Les raisons pour lesquelles Thibaud Lonjon quitte l’UPR et rejoint Les Patriotes

Octobre 2018. Thibaud Lonjon, alors secrétaire général de l’Union Populaire Républicaine, rend sa carte et démissionne de ses fonctions internes. Il en fait état dans une lettre ouverte publiée ce jeudi 17 janvier, annonçant ce jour-ci rejoindre les Patriotes de Florian Philippot. Les réactions des internautes sont variées, entre encouragements, insultes et questions sincères de sympathisants du parti asseliniste. C’est à ces questions et incompréhensions que le jeune étudiant a souhaité répondre en me proposant un entretien. Nous nous sommes alors rencontrés dans un café du onzième arrondissement.

Olivier Rousseau : Peux-tu détailler les raisons de ton choix?

Thibaud Lonjon : Il ne faut pas croire que ça a été facile pour moi de quitter l’UPR. Au départ je ne souhaitais pas trop communiquer là-dessus, mais l’annonce de mon arrivée aux Patriotes par un journaliste de la Lettre A a suscité des appels de cadres, d’adhérents, se demandant ce qui se passait. J’ai donc fait un communiqué, où j’ai tenté d’expliquer le mieux possible les raisons de mon départ. Pourtant, force est de constater que ça n’a pas suffit. Certains ont compris ; d’autres m’ont insulté -ce qui ne fait pas vraiment honneur aux militants de l’UPR qui ne sont pas tous comme ça, fort heureusement !-  et d’autres encore ont posé des questions légitimes. J’ai, je crois, des arguments solides qui justifient mon départ, arguments que j’ai tenté d’expliquer en interne, sans succès. C’est pour cela que je suis venu aujourd’hui répondre à tes questions.
Ma démarche n’est absolument pas motivée par une aversion ou un ressentiment vis à vis de l’UPR, parti dans lequel j’ai été durant quatre ans et qui est une des formations les plus militantes de France ; ni sur François Asselineau, qui est l’homme le plus érudit que je connaisse et que je respecte énormément.
Je veux simplement faire avancer le débat sur le rassemblement des souverainistes. C’est une question sempiternelle depuis les élections européennes de 1999, et j’espère apporter ma pierre à l’édifice. C’est tout ce que je recherche.

O.R. : Dans ton courrier de départ, tu parles aussi du fait d’avoir voulu organiser des rencontres entre François Asselineau et Florian Philippot. Tu évoques que François Asselineau y a fait obstacle, qu’en était-il du président des Patriotes?

T.L. : Pour dire les choses très clairement, à partir de février 2018, il y a eu des signaux médiatiques et en privé de la part des Patriotes.
En mars, Bertrand Dutheil de la Rochère, conseiller régional Ile de France Les Patriotes -et par ailleurs ancien directeur de cabinet de Chevènement-, a souhaité nous rencontrer avec Charles-Henri Gallois, responsable des questions économiques à l’UPR. Il nous a indiqué que Philippot souhaitait rencontrer Asselineau. Je l’ai retransmis au président de l’UPR, qui n’a pas réagi particulièrement.
Plus tard, en mai, Florian Philippot lui-même a demandé à me voir via son directeur de cabinet. Il avait déjà déclaré publiquement vouloir rencontrer François Asselineau, et me l’a réitéré en privé lorsque je l’ai vu, en me demandant son numéro de téléphone. Chose que j’ai soumise à approbation. Le lendemain ou surlendemain, j’ai joint Asselineau par mail en évoquant mon échange avec Florian Philippot et la demande de numéro. Il n’a pas donné suite et n’a pas souhaité que je le communique. Je l’avais à cette occasion mis en garde contre le risque d’une perception de sectarisme de son mouvement en cas de refus.
A la rentrée 2018, Florian Philippot, a, lors de son passage sur TV Libertés, réitéré son souhait de rencontrer le président de l’UPR. Deux semaines après, FA est passé sur le même plateau et l’a encore rejeté.
L’élément déclencheur pour moi est lorsque François Asselineau l’a insulté d’ « escroc » chez Le Figaro, chose que je ne trouve pas acceptable. Du reste, il avait par ailleurs affirmé au journaliste qu’il n’y avait pas eu de démarche en dehors des plateaux télé pour une rencontre entre les deux partisans du Frexit, ce qui n’était pas vrai.
J’ai donc démissionné discrètement de ma fonction de Secrétaire général, et ai tenté de faire le médiateur d’une rencontre, une nouvelle fois, n’étant plus à l’UPR, et pas encore aux Patriotes. Le 25 novembre, les deux hommes passaient sur CNews presque en même temps, j’ai alors contacté le responsable presse du président de l’UPR pour qu’une rencontre puisse se faire.

