Merkel et Macron s’opposent à Bruxelles sur la question ferroviaire

La commissaire européenne chargée de la concurrence, Margrethe Vestager, est sceptique à l’idée de voir Alstom et Siemens fusionner et former ainsi un champion mondial.

John MacDougall/AFP via Getty Images

Article paru sur Politico, traduit par Soverain

La France et l’Allemagne ont toujours considéré que les eurocrates de Bruxelles comme étant de leur côté.

Mais la réticence de la Commission européenne pour permettre la fusion de Siemens et d’Alstom en un champion mondial du rail menace le traditionnel enthousiasme franco-allemand pour le projet européen.

Les règles strictes de l’UE en matière de concurrence deviennent une gêne sérieuse pour la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron, qui souhaiteraient que l’accord crée l’équivalent ferroviaire d’Airbus.

L’hostilité de la Commission révèle une profonde faille au sein de l’UE. D’un côté les capitales des États, plus protectionnistes, qui veulent des défenses plus fortes contre la Chine ; de l’autre les responsables du commerce et de la concurrence à Bruxelles, plus libéraux économiquement, qui rejettent le concept de « champion industriel ».

Angela Merkel a expressément demandé à Bruxelles de ne pas laisser ses règles de concurrence – qui cherchent à savoir si une fusion nuira au marché européen – faire obstacle à la création de poids lourds capables de mener bataille en Asie. Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, a également insisté la semaine dernière pour que l’opération soit approuvée par les régulateurs à Bruxelles : « Nous avons besoin d’entreprises de taille critique » capables de rivaliser avec CRRC, le géant chinois du rail.

L’absence de concurrence pourrait en fin de compte conduire à moins d’innovation et à des prix plus élevés pour les passagers comme pour le fret.
– Margrethe Vestager

« Au-delà du domaine économique, cette fusion doit être considérée comme un mariage entre la France et l’Allemagne, dans une période où se profilent des risques concernant l’unité européenne, » a déclaré Florent Laroche, professeur d’économie à l’Université de Lyon. « Est-il protectionniste d’améliorer la performance de notre industrie sur le marché international ? »

Pour Paris et Berlin, le problème est que Margrethe Vestager, commissaire européenne chargée de la concurrence, estime qu’un rapprochement entre Alstom et Siemens risquerait de réduire considérablement le nombre de fabricants auxquels les réseaux ferroviaires européens peuvent acheter leurs trains et leurs signalisations. Ce manque de concurrence pourrait en fin de compte conduire à moins d’innovation et à des prix plus élevés pour les passagers comme pour le fret. Elle soupçonne aussi qu’une entreprise ferroviaire d’une telle taille en Europe pourrait être moins compétitive à l’échelle mondiale.

Selon elle : « Les champions dont l’Europe a besoin ne sont pas des favoris choyés, libérés de la nécessité d’être compétitifs en Europe. »

Deux personnes au courant de l’affaire ont déclaré cette semaine à POLITICO que le département de Vestager était parvenu à une première conclusion selon laquelle le rapprochement Alstom-Siemens serait « incompatible » avec le marché intérieur. Son opposition à l’opération suggère fortement que les deux sociétés devront procéder à des cessions importantes pour obtenir l’autorisation dans des domaines tels que les trains à grande vitesse, les réseaux régionaux, la signalisation et les métros.

Margrethe Vestager, commissaire européenne en charge de la concurrence | Olivier Hoslet/EPA

Ces derniers jours, Joe Kaeser, directeur général de Siemens, a exprimé un niveau inattendu de frustration à l’égard de l’UE et est même allé jusqu’à exprimer le besoin potentiel d’établir une stratégie « Allemagne d’abord ».

Reinhard Bütikofer, un législateur allemand des Verts au Parlement européen, spécialisé des affaires chinoises, a déclaré que la position de la Commission était « ridicule ». Il a tweeté : « la politique de concurrence européenne est loin de répondre aux attentes. »

Selon Ramon Tremosa, parlementaire européen espagnol, libéral, Margrethe Vestager a raison de s’élever contre les grands intérêts nationaux. « Tous les pays sont protectionnistes en ce qui concerne leurs intérêts nationaux, leurs infrastructures et leurs entreprises », a-t-il déclaré. « Je pense que Vestager regarde du bon côté, celui des prix pour le consommateur. S’il est confirmé qu’il [l’accord] ne sera pas autorisé, ce sera parce qu’il n’y aura pas eu suffisamment de garanties que ces super champions européens ne se comporteraient pas comme un monopole. »

Malgré ses réserves à l’égard de la fusion Alstom-Siemens, Tremosa a prévenu qu’il ne s’opposait pas aux champions en soi. « Nous savons tous que nous devons être compétitifs sur le marché mondial et nous avons peut-être besoin de champions européens », a-t-il déclaré.

Pour Koert van Buiren, responsable du département concurrence chez SEO Amsterdam Economics, ce cas est inhabituel dans la mesure où il a poussé Berlin et Paris ensemble, il s’agit là d’un fait unique.

« Traditionnellement, les États membres du nord favorisent une application plus stricte des règles de concurrence que les États du sud, qui ont tendance à accorder plus d’importance à leurs propres intérêts économiques. Habituellement, l’Allemagne fait partie de ce groupe nordique, mais dans ce cas précis, les intérêts politiques pourraient faire exception », a-t-il dit.

Un conducteur dirige le premier train à hydrogène du constructeur français Alstom | Patrik Stollarz/AFP via Getty Images

Hosuk Lee-Makiyama, directeur du Centre européen d’économie politique internationale, a prédit une grande intervention politique pour tenter de faire approuver la fusion. « L’antitrust a toujours été extrêmement politisé, nous n’en encore qu’au début. Vous devez montrer que vous vous battez », a-t-il dit. En fin de compte, selon lui, Bruxelles donnera son feu vert à l’accord.

Il a notamment déclaré que les régulateurs devraient se pencher sur les concentrations futures du marché lorsque de grandes entreprises chinoises et japonaises viendront vendre en Europe – ce qui permettrait d’envisager la fusion Alstom-Siemens dans un marché mondial, et pas seulement européen.

Je sais combien Alstom est important pour la France, ils n’ont pas encore mis le paquet… Hollande a décroché le téléphone pour que la fusion Alstom-GE se réalise. J’aimerais que Macron fasse la même chose maintenant. »

Avec la contibution de Jakob Hanke.

Christian Oliver, Joshua Posaner et Simon Van Dorpe





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