Paris contre Londres : le choc des places financières

Derrière les négociations Frost-Barnier en cours se profile une bataille entre Londres et Paris en tant que centres financiers. Après avoir échoué dans un premier temps à séduire les entreprises de la City à Paris, les Français vont maintenant tenter de le faire par la force sous le couvert des négociations de l’UE. Cependant, même les Français savent que cette position maximaliste sera difficile à maintenir.

Après le référendum de juin 2016, les Français ont échoué lamentablement à séduire les institutions de la ville à Paris. Il n’y a pas eu d’exode de Londres, et parmi ces quelques délocalisations vers le continent, la plupart ont évité Paris, préférant se disperser largement de Dublin à Francfort en passant par Amsterdam. Désormais, la stratégie de Macron et de son ambitieux ministre des finances, Bruno Le Maire, consistera à faire en sorte que l’UE ne reconnaisse pas le passeport des banques britanniques, que les transactions libellées en euros ne soient plus compensées à Londres et qu’un système d’équivalences réglementaires avec le Royaume-Uni soit le plus strict possible. Le levier pour y parvenir sera l’Autorité bancaire européenne, désormais délocalisée de Londres à Paris, autour de laquelle les Français espèrent regrouper les institutions de l’ex-Londres. Cependant, même les Français savent que cette position maximaliste sera difficile à maintenir étant donné l’écosystème financier de Londres, sa puissance de feu et surtout les inconvénients de Paris. Un certain nombre de rapports très détaillés du Sénat français sur le Brexit au cours des deux dernières années en témoignent.

« Les États-Unis innovent, la Chine copie et l’Europe réglemente ». C’est ce qu’a dit l’ancien président du CBI italien (NdS : Interbank Corporate Banking). Mais elle a négligé la source de la volonté de réglementation de l’Europe : la France. Au nom de l’universalisme et de l’égalité, les Français ont longtemps tenté de tout réglementer. Rien d’étonnant donc à ce qu’un rapport du Sénat français de 2017 sur le Brexit consacre une section entière au handicap réglementaire auquel est confrontée Paris pour attirer les entreprises de Londres. L’internationalisation de la place financière de Paris est pénalisée par l’inadaptation de son environnement fiscal, social et réglementaire. Il cite en exemple le caractère évolutif de la législation française, en particulier de la législation fiscale française, dont 20% des taxes changent chaque année.

Dans son témoignage aux auditions du Sénat le 8 février 2017, le directeur de la banque suisse UBS – qui compte 6 000 employés à Londres et 300 à Paris – a détaillé le handicap des entreprises basées à Paris dans cet environnement réglementaire complexe. La rigidité des pratiques bancaires françaises fait que le licenciement d’un employé « prend 3 jours à Londres, 3 mois en Suisse et 3 ans à Paris ». Il a expliqué que le Brexit n’affectera que la banque d’investissement, qui ne représente que 10 % des effectifs. Le président d’HSBC France a déclaré à la commission le 15 février 2017 que le licenciement d’un employé à Paris dans les services financiers coûtait trois ans de salaire alors qu’il n’est que d’un an à Londres. Les décisions de délocalisation, selon le patron d’UBS, seront principalement dictées par la situation intérieure française. Bien que les réformes du travail de Macron aient tenté d’atténuer la rigidité du droit du travail français, elles n’ont fait qu’effleurer la surface.

Ce ne sont pas seulement les handicaps français dans les services financiers qui aident les négociations britanniques. La Grande-Bretagne a de solides cartes à jouer dans les négociations sur les services financiers, selon le rapporteur général de la commission du Brexit du Sénat français, Alberic de Montgolfier. Il a mis en garde sur la question du retrait par l’Europe des droits de passeport des institutions financières britanniques, car ces droits fonctionnent dans les deux sens. Non seulement le vaste secteur bancaire français souffrirait de ne pas avoir accès à la deuxième place financière du monde (119 entreprises françaises ont un passeport londonien), mais les assureurs français eux aussi, selon Montgolfier, ont plus à perdre à ne pas avoir accès au marché londonien que l’inverse.

Le Sénat français est également réservé sur la question de la délocalisation de la compensation en euros de Londres vers le continent européen. Le rapporteur général du Sénat sur la stratégie post-Brexit pour la place financière de Paris était sceptique quant aux perspectives de délocalisation, certainement à court terme. Le problème était l’intégration de l’entreprise dans l’écosystème financier londonien beaucoup plus large, l’ampleur de Londres par rapport au continent et l’effet de fragmentation lors de la délocalisation vers la zone euro avec un impact, par exemple, sur les appels de marge pour les entreprises.

La France voit dans les négociations du Brexit une occasion unique de redonner à Paris son statut de banquier de l’Europe d’avant la Première Guerre mondiale. Ce sera un jeu à somme nulle où Londres doit perdre pour que Paris gagne. Mais la lutte sera féroce. Le rapport du Sénat français a noté qu’au cours d’une visite de travail à la City, ils avaient appris que huit ou neuf États de l’UE étaient tellement dépendants des institutions financières britanniques qu’ils s’opposeraient à la levée du passeport britannique. Lors des dernières auditions du Sénat français, le 19 février 2020, c’est l’éventuelle fracture de l’unité des 27 États membres de l’UE qui est une préoccupation manifeste, non seulement sur le plan financier, mais sur tous les points des négociations. Comme l’ont prévenu plusieurs sénateurs, il sera difficile d’obtenir un accord global « sans que l’unité des 27 ne se lézarde. Les Français ont intérêt à défendre la pêche, l’Allemagne les voitures, … ». Le rapport du Sénat a révélé de manière assez imprudente que, selon le récent témoignage du directeur général du Trésor français, des équivalences seront accordées aux institutions financières britanniques dans certains secteurs mais qu’elles seront « révisables et révocables dès que la Grande-Bretagne montrera des velléités de diverger ». De même, le président de la commission des affaires européennes du Sénat, Jean Bizet, a insisté sur le fait qu’il était important de faire entrer les normes européennes dans tout accord, car « celui qui a les normes a aussi le marché ! », a-t-il annoncé triomphalement.

La bataille sera dure et longue.

John Keiger

Le professeur John Keiger est un ancien directeur de recherche au département de politique et d’études internationales de l’université de Cambridge, et un spécialiste de premier plan de la politique étrangère française.

Source : Briefings for Britain ; Traduit par XCN

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