Le véritable « dividende » du Brexit : « une décennie de marasme économique et de crise politique »

Article paru sur TruePublica, traduit par Soverain

Par la London School of Economics and Political Science : Contrairement à certaines prévisions, l’économie britannique ne s’est pas effondrée au cours des deux années qui ont suivi le référendum européen. Mais la croissance s’est nettement ralentie, la productivité est en baisse et l’investissement est en suspens. Dimitri Zenghelis examine l’effet de l’incertitude prolongée au sujet des futurs accords commerciaux sur l’économie.


En septembre 2016, quelques mois après le vote du référendum britannique pour quitter l’Union européenne, j’ai soutenu qu’il était trop tôt pour juger son impact sur l’économie britannique. À l’époque, la croissance du PIB s’accélérait et j’avais prévenu qu’il était trop tôt pour parler d’une relance dûe au Brexit. Près de deux ans plus tard, le moment est venu de réévaluer les données et de faire une estimation plus éclairée de l’effet du Brexit sur la trajectoire économique du Royaume-Uni.

Il est important dès le départ de faire la distinction entre l’impact du vote Brexit et les négociations qui ont suivi, d’une part, et l’impact du Brexit lui-même, en notant que ce dernier n’a pas encore eu lieu. Dans un premier temps, le crash économique post-référendum tant vanté n’a jamais eu lieu. La croissance du PIB du Royaume-Uni s’est maintenue et l’économie n’est pas entrée en récession. Il y a plus de gens au travail que jamais. Selon les derniers chiffres, le taux d’emploi au Royaume-Uni s’élevait à 75,6 % en février-avril, soit le taux le plus élevé depuis que des données comparables sont enregistrées, depuis 1971. Les gros titres des tabloïds vantant une explosion suite au Brexit semblent exagérés, mais la résilience de l’économie britannique en a surpris plus d’un, surtout si on la compare à de nombreuses prévisions catastrophiques faites avant le référendum.

Cependant, un examen plus attentif des faits permet de brosser un tableau beaucoup moins rose. Il est bien sûr impossible de savoir comment l’économie se serait tirée d’affaire en l’absence d’un vote en faveur de la sortie de l’UE, car nous ne pouvons pas voir de faits contradictoires. La croissance du Royaume-Uni s’est toutefois nettement ralentie depuis le référendum de 2016, sur une période où le reste de l’économie mondiale est en plein essor. Parmi les pays du G7, le Royaume-Uni est passé de la plus forte croissance en 2015 à un probable creux en 2018. Toutes choses égales par ailleurs, la croissance de l’économie britannique aurait dû s’accélérer et non pas ralentir durant cette période. La croissance mondiale a augmenté en 2017 à 3,8 %, avec une reprise notable du commerce mondial qui devrait durer jusqu’en 2018. Au même moment, la Banque d’Angleterre a assoupli sa politique et le Trésor a adouci sa politique budgétaire. Pourtant, malgré cela, quelque chose semble agir comme un puissant frein à la croissance du Royaume-Uni, ce qui est cohérent avec un effet négatif dû au Brexit.

La relance de l’emploi doit être saluée, et un tel événement est normalement associé à une forte reprise économique et à une hausse de la consommation. Mais si l’on regarde derrière les chiffres, il est clair que la forte croissance de l’emploi a coïncidé avec une faible croissance de la production, de sorte que la production par travailleur a stagné. Les chiffres publiés par l’ONS (NDT : l’Office National des Statistiques) plus tôt ce mois-ci ont montré une productivité en baisse de 0,4% au premier trimestre de l’année et une augmentation de seulement 0,9% par rapport à l’année précédente. Il s’avère qu’une grande partie de ces emplois était à temps partiel et à bas salaire.

La faible croissance de la productivité, combinée à la dépréciation de la livre sterling après le référendum, qui a entraîné une hausse correspondante des coûts d’importation, a comprimé les salaires réels et le pouvoir d’achat des Britanniques. En effet, selon l’OCDE, le Royaume-Uni a connu la plus faible croissance des salaires de tous les pays du G7 au cours de la dernière décennie. Les salaires réels au Royaume-Uni se sont réduits d’un taux annuel moyen de 0,3 %, la pire performance des 34 pays de l’OCDE, à l’exception de la Grèce et du Mexique.

Le Financial Times estime que 0,9 % du revenu national annuel a été perdu par rapport à ce qui aurait été possible si le pays avait voté pour rester dans l’UE. Par une coïncidence fortuite, cela équivaut à 350 millions de livres sterling par semaine, soit précisément le chiffre figurant sur le côté de l’autobus de campagne des Brexiters, présenté comme les « dividendes du Brexit » disponibles pour un investissement immédiat dans le système de santé public britannique.