Thibaud me montre la réponse de celui-ci, qui est, à nouveau, clairement négative.

Lorsque je vois sur Twitter des adhérents qui relaient l’idée d’une demande d’audience voire d’une lettre recommandée de la part de FP avec accusé de réception…
Il faut redescendre un petit peu, cela ne fonctionne pas comme ça. Ce qui est clair est que Florian était vraiment favorable à une rencontre, (certains cadres de l’UPR également d’ailleurs), et FA ne l’a pas souhaitée et a été très virulent à son encontre.
Je pense qu’il était nécessaire qu’il se voient, au moins pour acter d’un pacte de non agression, afin de concentrer leurs coups sur les vrais adversaires. Mais refuser de simplement le voir et l’insulter, c’est aberrant. En plus, les connaissant tous les deux, je sais qu’ils s’entendraient bien ! Il pourrait y avoir une synergie, entre FA, très bon analyste, qui a des capacités prédictives et qui a un profil plus idéologue, et Florian qui a un profil plus politique.

O.R. : As-tu essayé de mettre en place des rencontres entre Asselineau et d’autres personnes (Georges Gastaud du PRCF, Jacques Nikonoff du Pardem…)?

T.L. : Je n’ai pas tenté personnellement. J’ai toujours été favorable à ce que ça se fasse. Après, est-ce que Gastaud et Nikonoff étaient intéressés… En tout cas, il n’y avait pas à l’époque de démarche pro-active pour les rencontrer. Il y a eu d’autres personnalités politiques qui voulaient rencontrer Asselineau et à qui il n’a pas répondu. Certains seront candidats aux élections européennes et auront possiblement des députés européens. Il y avait quelque chose à faire.

O.R. : Parmi les défenseurs du Frexit, réclamant l’article 50 ou la désobéissance, il y a Solidarité et Progrès, le PRCF, le RPS-FIERS… Pourquoi avoir choisi de rejoindre les Patriotes?

T.L. : J’ai pu constater que Florian était plus volontariste sur l’idée d’un rassemblement. Et Les Patriotes est déjà une formation importante comparée aux autres. Il y a des élus, des capacités médiatiques et donc politiques. Par exemple, Mireille d’Ornano, députée au Parlement européen, a fait adopter à la très large majorité des eurodéputés la semaine dernière un amendement de lutte contre les pesticides. Il y a donc des leviers d’actions politiques concrets à la fois à l’Assemblée nationale, grâce à José Evrard leur député, et au Parlement européen avec Les Patriotes.

O.R. : Tu dis croire à la sincérité de Florian sur la question du souverainisme et du Frexit. De nombreux adhérents à l’UPR semblent en douter.

T.L. : En effet, une chose qui m’a agacée dans le discours de l’UPR est l’idée selon laquelle Philippot aurait piqué toutes les idées de François Asselineau. François Asselineau a eu le courage et le mérite de créer un parti constant sur l’idée du Frexit dès 2007, ce qui lui a demandé beaucoup de travail et d’opiniâtreté, et c’est tout à son honneur.
Mais le Frexit ne se résume pas à lui et existait avant lui. On trouve des propositions de sortie de l’Union européenne dans le programme de Jean-Marie le Pen en 2002 (le FN a bien changé depuis sur l’Europe !…), ou avec Gluckstein la même année et Schivardi en 2007.
L’insulte de « plagiaire » est aussi souvent entendue dans la bouche d’adhérents et d’Asselineau parfois, en citant notamment l’anecdote selon laquelle Florian Philippot se serait une fois caché pour écouter une intervention de François Asselineau, lors d’un Forum Démocratique organisé par Pierre-Yves Rougeyron en 2013. Cette histoire a été démentie par l’organisateur lui-même.

