Les migrants, le populisme et le chant du cygne de l’Union européenne ?

La Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) a rejeté «  dans leur intégralité » les recours déposés par la Hongrie et la Slovaquie contre les quotas d’accueil de réfugiés décidés en septembre 2015 par les dirigeants européens, au plus fort de la crise migratoire.

La crise migratoire en Europe est un enjeu politique majeur de la décennie. Des millions[1] de personnes arrivant principalement d’Afrique et du Moyen-Orient, ont traversé la Méditerrannée ou sont passées par la frontière gréco-turque, passage supposé plus sûr quant aux risques multiples que représente la traversée d’une mer pouvant parfois être périlleuse et semée d’embûches. Le risque est multiplié par un facteur énorme compte tenu de l’état de certaines embarcations.

L’origine de ces flux migratoires colossaux revêt une dimension multifactorielle : crises économiques dans les pays les plus pauvres, conflits inter-ethniques, guerres néocoloniales. Cependant, ce sont principalement deux évènements catastrophiques sur le pourtour méditerrannéen qui ont accéléré d’une manière certaine la crise migratoire : les guerres lybienne et syrienne. La première a été décisive dans l’organisation de ces flux puisque la Lybie est une porte d’entrée sur l’Europe. La déstabilisation du régime a fait sauter le verrou migratoire de façon certaine[2]. La guerre en Syrie est venue alimenter les flux migratoires compte tenu de l’intensité du conflit au Proche-Orient, jetant des centaines de milliers de personnes sur la route.

Cependant, cette crise migratoire d’ampleur – jamais vue depuis la Seconde guerre mondiale –  a cristallisé les craintes, les passions et l’hostilité. Les médias ont vendu à l’opinion publique les vertues d’un tel afflux de personnes sur l’Europe. On connaît la narrative employée depuis les années 1970 avec le regroupement familial : l’immigration est bonne en tout point. Cette vision de la chose ne pouvait qu’alimenter encore plus les a priori et les peurs dans l’opinion publique. Les peuples européens sont également touchés par les crises multiformes. Accueillir des millions de personnes sur les territoires des pays européens ne peut objectivement se réaliser avec des fleurs autour du cou sur un chemin exclusivement pavé de bonnes volontés. Les pays de l’Union européenne souffrent, c’est une évidence de le dire. Gérer une telle crise migratoire dans ce contexte explosif n’est pas aisé car elle cristallise les tensions et les peurs.

C’est donc, d’après nos dirigeants, un défi majeur à relever pour l’Union européenne. Et cette dernière est venue apporter plusieurs réponses, notamment en imposant des quotas aux pays membres de l’UE en 2015. Cependant, ces quotas n’ont pas été accueillis avec le même enthousiasme dans les différentes contrées d’Europe, certains pays refusant catégoriquement ces contingents[3], forçant Merkel à reculer sur cette idée en septembre 2016. Par ailleurs, on peut noter une montée croissante d’un ressentiment en Europe et plus particulièrement dans les pays de l’Europe centrale et de l’Est qui sont de plus en plus hostiles à l’arrivée massive d’immigrants sur leur territoire.

Un immigrant est une personne venant s’établir dans un pays qui n’est pas le sien. L’étranger en situation irrégulière désigne un statut juridique, qualifiant la situation d’un étranger présent sur le territoire national d’un État, tout en étant dépourvu de titre de séjour en règle. Par facilité ou raccourci idéologique, la presse mainstream utilise le terme de « migrant », qui selon certaines définitions pourrait cependant être pertinent, étant donné que le terme de migrant est souvent utilisé dans des logiques de migrations humaines ou des déplacements de populations.

