brexit. Les orateurs se demandaient comment, doctrinalement, amener Jeremy Corbyn au pouvoir ; et l’un d’eux avait même tendance à penser qu’il valait mieux avoir Corbyn sans Brexit que le Brexit sans Corbyn. Une militante s’est alors levée dans la salle, a demandé la parole et a dit : « Un Brexit travailliste ? Un Brexit conservateur ? Je m’en fous. Je veux juste ce foutu Brexit ! » C’est elle qui a été le plus applaudie ce soir-là. Et tous ceux qui étaient d’accord avec elle ont obtenu le soutien du public. À la fin de la session, les intervenants ont semblé frappés par la profonde vague d’opinion qui se dessine en Grande-Bretagne : l’idée qu’il faut y mettre fin rapidement devient majoritaire. Les semaines et les mois à venir seront pleins de rebondissements. Mais une grande vague se lève, qui va engloutir ceux qui ne l’ont pas vu venir : le peuple britannique exigera, de plus en plus clairement, que le vote de 2016 soit respecté. Et la classe dirigeante britannique a assez d’instinct de survie pour l’entendre.

Edouard Husson

Source : Briefings for Brexit, traduit par XCN

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