Pour répondre plus précisément sur la sincérité, lorsque j’étais Secrétaire général, j’avais demandé en février 2018 à un cadre de me fournir une note sur Florian Philippot.
Et là, je me suis rendu compte que François Asselineau et Florian Philippot ont, peu ou prou, le même parcours souverainiste : le RPF de Pasqua, le comité Valmy de Claude Beaulieu de 2003, le Rassemblement républicain de Geneviève Blache (membre fondatrice de l’UPR en 2007). Depuis, j’ai vu de vieux mails de Florian Philippot, qui date pour certains du début des années 2000, et qui montrent qu’à 20 ans à peine il baignait dans l’univers souverainiste. Florian Philippot baignait dans le souverainisme, tout comme François Asselineau, et n’est donc pas un arriviste sur la question de la souveraineté nationale contrairement à l’image qu’il veut lui donner.

Du reste, à jouer au jeu de celui qui est le plus souverainiste, on peut renverser la charge.
En 2005, pendant la campagne du « NON » au TCE, Philippot alors étudiant à HEC, tenait un blog « Cette fois c’est NON ! », assez consulté à l’époque. Il avait créé la même année un autre blog « Sortir de l’euro ». À ce titre, il avait été invité par France 2 et parlait de l’article 167 du TCE interdisant la restriction des délocalisations, comme le fait François Asselineau dans ses conférences. L’émission est consultable sur le site de l’INA.
Est-ce à dire que Florian Philippot, qui tenait un blog « Sortir de l’Euro », deux ans avant la création de l’UPR, et citant des articles de traités, est précurseur et que François Asselineau l’aurait plagié ? Non, ils ont simplement des analyses similaires, ce qui devrait être une force à l’aube des élections européennes. Mais François Asselineau rejette ne serait-ce que la rencontre, en arguant de faux arguments et en faisant du deux poids, deux mesures.

O.R. : C’est à dire?

T.L. : On entend beaucoup dans la bouche d’adhérents et de militants de l’UPR que Florian Philippot aurait du démissionner de ses mandats électifs, du fait de son départ du Front national. Cet argument est finalement spécieux et facilement réversible.
En effet, si l’on veut appliquer cet argument à la lettre, cela signifie que les quelques conseillers municipaux ou les maires qui ont pu rejoindre l’UPR ces derniers mois auraient dû, eux aussi, démissionner de leurs mandats ! Pire, cela signifie que François Asselineau, qui était Conseiller de Paris élu sur la liste Pasqua-Tibéri de 2001 jusqu’en 2008, aurait dû démissionner de son mandat lors de la création de l’UPR, le 25 mars 2007. Il ne l’a pas fait et c’est normal selon moi ; mais on ne peut alors pas reprocher à Florian Philippot de ne pas l’avoir fait !

Sur le deux poids, deux mesures, on peut aussi citer le fait que le Président de l’UPR, lors du départ de Liem Hoang Ngoc de la France insoumise du fait de l’ambiguïté de leur Plan B, a demandé publiquement à le rencontrer, voire à l’accueillir sur sa liste aux européennes. C’est une bonne démarche mais je constate qu’il ne lui a pas demandé de s’excuser d’être allé chez Benoît Hamon puis Jean-Luc Mélenchon, ni de démissionner de son mandat de Conseiller régional, ni de lui rédiger une lettre de demande d’audience, contrairement à Florian Philippot ! Par ce genre de deux poids, deux mesures, mais aussi par des propos qu’il a pu tenir, il s’empêche de rassembler un électorat plus large.

O.R. : En effet, dans ta lettre tu parles « d’une sémantique peu propice à un rassemblement républicain ». Peux-tu développer ?

T.L. : J’ai un désaccord avec la stratégie de communication de François Asselineau. Je pense personnellement qu’il doit se présidentialiser, et non pas partir dans l’insulte d’opposants mais aussi de potentiels partenaires. Ainsi, traiter Macron de « petit con » ne me paraît pas opportun, de même que traiter Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan de « collabos » et Philippot d’ « escroc » me semble contre productif. En faisant cela, il s’empêche des reports de voix de leurs électeurs, ce qui a été visible sur les élections législatives partielles où l’UPR n’a pas décollé.