C’est alors que le populisme fait son entrée en scène. Pourquoi parlons-nous ici de populisme ? Nous utilisons ce terme pour qualifier la réaction des populations européennes par rapport à l’arrivée massive[4] d’immigrants sur leurs territoires. Divers mouvements politiques dits « populistes » montent inéxorablement dans l’opinion, que ce soit le UKIP en Angleterre[5], le FN en France, l’AfD en Allemagne, le FPÖ en Autriche, le PVV aux Pays-Bas, le Fidesz hongrois ou encore le PiS polonais. Tous ces partis politiques partagent la même hostilité – à des degrés divers –  à  l’égard de l’immigration illégale.  En ces temps de crises multiformes, ces partis prônent la préférence nationale voire la fermeture des frontières nette. Cependant, au nom de la solidarité européenne et de la convergence économique mais aussi in fine, sociale et sociétale[6], l’UE demande à tous ses Etats-membres d’accepter ces flux migratoires ou du moins d’accepter de gérer les effets et conséquences.

Une communauté nationale cherche avant toute chose le consensus populaire et l’affectio societatis comme volonté commune de former un peuple, si possible, le plus homogène tout en préservant les droits des minorités. La logique intellectuelle des fédéralistes européens est donc cohérente quand ils fixent la convergence comme clé de voûte nodale de leur projet de « souveraineté européenne ». Par conséquent, les demandes répétées de Bruxelles de gestion en termes de politique d’immigration vont dans ce sens. En activant la solidarité européenne sur un autre terrain que celui de l’économique, la construction européenne se heurte à un obstacle bien plus imposant que celui des droits de douanes. On touche, en effet, aux affects et donc au consensus au sein des populations européennes.

Alors même qu’un cadre juridique supranational existe au sein de l’UE, les pays européens veulent traiter ce défi majeur de manière souveraine, c’est-à-dire de façon démocratique. La convergence économique de l’Europe, avec les résultats que l’on connaît, a été un défi majeur du XXe siècle. En 1992, quand l’UE faisait un bon de géant vers l’union politique avec le traité de Maastricht, le défi de la crise migratoire de cette décennie pose un défi immense et réel à la viabilité du projet politique de l’UE. C’est donc ce défi qui nous invite à nous interroger sur le cadre existant de l’UE en la matière et par conséquent, l’espace de décision politique à l’échelon national qu’il reste. Est-il devenu trop réduit pour gérer cette crise ? L’UE est-elle au niveau ? La crise migratoire est-elle le chant du cygne de la construction européenne ?

Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort ; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d’un beau génie prêt à s’éteindre[7]

 


[1] « L’Europe et les migrants, faits et chiffres ». Le Parisien, 19 mars 2017. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus d’un million de personnes sont arrivées en 2015, dont plus de 850.000 via les côtes grecques, venant en large majorité de Syrie (56%), d’Afghanistan (24%) et d’Irak (10%).

[2] « Libye : Kadhafi et l’arme de l’immigration clandestine vers l’Europe », Jeune Afrique, le 7 juin 2011. Kadhafi au plus fort de la guerre avait déclaré :  « Vous aurez l’immigration, des milliers de gens qui iront envahir l’Europe depuis la Libye. Et il n’y aura plus personne pour les arrêter ».

[3] En septembre 2015, 80 % des Slovaques, 75 % des Polonais seraient hostiles à l’accueil des migrants selon plusieurs sondages. « L’Europe de l’Est antimigrants : «Un lourd héritage d’une conception ethnico-linguistique de la nation» », Libération, le 15 septembre 2015.

[4] J’emploie volontiers le terme « massif » pour des raisons quantitatives ou bien « des millions de personnes » déplacées pourraient-elles représenter une quantité néglibeable ? Je pose la question.

[5] Du fait de la victoire du Brexit au référendum, le UKIP est retombé dans les sondages.

[6] La convergence économique et l’harmonisation des législations nationales au sein de l’UE ne peut qu’aboutir à une harmonisation sociale et sociétale. C’est en tout cas le projet des fédéralistes européens.

[7] Georges-Louis Leclerc de Buffon

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur telegram
Partager sur vk