Notre Dame et l’identité de la France

Il ne s’agit pas seulement de questions politiques et financières, mais de manifestations de la guerre des élites contre l’identité de la France.

En tant que rationalistes, nous sommes censés prendre l’incendie dramatique et profondément tragique de la cathédrale Notre-Dame de Paris comme un hasard ou une malchance. Mais je ne peux pas être le seul à ressentir un lien symbolique entre la quasi-destruction d’une icône religieuse et culturelle française et l’identité de la France en déliquescence.

Il se trouve que je suis en train de lire l’immense histoire en deux volumes de Fernand Braudel, L’identité de la France : Volume Un : Espace et Histoire et Volume Deux : Les Hommes et les choses.

Les lecteurs de longue date savent que j’ai souvent recommandé l’histoire en trois volumes de Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe – XVIIIe siècles, comme essentielle à la compréhension de la montée du capitalisme en Europe.

Les Chinois considèrent les catastrophes naturelles et les événements similaires comme des signes avant-coureurs de changement politique, car les catastrophes suggèrent que l’élite de l’Empereur/du pouvoir a perdu le Mandat du Ciel. Il est difficile de ne pas voir le désastreux incendie de Notre-Dame comme un tel présage.

Car l’identité de la France est attaquée sur plusieurs fronts. Le statu quo de gauche a créé une fausse dualité : soit on vénère le multiculturalisme et rejette une identité nationale comme ennemi juré du multiculturalisme, soit on est un raciste de droite. Ainsi, quiconque fait même référence à une identité nationale de la France est rapidement vilipendé et marginalisé.

Il s’agit bien sûr d’un faux choix : on peut valoriser le multiculturalisme comme un élément essentiel d’une identité nationale sans sacrifier toute la notion d’une identité nationale.

Comme le note Braudel à la fin du volume deux, la France a longtemps été gouvernée par de minuscules élites. Au début du XVIIIe siècle, seulement 242 financiers avaient des contrats de perception d’impôts pour la monarchie ; Braudel note que « la Haute Banque à Paris, pendant la Restauration et par la suite, ne comptait que 25 familles ».

Dans la structure de pouvoir politique très centralisée de la France d’aujourd’hui, les dirigeants – Macron et son cercle – sont tous diplômés de quelques universités de premier plan. Comme Macron, le leadership a été choisi très tôt et a rapidement pris le pas sur les élites inférieures.

Le capitalisme élitiste mondialisé et hyper-financé, si dépendant d’une main d’œuvre immigrée bon marché pour ses serviteurs, a laissé « la France profonde » derrière lui, dépouillé du pouvoir économique et politique, et relégué à la dépendance de l’Etat providence dans les régions rurales (seuls les quelques privilégiés et ceux qui ont un logement social peuvent se permettre de vivre à Paris).

Il ne s’agit pas seulement de politique et de finance, mais de manifestations de la guerre d’élite contre l’identité de la France, pour la transformer en une hiérarchie fade et mondialisée dans laquelle le capital et le pouvoir profitent à quelques-uns, un système imposé par la propagande d’Etat et la vertu publique de dénonciation.

Pour citer Slavoj Žižek :

Le mouvement des gilets jaunes s’inscrit dans la tradition spécifique de la gauche française de grandes manifestations publiques ciblant les élites politiques, plus que les milieux d’affaires ou financiers. Cependant, contrairement aux 68′ protestations, les gilets jaunes sont beaucoup plus un mouvement de France profonde, une révolte contre les grandes métropoles, ce qui rend son orientation gauchiste beaucoup plus confuse.

Voici Andrew Joyce (Sur les gilets jaunes et les monstres) :

Au milieu de la mer d’évasions, de renoncements et de contradictions, il reste que la classe ouvrière blanche a été abandonnée à la fois par l’ancienne droite et la gauche. Dans certains cas, la classe ouvrière blanche est à l’origine des mêmes évasions, reniements et contradictions : ils sont un rappel inconfortable, et maintenant plus visible, des promesses non tenues et des obligations non remplies.

« Le fossé économique entre la France périphérique et les métropoles illustre la séparation d’une élite et de son arrière-pays populaire », ajoute Guilluy. Les élites occidentales ont progressivement oublié un peuple qu’elles ne voient plus. L’impact des gilets jaunes et leur soutien dans l’opinion publique (huit Français sur dix approuvent leurs actions) a étonné les politiciens, les syndicats et les universitaires, comme s’ils avaient découvert une nouvelle tribu en Amazonie ».

Je ne suis pas d’accord pour dire que la visibilité, présentée en termes passifs, est la question clé ici. En fait, je crois qu’une meilleure analogie serait celle d’une tribu amazonienne qui avait été systématiquement la cible d’une extinction et qui était présumée incapable d’obtenir une quelconque résurgence.

N’oublions pas qu’il est devenu pratique courante à gauche de prétendre que la classe ouvrière blanche n’existait pas, et qu’il était aussi considéré comme explicitement antagoniste à gauche et dans les élites cosmopolites de lui offrir, comme groupe ethno-économique, tout appui matériel et idéologique.

Enfin, voici Christophe Guilluy, auteur de le crépuscule de la France d’en haut :

L’emploi et la richesse sont de plus en plus concentrés dans les grandes villes. Les régions désindustrialisées, les zones rurales, les petites et moyennes villes sont de moins en moins dynamiques. Mais c’est dans ces lieux – en France périphérique (on pourrait aussi parler d’Amérique périphérique ou de Grande-Bretagne périphérique) – que vivent de nombreuses classes populaires. Ainsi, pour la première fois, les « travailleurs » ne vivent plus dans des zones de création d’emplois, ce qui provoque un choc social et culturel. […] Les métropoles mondialisées sont les nouvelles citadelles du 21ème siècle – riches et inégales, où même l’ancienne classe moyenne inférieure n’a plus sa place. Au lieu de cela, les grandes villes mondiales travaillent sur une double dynamique : la gentrification et l’immigration. C’est le paradoxe : la société ouverte aboutit à un monde de plus en plus fermé à la majorité des travailleurs.

Les médias de masse, défenseurs clé de l’élite égoïste, rejetteront tout symbolisme dans la quasi-destruction de Notre-Dame. Mais au fond, beaucoup perçoivent ce qui ne peut être dit ouvertement : les élites en France ont perdu le Mandat du Ciel.

 

Charles Hugh Smith via ZeroHedge via OfTwoMinds blog ; traduit par XPJ

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