O.R. : On sous-entend sur les réseaux sociaux que ton départ aurait été négocié contre un emploi d’assistant parlementaire ?

T.L. : Certains m’ont en effet traité de vendu et insinué que c’était la vraie raison de mon départ. Ils oublient que j’étais déjà rémunéré par l’UPR depuis la campagne présidentielle, et que par conséquent l’appât du gain est quand même assez limité. Surtout, après ma démission en novembre, j’ai eu des propositions pour d’autres formations davantage assurées d’avoir des députés européens en mai prochain.
Si j’avais été opportuniste, je les aurais rejoints, elles. Mais j’ai préféré décliner.

O.R. : Laurent de Boissieu a relevé deux membres des Patriotes pro-Jean-Marie Le Pen : Mireille d’Ornano (qui s’est rendue à une réunion des Comités Jeanne) et Jean-Marie Vérani (qui a été suppléant pour les Comités Jeanne aux législatives de 2017). Leur présence a t-elle été un frein à ton adhésion?

T.L. : Absolument pas. J’ai eu l’occasion de voir Mireille. Elle a toujours défendu une tendance sociale au sein du Front national, et était à l’origine issue du RPR, donc gaulliste sociale. Il y a aussi beaucoup de chevènementistes aux Patriotes. Pour ce qui est de Jean-Marie Vérani, il me semble qu’il était à l’époque en guerre avec le Front national qui avait parachuté un candidat dans sa circonscription. Ce n’était donc pas un ralliement idélogique mais un choix tactique. De surcroît c’est un très bon conseiller départemental.

O.R. : Quelle lecture fais-tu du dépôt à l’INPI, par Jeoffrey Bollée, de la marque « Les Gilets Jaunes » : s’agit-il d’une récupération politique ou d’une démarche sincère maladroite?

T.L. : La vraie récupération, c’est lorsque Bernard Tapie organise le financement des gilets jaunes pour affaiblir certaines listes d’opposition. Il va y avoir une liste gilets jaunes, voire deux, vu comme c’est parti.
Donc je pense que c’est en partant de ce postulat qu’ils ont fait ce choix, et il a de toute manière indiqué que s’il obtenait cette marque, il la redonnerait à de vrais gilets jaunes, et non pas à de faux comme Jacline Mouraud ou Alexandre Jardin. Ce dépôt à l’INPI a permis de lancer le débat sur les tentatives de récupération du mouvement par le pouvoir macroniste à des fins électorales..

O.R. :  Avais-tu d’autres raisons de partir, comme par exemple, l’absence de position de l’UPR sur certains sujets? Je ne parle pas forcément de l’immigration, il y a aussi un flou sur les Accords Européens de Libre-Echange, l’Espace Economique Européen…

T.L. : Sur l’immigration il y a un vrai sujet. Je comprends la démarche de FA de ne pas vouloir être catalogué, mais dans l’esprit des gens il l’est déjà. Il est fiché à la droite souverainiste.
Sa position pouvait se justifier en 2007, époque où toute critique de l’immigration était impossible. Maintenant, 80% des Français sont pour une régulation de l’immigration, plus ou moins forte. Même dans les formations politiques situées à gauche, le sujet fait désormais débat et un consensus émerge. L’absence de prise de position a, à mon avis, été préjudiciable pour l’élection présidentielle.

O.R. : Des regrets en partant?

T.L. : Je regrette de ne pas avoir réussi, en interne, à ce que la rencontre ait lieu. J’ai bataillé, et j’ai essuyé des refus et des blocages. Aujourd’hui j’en tire les conséquences. C’est dommage, FA a un outil très intéressant qu’est l’UPR, mais s’il persiste dans cette voie, cela va le conduire à une impasse politique et électorale. Et je le regretterai. Florian Philippot est beaucoup plus ouvert au dialogue, et je reste favorable à ce qu’ils se voient.
Si mon départ et mes arguments peuvent faire réfléchir la base sur qui est vraiment Philippot, et mesurer qu’ils sont tous les deux sincères, ce sera déjà ça. Il est urgent d’opposer aux pressions fédéralistes d’En Marche et de l’Union européenne, un patriotisme ouvert et sincère.

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