L’Europe ne peut pas faire face à de nouveaux conflits armés sur le continent

Analyse de Gefira, traduit par Soverain

Les dirigeants européens sont non seulement incapables de faire face à la crise démographique sur le Vieux Continent, mais sont aussi en train de perdre du terrain en termes de défense. Le scepticisme et les réserves du président Trump au sujet des positions militaires des bureaucrates européens, les actions de plus en plus agressives d’Ankara envers Chypre et la Grèce, et le rapprochement entre la Turquie et la Russie soulignent la faiblesse de l’OTAN à la veille de son sommet à Bruxelles.

L’Europe n’a aucune chance si elle est contrainte de faire face à des conflits sur trois fronts. Deux d’entre eux ont un caractère conventionnel : sur le flanc oriental, où il y a des tensions continues avec la Russie, et dans les Balkans, près de la frontière avec la Turquie. Le troisième concerne la région méditerranéenne, où des hommes jeunes et vigoureux d’Afrique et d’Asie centrale traversent les frontières de l’Europe avec le soutien d’un millier de personnes au cœur du continent. Les Européens sont également impliqués militairement en Afghanistan, en Syrie et participent au conflit toujours plus important au Mali.

Alors que l’Europe perd ses alliés, la Russie et la Turquie cherchent d’autres voies de coopération. La Turquie a cessé d’être un membre crédible de l’OTAN, et on craint de plus en plus que les Etats-Unis ne se mêlent pas aux conflits européens. L’équipe Gefira a comparé les capacités de l’Alliance de l’Atlantique Nord, sans tenir compte des forces armées américaines et turques, avec celles de Moscou et d’Ankara. La conclusion est claire : le potentiel européen est trop faible pour traiter tout différend aux frontières orientales et sud-est de l’OTAN.

La comparaison montre que les pays européens de l’OTAN dépensent plus de quatre fois plus pour l’armement que le Kremlin et Ankara. Bien que la taille des troupes européennes de l’Alliance soit supérieure de plus de 350 000 hommes, l’avantage des forces terrestres et aériennes russes et turques est notable. La marine de l’OTAN semble être plus forte, comme en témoigne le ratio de neuf porte-avions pour un Russe, mais la Russie compte trois fois plus de sous-marins nucléaires. Un élément non négligeable est l’équipement nucléaire : au total, les pays européens de l’OTAN ne possèdent que 515 têtes nucléaires, tandis que la Russie en possède 7 000.

Un obstacle supplémentaire pour la composante européenne de l’Alliance est que leurs troupes n’ont pas de commandement uniforme. Les initiatives prises par l’Italie, la Pologne et la Hongrie, ainsi que la crise de l’euro et les questions de migration montrent que Berlin n’est pas en mesure de diriger l’Europe face aux menaces extérieures. La France tente également de prendre le contrôle des troupes européennes, mais cela a conduit à la destruction de la Libye, tandis que les aventures militaires au Mali sont vouées au désastre.

L’absence de processus de commandement sans la participation de Washington est un problème. La logistique en est une autre. Bien qu’il soit prévu de transférer les forces de l’Alliance sur le flanc est, la distance est trop grande pour répondre à une attaque surprise. Cependant, étant donné le risque croissant de conflit entre la Grèce et la Turquie, les pays de l’OTAN devraient reconsidérer les questions de logistiques qui permettront à leurs armées de se déplacer plus efficacement non seulement vers l’est, mais aussi vers le sud de l’Europe. Au lieu de se concentrer sur la dissuasion, l’Europe devrait définir les procédures logistiques appropriées qui constituent la base d’une réponse efficace à une attaque contre l’un des membres de l’Alliance.

Bien que les troupes de l’OTAN soient plus nombreuses que la Russie et la Turquie, même si l’article 5 est entré en vigueur, aucun pays ne sacrifiera toutes ses forces armées. Le Traité de l’Atlantique Nord donne aux membres la liberté de choisir les moyens et les méthodes de défense militaire d’un membre de l’OTAN. Même si chaque État affecte 10 à 20 % de ses soldats et équipements militaires (ce que nous considérons comme une limite de toute façon), il ne pourra pas s’opposer aux troupes russes ou turques.

En nous basant sur le classement mondial de la puissance de feu, dans le tableau ci-dessous, nous avons compilé les données relatives au nombre de militaires et d’équipements pour trois types de forces armées ainsi que les dépenses budgétaires de l’OTAN et de la Russie[1]. Outre les chiffres, les aspects technologiques sont également importants, c’est-à-dire la capacité d’un État à moderniser son équipement militaire. Les armes turques et russes sont régulièrement testées dans le cadre d’opérations au Moyen-Orient, ce qui permet de les améliorer. La plupart des armées européennes n’utilisent leur équipement que sur le terrain d’entraînement et pendant les manœuvres.

Première limite : USA et Europe

Les diplomates l’admettent ouvertement : Les relations transatlantiques se détériorent depuis des années.[2] Washington est moins disposé à financer la défense européenne, ce qui n’est pas au goût des décisionnaires européens qui se sont habitués au parrainage des États-Unis à tel point que de nombreux pays n’augmentent pas leurs dépenses de défense pour atteindre les 2 % du PIB convenus pour 2024. Washington dépense 647 milliards de dollars par an pour la défense, tandis que les dépenses militaires des autres pays de l’OTAN s’élèvent à 268 milliards de dollars. Le président américain annonce qu’il en a assez de financer la défense européenne.[3] D’autre part, les dirigeants européens déclarent que la nouvelle doctrine américaine  » n’a pas d’amis mais que des ennemis « .[4] Le rejet des accords sur le changement climatique par les Etats-Unis ainsi que le retrait de Washington de l’accord nucléaire avec l’Iran, entraînant la réintroduction des sanctions contre Téhéran, est une pomme de discorde qui a provoqué une hausse des prix du pétrole en frappant les importateurs de cette matière première, y compris l’Europe.

