L’Italie déclare la guerre à Merkel et à l’UE

La coalition italienne eurosceptique menée par Salvini ira-t-elle jusqu’au clash avec l’UE ? | Crédit @NewsBreakouts

Article de Tom Luongo paru sur Strategic Culture, traduit par Soverain

Si jamais certains doutaient que les dirigeants de la coalition eurosceptique italienne aient un plan pour défier l’Union européenne, ils devraient jeter un œil au budget qu’elle vient de proposer. Les deux vice-premiers ministres, Luigi Di Maio du Mouvement Cinq Étoiles (M5S) et Matteo Salvini de la Ligue (Lega), se sont montrés intransigeants quant à l’engagement de l’Union européenne sur toutes les questions de souveraineté d’ici les élections au Parlement européen en mai prochain.

Leur proposition budgétaire, qui comprenait à la fois des réductions d’impôts et un revenu universel, a dépassé la limite de 2,0 % du PIB fixée par l’UE, et atteint ainsi 2,4%. Cela a placé leur ministre des Finances, Giovanni Tria, dans une position délicate car ce dernier ne souhaite pas négocier ce budget avec Bruxelles, préférant une approche moins conflictuelle, plus pro-UE.

Salvini et Di Maio ont cependant d’autres ambitions. Et depuis que j’ai commencé à couvrir cette histoire sur mon blog l’année dernière, j’ai dit qu’il était impératif que Salvini fasse reculer la question de la « Troïka » (UE – BCE – FMI) sur la restructuration/remise de dettes.

Ce que je voulais dire à l’époque, et j’étais concentré sur l’émergence de Salvini en tant que leader de ce combat, c’est que Salvini et l’Italie, parce qu’ils sont plus que techniquement insolvables, ont tout le pouvoir dans les négociations. Juncker, Draghi, Merkel et Christine Lagarde, du FMI, ne peuvent tout simplement pas ignorer l’importance des dettes et des passifs figurant sur les bilans des banques européennes, notamment le montant avoisinant les mille milliards de dollards pour les engagements liés à TARGET2.

Mais, pour ce faire, Salvini et maintenant Di Maio doivent montrer leur bonne foi pour négocier un bon accord avec Bruxelles, Berlin et le FMI pour l’Italie. C’est la raison pour laquelle le budget a dépassé la limite de 2% puis a été raboté pour atteindre 2 %, mais avec des dispositions dont ils savaient qu’elles mettraient les ministres européens des Finances en colère.

Le but est de pousser Bruxelles à bout et de les présenter comme les méchants afin de ramener l’opinion publique à la position d’itexit. Les problèmes de l’Italie ne peuvent être résolus avec une Allemagne détentrice des rênes du marché pour tous les pays de l’UE.

Ainsi, le premier aspect de leur attaque contre la structure de pouvoir de l’UE est donc le suivant : les interpeller sur leur budget tout en déclarant clairement au reste de l’Europe qu’ils ne cherchent pas à quitter l’euro. S’ils le font, ce sera l’Allemagne qui forcera cette situation.

Le second aspect de l’attaque est de refaire l’UE de l’intérieur, ce que Salvini a ouvertement déclaré comme étant l’un de ses objectifs.

Tout a commencé il y a plus d’un mois lorsqu’il a rencontré le président hongrois Viktor Orban, qui s’est mis d’accord sur une stratégie visant à créer une « Ligue des ligues » pour unir l’opposition à l’actuel régime technocratique de la Commission européenne.

Ils ont alors clairement indiqué que l’objectif était de soustraire le contrôle de la présidence de la Commission européenne à la coalition qui soutient l’actuel président Jean-Claude Juncker.

Avec l’augmentation dans les sondages des partis eurosceptiques à travers toute l’Europe, Salvini et Orban peuvent conduire un réel changement dans la structure des partis au sein du Parlement européen. Le Parti populaire européen (PPE), dont fait partie le Fidesz d’Orban, risque de perdre la direction de la coalition en raison de l’énorme changement dans la composition électorale de l’Italie et de l’Autriche avec un Sebastian Kurz, tout de même moins radical.