Pour accroître la productivité du travail, il faut investir, mais l’investissement total et l’investissement des entreprises ont diminué au cours du dernier trimestre de l’année et n’ont augmenté que de 1,5 % par rapport à la même période de l’année précédente, soit la performance la plus faible de toutes les économies du G7. La baisse de l’investissement réduit la croissance du PIB aujourd’hui, mais elle réduit aussi la capacité de développement économique futur, car c’est ce que fait l’investissement. La baisse des investissements des entreprises est probablement due à deux causes liées au Brexit. La première est une plus grande incertitude quant à l’environnement politique et économique après le référendum. La seconde est l’attente moyenne selon laquelle, quelle que soit la forme que prendra le Brexit, elle entraînera probablement une certaine réduction de l’accès aux marchés, aux capitaux et à la main-d’œuvre qualifiée, faisant du Royaume-Uni un endroit moins attractif pour investir. Les deux ont découragé les investisseurs.

Une récente enquête menée par UBS auprès de 600 sociétés de la zone euro a révélé que plus de trois quarts des sociétés ayant leur siège social dans les pays de l’UE prévoyaient de déplacer au moins une partie de leurs investissements hors du Royaume-Uni à la suite du Brexit. Plus d’un dixième d’entre eux ont déclaré avoir l’intention de quitter entièrement le Royaume-Uni. Selon le lobby automobile Society of Motor Manufacturers and Traders, les investissements dans l’industrie automobile britannique ont diminué de moitié, ce qui reflète l’incertitude quant aux relations futures du Royaume-Uni avec l’Europe. La Banque d’Angleterre estime que l’investissement nominal des entreprises britanniques est déjà inférieur d’au moins 3 à 4 points à ce qu’il aurait été sans le vote du Brexit.

En somme, le Royaume-Uni ne peut soutenir la croissance du niveau de vie sans croissance de la productivité, et la croissance de la productivité dépend de l’investissement dans les machines et les personnes. Ce qui nous amène à la deuxième question : quelles sont les perspectives d’après Brexit ? Il est beaucoup plus difficile de répondre à cette question, notamment parce que nous ne savons toujours pas quel type de Brexit (le cas échéant) sera finalement négocié. Même si c’était le cas, les économistes sont particulièrement mauvais pour prédire l’impact à long terme des changements non marginaux et hors échantillon de la structure fondamentale d’une économie. L’accès réduit à une main-d’œuvre bon marché améliorera-t-il la productivité de la main-d’œuvre en améliorant l’automatisation ? La suppression des charges pesant sur les entreprises permettra-t-elle au Royaume-Uni de réduire les coûts et de conserver un avantage concurrentiel ? La suppression des contraintes technocratiques donnera-t-elle à la politique britannique la flexibilité nécessaire pour soutenir son économie ?

À première vue, des contrôles plus stricts sur l’immigration peuvent encourager un plus grand investissement dans l’automatisation et des efforts pour améliorer les compétences des travailleurs britanniques afin de compenser l’accès réduit à une main-d’œuvre étrangère bon marché. Cela pourrait stimuler la productivité et les salaires des travailleurs. En effet, le personnel de la Banque d’Angleterre a laissé entendre que ce processus avait peut-être déjà commencé. Toutefois, cela semble en contradiction avec les conclusions de l’ONS selon lesquelles les entreprises qui importent et exportent massivement ont tendance à avoir une productivité nettement supérieure à la moyenne, ce qui laisse entendre que l’ouverture des frontières induit une plus grande efficacité. D’ailleurs, dans la mesure où une livre sterling plus faible fait baisser les salaires réels au Royaume-Uni plutôt que d’autres intrants, tels que les matériaux, les composants et le capital financier, on s’attendrait à ce que les entreprises se tournent vers des activités moins productives à forte intensité de main-d’œuvre.

L’assouplissement des normes salariales et environnementales peut sembler être un moyen facile de réduire les coûts pour les entreprises, mais il est peu probable qu’il renforce la compétitivité du Royaume-Uni dans l’économie moderne. Les fabricants britanniques et mondiaux choisiront probablement d’établir des normes qui leur permettront d’accéder au marché de l’UE, beaucoup plus vaste. De plus, il existe de plus en plus de preuves que des normes environnementales plus strictes induisent l’innovation, attirent des capitaux et attirent des travailleurs qualifiés pour répondre à la demande mondiale croissante d’énergies renouvelables et de rendement énergétique.