La guerre commerciale entre l’UE et les États-Unis a des répercussions négatives sur les relations transatlantiques, comme l’a démontré le récent sommet du G7. En outre, Washington est sceptique quant aux plans de défense européens liés à la création de l’Initiative européenne d’intervention, affirmant qu’ils sapent les formes actuelles de coopération.[5] La tension croissante entre l’Europe et les Etats-Unis peut connaître son apogée au sommet de l’OTAN de juillet, lorsque les Etats-Unis, pour montrer la faiblesse des alliés européens, pourraient décider de limiter leur présence militaire sur le vieux continent, et éventuellement de quitter complètement l’organisation. Il est important de noter que quelques jours après la réunion des dirigeants de l’Alliance, une réunion entre le Président Poutine et le Président Trump aura lieu à Helsinki. Il convient également d’ajouter que le président ukrainien Petro Poroshenko (l’Ukraine n’est pas membre de l’OTAN) participera au sommet de l’OTAN qui se tiendra à Bruxelles en juillet prochain.

La deuxième limite : L’OTAN et la Turquie

L’Europe désigne ouvertement la Russie comme un ennemi qui pourrait intensifier ses opérations en Ukraine orientale ou ouvrir un nouveau front dans les pays baltes ou en Transnistrie.[6][7] Cependant, si une guerre avec la Russie est peu probable à nos yeux, le second point de conflit, plus réaliste, est celui des Balkans et de l’Asie Mineure. Ankara soulève des revendications territoriales contre Nicosie et Athènes. Elle peut être illustrée par la violation de la frontière de la zone aérienne grecque par les combattants turcs[8], ou même par le blocus turc des navires européens explorant des gisements de gaz dans les zones économiques de Chypre.[9] L’annexion de Chypre par la Turquie et l’attaque contre la Grèce (qui est également membre de l’OTAN) déclencherait l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord.

La Turquie et les autres membres de l’OTAN ont des intérêts divergents. Un exemple est l’opération « Rameau d’Olivier » lancée au début de cette année contre les Unités de protection du peuple équipées par les Etats-Unis (YPG), qui est la plus grande milice kurde en Syrie.[10] Ceci entraîne la marginalisation d’Ankara par les alliés de l’Atlantique Nord, ce que l’équipe de Gefira avait précédemment signalé.[11] Dans le contexte actuel, la Turquie n’est pas un membre effectif de l’Alliance. La victoire d’Erdogan et le renforcement de sa situation dans le cadre du système présidentiel entraîneront une plus grande activité de la Turquie, et la confrontation entre l’Europe et Ankara, qu’il s’agisse de Chypre ou des îles grecques de la mer Egée, est devenue très probable.

L’Europe se distancie de ses alliés militaires. L’Australie, le Canada ou le Japon, partenaires potentiels du Vieux Continent, ne voient aucun intérêt particulier à engager leurs propres troupes dans d’éventuels conflits dans cette région. Alors que les dirigeants européens perdent leurs alliés, Moscou et Ankara tentent de créer des formes bilatérales et multilatérales de coopération militaire. Le Vieux Continent est incapable de faire face à l’escalade des conflits susmentionnés, sans le soutien des Etats-Unis et de la Turquie. Le Pacte de l’Atlantique Nord affaibli de deux membres perd de l’importance, et les intérêts divergents des pays de l’OTAN aggravent les divisions existantes. Compte tenu de la liste ci-dessus d’événements hypothétiques, il convient de noter que l’Alliance, contrairement à l’opinion de nombreux analystes et des médias grand public qui les citent, ne peut être considérée comme un dispositif militaire permanent.

Analyse de Gefira, traduit par Soverain

Références : 

1. 2018 Military Strength Ranking, The Global Firepower 2018.
2. Donald Tusk warns EU leaders to ‘prepare for the worst’ in EU-US relations, Deutsche Welle 2018-06-28.
3. Ahead of NATO Summit, U.S. President Exhorts Allies to Pay Up, Foreign Policy 2018-06-27.
4. EU must ‘prepare for worst-case scenarios’ under Trump, top official warns, The Guardian, 2018-06-27.
5. US fears closer EU defence ties could undermine Nato, Financial Times 2018-02-12.
6. On the road to war with Russia, traffic may be biggest US enemy, South China Morning Post, 2018-06-25.
7. NATO focuses on speed in the Baltics amid worries over Russia, NBC News 2018-06-23.
8. Turkish jets violate Greek air space amid spike in aggressive rhetoric from Ankara, Ekathimerini, 2018-06-05.
9. Turkey navy forces back Italian drillship: Cyprus, The Local 2018-02-24.
10. Erdogan: Operation in Syria’s Afrin has begun, Al-Jazeera 2018-01-21.
11. Different standards of NATO: Article 5 never applies to Turkey, Gefira, 2018-02-01.

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