Mais le grand tournant concerne l’Allemagne. L’alternative pour l’Allemagne (AfD) grimpe jusqu’à 20% au niveau national et le prochain obstacle pour sa croissance seront les élections de ce week-end en Bavière. Si l’AfD fait un appel aux Verts et refuse à la CSU la possibilité de former un gouvernement de coalition sans eux, cela pourrait avoir des répercussions pour Angela Merkel.

Selon les derniers sondages, l’AfD se situerait en moyenne autour de 11%, contre une forte poussée des Verts, qui ont atteint 18%. La CSU s’est effondré à seulement 35 %. La précision de ces sondages n’est pas encore connue, mais compte tenu de l’histoire récente, je ne serais pas surpris de voir l’AfD faire mieux que ses sondages ce dimanche.

Source : wahlrecht.de

Car si c’est le cas et que le cumul CSU/Verts est inférieur à 50%, la CSU pourrait être forcé de former une coalition à trois têtes pour stopper l’AfD. Et ceci en supposant que la CSU et les Verts pourraient former n’importe quelle coalition viable en premier lieu.

Cela bouleverserait vraiment les dirigeants de la CSU et les appels à briser l’Union avec la CDU de Merkel se feraient plus pressants.

Et comme Mme Merkel est confrontée à des trahisons interne à la CDU, la possibilité que sa coalition nationale s’effondre rapidement augmente sous la pression externe de Salvini et Di Maio au sujet du budget et de la dette.

Les marchés commencent à se rendre compte que cette bataille politique ne se déroulera pas aussi bien pour l’Allemagne et la Troïka que pour la Grèce. Salvini et Di Maio ne sont pas Varoufakis et Tsipras et l’Italie est simplement beaucoup plus importante que la Grèce.

L’euro s’affaiblit de jour en jour tandis que les rendements obligataires italiens montent en flèche. Les traders ne savent pas quoi faire, car chaque déclaration d’un fonctionnaire associé à cette lutte déplace les marchés de la dette italienne de 20 points de base.

Et, je ne devrais pas avoir à le répéter trop souvent, mais 20 points de base de variation sur les marchés de la dette souveraine, c’est la définition même « d’anormal ».

Les forces populistes au sein de l’UE sont en colère et leur pouvoir s’accroît. Les technocrates bruxellois semblent toujours penser que les anciennes règles s’appliquent, mais ce n’est pas le cas. Les tactiques alarmistes ne fonctionneront pas sur ces hommes parce qu’ils savent que le but ultime est simplement de se préparer pour une nouvelle monnaie, que ce soit le mini-BOT qui a été lancé précédemment par Salvini ou une nouvelle lire.

Ma lecture de l’état actuel des choses est la suivante : la BCE étant la seule acheteuse de la dette italienne, et ce depuis plus d’un an, toute forte hausse des rendements obligataires résulterait du fait que la BCE abandonnerait simplement ces achats et le marché les reprendrait.

C’est la plus grande arme de la BCE. Elle tentera d’effrayer tout le monde en laissant l’Italie voir sa situation budgétaire s’éroder rapidement, ce qui l’empêchera d’émettre des titres d’emprunt à rendements viables. Mais elle le fera au détriment de la valeur des obligations qu’elle et d’autres banques européennes détiennent déjà. Parce qu’elles perdent de la valeur, ce qui nuit à la solvabilité de ces banques.

Si les dirigeants italiens tiennent la ligne et refusent de reculer, ils bluffent la BCE sur la possibilité d’une hausse des taux. La BCE devra y revenir, recommencer à acheter pour soutenir le prix et se concentrer pour la prochaine bataille.

C’est ce que nous constatons depuis quelques mois sur le marché obligataire italien. C’est là que cette guerre fait la une des journaux. Et Salvini et Di Maio le comprennent. Si ce n’était pas le cas, ils auraient déjà plié bagage.

Au lieu de cela, ils ont doublé leur opposition à Bruxelles et à Berlin et ajouté de nouveaux éléments à leurs attaques.

Cela ne se terminera pas bien.

Tom Luongo


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