Oui, les guerres commerciales sont bénéfiques !

Article de Gary Leupp, paru sur CounterPunch, traduit par Soverain

Quand un pays (les États-Unis) perd plusieurs milliards de dollars sur ses échanges commerciaux avec la quasi-totalité des pays avec lesquels il fait des affaires, les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner.

– Donald J. Trump (@realDonaldTrump), 2 Mars 2018

D’après ce que je comprends, les guerres commerciales touchent essentiellement les principaux pays exportateurs concurrents.

En 2017, la Chine était le premier exportateur mondial, comme c’est le cas depuis un certain temps. Elle a exporté 2263 milliards de dollars de biens, dont beaucoup, selon Trump, de façon injuste.

Les États-Unis étaient au deuxième rang, exportant 1547 milliards de dollars de marchandises, soit les deux tiers du montant chinois. (C’est logique, pourrait-on dire, puisqu’il y a trois fois plus de gens en Chine que dans ce pays.)

Mais le troisième exportateur en importance est l’Allemagne, dont la population représente un quart de celle des États-Unis, mais dont les ventes à l’exportation, qui atteignent les 1448 milliards de dollars sont presque égales à celles de celui-ci. Trump y trouve là beaucoup d’injustice.

Viennent ensuite le Japon, puis les Pays-Bas, suivis de la Corée du Sud et de Hong Kong, puis d’autres pays européens (France, Italie, Royaume-Uni, Belgique) avant le Canada, le Mexique et Singapour. Oui, les Pays-Bas et la Corée du Sud exportent tous deux plus que le Royaume-Uni.

La Russie, l’Inde, le Brésil, l’Arabie saoudite et l’Afrique du Sud figurent en bas de la liste. Vous seriez surpris par certains des plus grands exportateurs. Singapour exporte plus que la Russie et le Vietnam exporte plus que l’Indonésie. Les guerres commerciales que Trump a provoquées n’affecteront pas principalement ces pays. (Il convient toutefois de noter que le Brésil va connaître des retombées positives, car la Chine, en représailles contre les tarifs douaniers américains sur l’acier, remplace ses importations de fèves de soja provenantes de l’Illinois, de l’Ohio et du Minnesota par celles du Brésil.)

Les guerres commerciales concernent l’Europe, l’Asie du Nord-Est et les voisins immédiats de l’Amérique du Nord. Il s’agit pour la plupart des alliés traditionnels des États-Unis suite à la Seconde Guerre mondiale. Les guerres commerciales contre eux semblent être une folie selon les commentateurs ; pour eux, Trump ne comprend pas les marchés et le commerce extérieur, tandis que Wall Street se prépare. Ils semblent y voir une procédure selon laquelle le président américain serait assiégé et voudrait être vu par sa base comme un champion de la classe ouvrière, se faisant passer pour un défenseur de l’emploi (tout en mettant au chômage des milliers de personnes en raison des tarifs de rétorsion, y compris ceux que la Chine a mis sur le soja, le porc et les tuyaux en acier des États-Unis et ceux que l’UE, dirigée par l’Allemagne, a mis sur les motos, le bourbon et les cacahuètes des États-Unis).

Au fond, les États-Unis ont déclaré la guerre économique à leurs plus proches amis, et ceux-ci se demandent pourquoi ?

Parallèlement, comme le sommet de l’OTAN à Bruxelles approche, les liens entre l’UE et l’OTAN deviennent de plus en plus intimes. Cela ne veut pas nécessairement dire que liens seront plus étroits entre l’UE et les États-Unis. Cela suggère juste que l’alliance économique et politique européenne, qui empiète si fortement sur l’alliance militaire, coordonne de plus en plus un ensemble militaire et industriel continental potentiellement indépendant des Etats-Unis, au cas où une scission transatlantique l’exigerait.

Les principaux alliés américains ont été choqués et troublés par le comportement de Trump lors de la réunion du G7 au Canada (y compris les insultes odieuses visant l’hôte, Justin Trudeau) et s’inquiètent de ce qu’il va dire et faire lors de la réunion de Bruxelles (à part exiger une fois de plus que l’Allemagne et les autres pays membres paient leurs 2% du PIB pour les dépenses de l’OTAN, comme le précise sa charte.

Le norvégien Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, vient de publier une brève déclaration affirmant que l’alliance militaire entre les États-Unis et l’Europe n’est pas nécessairement éternelle. Cela faisait suite à la sombre déclaration du président du Conseil européen, Donald Tusk, à la suite des annonces de Trump sur les droits de douane sur l’acier : « Avec des amis comme celui-ci, qui a besoin d’ennemis ? Bien que l’Europe soit moins importante pour les États-Unis en tant que marché qu’elle ne l’était autrefois, notamment par rapport à l’Asie de l’Est, elle reste une union politique, un marché commun et une union militaire dirigée par les États-Unis. Sa frontière avec la Russie est le principal front dans la lutte d’après-guerre froide avec ce pays, l’OTAN s’élargissant pour provoquer la réaction occasionnelle de la Russie comme en Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2014.