Cependant, certains effets immédiats du Brexit peuvent être quantifiés avec plus de certitudes. Le modèle le plus robuste et le plus rigoureusement testé en économie est peut-être le modèle de gravité. il nous indique que le commerce entre deux pays est proportionnel à la taille, mesurée par le PIB, et inversement proportionnel à la distance géographique qui les sépare. Comme Theresa May l’a rapporté avec précision avant le référendum, c’est pourquoi « nous exportons plus vers l’Irlande que vers la Chine, presque deux fois plus vers la Belgique que vers l’Inde, et presque trois fois plus vers la Suède que vers le Brésil ».

Les obstacles au commerce avec tous nos voisins les plus proches seront, comme on pouvait s’y attendre, coûteux. Le commerce est source de plus grande concurrence, ce qui encourage les entreprises britanniques à améliorer leur efficacité. Il permet également au Royaume-Uni de se spécialiser dans des secteurs où il dispose d’un avantage comparatif, bénéficiant d’économies d’échelle dans l’approvisionnement des grands marchés mondiaux. Les effets de la baisse de l’immigration sur le PIB et les finances publiques sont également prévisibles. Les immigrants ont tendance à être plus jeunes et plus actifs économiquement que le citoyen moyen, et donc contribuent de façon nette au PIB et aux finances publiques.

Les propres chiffres du gouvernement montrent que le revenu national serait inférieur de 8 % en cas de scénario sans accord, d’environ 5 % en cas d’accord de libre-échange entre le Royaume-Uni et l’UE et de 2 % en cas de Brexit souple avec une adhésion au marché unique sur une période de 15 ans. En effet, cela repose sur l’hypothèse peu probable que les échanges en dehors de l’union douanière et du marché unique de l’UE se feront sans heurts. D’autres études économiques indépendantes ont montré des impacts similaires ou pires.

La plupart des Brexiters raisonnables s’attendent à un certain coût lié à la transition économique. Mais selon eux, soit cela vaut la peine pour atteindre d’autres objectifs culturels, soit ce sera limité et temporaire (ou les deux). C’est peut-être le cas, mais il n’en reste pas moins que de nombreux électeurs du Leave pensaient qu’ils ne seraient pas moins bien lotis après le Brexit, et c’est pourquoi les Brexiters ont mis tant d’efforts à minimiser l’impact économique.

Pour ce qui est de l’avenir, les perspectives ne sont pas encourageantes. « Le plan de Chequers » (NDT : livre blanc répertoriant les propositions sur la future relation avec l’Union européenne) et les démissions ministérielles suivantes montre la fin de l’apaisement des conservateurs eurosceptiques avec un langage imprécis, tout en reportant les détails d’un plan Brexit réalisable. Ces démissions reflétaient l’inévitable reconnaissance d’un Royaume-Uni se dirigeant vers une certaine forme de « Brexit » qui n’en possède que le nom, selon laquelle le Royaume-Uni est un membre de facto de l’UE, cotisant au budget et souscrivant aux règles, mais sans représentation ni influence. L’une des rares choses que les pros et antis Brexit voient d’un même œil, c’est leur profonde insatisfaction. Cela en fait une position intrinsèquement instable. Mais les alternatives au « No Deal » (ou même d’un « accord avec le Canada ») ou au maintien dans l’UE sont, respectivement, trop coûteuses – surtout que le Royaume-Uni ne s’y est pas préparé – ou politiquement toxiques en l’absence d’un mandat à la suite d’un nouveau référendum.

Cela signifie que les années à venir seront probablement définies par une profonde incertitude persistante quant au climat commercial et aux investissements futurs de la Grande-Bretagne, avec des tensions politiques permanentes jusqu’au bout. Tant que les modalités du Brexit ne seront pas connues, les entreprises continueront de différer les investissements. Même une fois les conditions convenues, la réaffectation des ressources qui en résultera pour tenir compte des nouveaux avantages comparatifs, des partenaires commerciaux et des modes de production est susceptible de s’avérer coûteuse et de freiner la croissance de la productivité.

En bref, à l’exception d’un vote pour rester dans l’Union européenne, la Grande-Bretagne fait face à la perspective d’une décennie perdue de sous-performance économique, d’une croissance salariale et d’investissements modérés et, progressivement, d’une crise politique.

Dimitri Zenghelis





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1 Commentaire

  1. Il faudrait cependant modérer cet article en mettant notamment en parallèle les perspectives économiques sur le continent européen.

    On voit bien qu’à peu près tout le monde s’est misérablement planté sur l’après-Brexit (ou du moins sur l’après-Référendum), gageons que beaucoup se planteront encore (beaucoup) sur le Royaume-Uni post-Brexit….