Ainsi, provoquer une guerre commerciale avec l’Europe, comme l’a fait Trump le 31 mai en annonçant une hausse des droits de douane sur l’aluminium et l’acier, c’est inciter les traditionnels alliés politiques, économiques et militaires les plus proches des États-Unis à réagir en conséquence. Ce qui s’est passé avec Harley-Davidson a attiré l’attention du public sur ces conséquences. Les taxes, les contre-taxes, la nécessité pour les entreprises de suivre le taux de profit le plus élevé, c’est le défaut des taxes pour « protéger les emplois ».

Mais les mesures commerciales risquent aussi d’avoir des implications politiques et militaires. Trump a déjà mérité le mépris des dirigeants européens, en particulier Merkel ; son ignorance manifeste et son penchant pour l’insulte produisent naturellement ce mépris. Les Européens ne peuvent pas non plus espérer qu’autour du bouffon, il y ait au moins des fonctionnaires américains responsables avec lesquels ils puissent travailler. Ils continuent de se faire virer et ne semblent souvent pas parler au nom du président.

Les États-Unis se sont retirés de l’Accord de Paris sur le climat et de l’accord sur le nucléaire iranien, ont rompu avec le monde en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël, ont imposé des restrictions de voyage aux musulmans et, par d’autres moyens, semblent déterminés à s’éloigner à la fois des gouvernements européens et de l’opinion publique. La plupart des gens dans ce pays trouvent les tweets de Trump ridicules. Imaginez comment les Allemands les voient. Quelle est le but de l’Alliance atlantique, dans ces circonstances ?

Les alliés devraient-ils attendre jusqu’en 2020 pour répondre à cette question ?

Quant aux aspects militaires : encore une fois, le secrétaire général de l’OTAN vient de reconnaître que « certains doutent de la force de ces liens », et qu’il y avait des « différences » au sein de l’alliance, ajoutant « nous avons peut-être vu l’affaiblissement  » de ces liens et « il n’est pas écrit dans la pierre que le lien transatlantique survivra pour toujours, mais j’espère que nous le préserverons ».

La formation de l’OTAN (1949) a suivi le plan Marshall (1948). D’abord, l’administration Truman a sculpté son Alliance atlantique, tentant d’acheter la classe ouvrière dans sa zone de l’Europe d’après-guerre avec une aide à la reconstruction et un accès privilégié au marché américain (et ainsi empêcher l’expansion du socialisme). Puis il a rallié ses alliés capitalistes antisoviétiques dans une alliance militaire. Cette alliance conserve toujours une mentalité et un plan anti-russe. Certains en son sein s’inquiètent de l’affinité supposée entre Trump et Vladimir Poutine. Sa proposition, avant la réunion du G7, de réadmettre la Russie dans le G7/G8 a encouragé ces inquiétudes.

Il est rapporté que peu de temps après le rassemblement de l’OTAN Trump rencontrera Poutine à Helsinki le mois prochain (NDT : rencontre depuis confirmée). Il a été rapporté que lors de sa rencontre à Singapour avec Kim Jong Un, Trump a conclu des accords sans consulations (surprenant) avec la Corée du Sud. Il se peut qu’à Helsinki Trump prenne des décisions surprenantes pour l’OTAN, comme le retrait des troupes américaines de Pologne. Et peut-être que l’OTAN commencera à s’effilocher à mesure que les citoyens européens remettent davantage en question sa pertinence, tandis que la perte des valeurs communes et le début des guerres commerciales affaiblissent l’alliance politique atlantique.

Que se poursuivent les guerres commerciales entre les trois principaux exportateurs que sont la Chine, les États-Unis et l’Allemagne. Laissons Trump prendre des décisions stupides en flattant sa base, et en la consternant de réelles conséquences (comme la perte d’emplois). Qu’il se débarrasse de l’Europe et brise l’Alliance atlantique ; elle n’était pas anodine au départ. Que l’influence des États-Unis sur l’UE diminue encore ; elle était exercée en grande partie par la Grande-Bretagne et est depuis diminuée par le Brexit.

Que les États-Unis continuent d’aboyer auprès de leurs alliés européens et de la Chine, en exigeant qu’ils cessent d’acheter du pétrole iranien sinon ils s’exposeraient à des sanctions américaines indirectes. La demande est si manifestement scandaleuse (à la suite l’abandon par les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien) qu’elle doit interpeller les parties concernées sur les tactiques mafieuses employées par Washington. Elle veut être perçue comme cruelle et intimidante ; mieux vaut être craint que d’être aimé.

Mais si l’on doit craindre la capacité militaire des États-Unis, sa capacité à diriger l’économie mondiale n’est en revanche pas ce qu’elle était en 1945, lorsque le PIB des États-Unis représentait la moitié du PIB mondial. Aujourd’hui, il est à peu près équivalent à celui de l’UE. Mike Pompeo, secrétaire d’État des États-Unis, ne peut exiger du monde qu’il obéisse lorsqu’il lui demande d’accepter une campagne de destruction de l’Iran. Trump ne peut pas s’attendre à ce que, lorsqu’il augmente les droits de douane sur l’acier européen, elle ne riposte pas.

Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que le monde actuel continue tel quel, ou supposer que les alliances actuelles se maintiendront éternellement. Que l’ordre actuel puisse s’effondrer à cause de guerres commerciales plutôt que de guerres sanglantes est en fait une pensée plutôt réjouissante.

Gary Leupp





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