Le tremblement de terre andalou

Résumé : les élections régionales andalouses anticipées du 2 décembre 2018 étaient un premier test dans une Espagne toujours en proie à des remous sociopolitiques avant le « super-dimanche » de mai prochain, qui combinera élections européennes, élections municipales et élections régionales.

Les résultats ont, en ce sens, dépassé tous les espoirs de l’extrême droite et ont, au contraire, marqué l’effondrement du PSOE en particulier et de la gauche en général. À tel point que des changements radicaux semblent se faire jour aussi bien à Séville qu’à Madrid.

Le surgissement de l’extrême droite

Les sondages qui se succédaient ces dernières semaines semblaient montrer l’irruption de l’extrême droite à un niveau régional et significatif en Espagne, et ce pour la première fois depuis 1975 et la mort du dictateur Francisco Franco. Pourtant, nul ne pouvait imaginer que les élections andalouses anticipées du dimanche 2 décembre 2018 allaient entraîner un tel séisme politique chez notre voisin ibérique. Avec 12 sièges (qui correspondent à peu de choses près à 400 000 votants et 11 % des suffrages exprimés)[1], le parti Vox[2] frappe un grand coup et devient un acteur quasi incontournable de la scène de cette communauté autonome fondamentale, qui regroupe plus de 8 millions de citoyens.

Au quartier général de campagne de la formation, à Séville, la tête de liste régionale, Francisco Serrano, et le président de Vox, Santiago Abascal, pouvaient jubiler ce dimanche soir : en dépit d’une faible participation totale (58,7 %, contre près de 64 % en 2015), ils ont fait progresser leurs idées d’une manière spectaculaire en à peine trois ans, puisqu’ils n’avaient engrangé en 2015 qu’un peu plus de 18 400 voix[3]. La lutte contre la corruption, le rejet du vieux bipartisme (et particulièrement des socialistes), les inquiétudes face à une situation économique encore très contrastée, le rejet de l’immigration de masse, la crise du modèle territorial avec l’essor de l’indépendantisme catalan, l’attrait de la « nouveauté » et du charisme : autant de raisons qui ont poussé tant d’Andalous à déposer un bulletin Vox dans l’urne.

La spirale de la défaite au PSOE

Toutefois, le tremblement de terre andalou ne s’arrête pas là. L’effondrement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) dans une communauté autonome qu’il gouverne sans discontinuer depuis quarante ans est sans commune mesure. Il est constant depuis quelques années, avec 56 sièges sur 110 au Parlement régional aux élections de 2008[4], 50 en 2012[5], 47 en 2015 et 33 cette année. L’échec est tout aussi patent si l’on s’intéresse au nombre de voix et aux pourcentages : 48,41 % des suffrages exprimés et 4,5 millions de voix il y a dix ans ; le même résultat en termes absolus quatre ans plus tard mais une première chute dans le résultat relatif (40,66 %) ; 35,43 % du total (soit 1,4 millions de bulletins) au scrutin suivant ; 27,95 % aujourd’hui, soit à peine plus d’un million de voix.

Les socialistes sont certes en tête au niveau régional et dans sept des huit provinces andalouses (seule celle d’Almería, traditionnellement située plus à droite, leur échappe) mais le réveil était rude pour la plus puissante des fédérations sociales-démocrates du pays ce lundi 3 décembre. C’est à la fois la politique et la personnalité de la présidente régionale en place, la socialiste Susana Díaz, et celles du président du gouvernement national, Pedro Sánchez (son compagnon de parti), qui ont été sanctionnées.

Une gauche sous la barre des 55 élus

Plus grave encore : les forces de gauche ne sont plus majoritaires au Parlement de Séville. Le PSOE et la coalition Adelante Andalucía (regroupement de la branche locale de Podemos, des communistes et de régionalistes d’extrême gauche) n’atteignent ainsi que 50 sièges, soit cinq de moins que la barre nécessaire pour être assurés de gouverner.

Le résultat est très préoccupant pour Pedro Sánchez, qui avait beaucoup misé sur une victoire nette en Andalousie pour se maintenir au pouvoir à Madrid. Va-t-il être contraint, face à ce nouveau revers électoral et à ses difficultés au Congrès des députés (chambre basse des Cortes, le Parlement espagnol), de demander au roi la dissolution des deux chambres et d’organiser des élections en mai prochain (en même temps que les élections européennes, régionales et municipales), voire plus tôt ? Seul l’avenir nous le dira.

Mais la « gauche radicale » doit aussi se poser les bonnes questions. Il y a trois ans, Podemos et la Gauche unie, qui se présentaient séparément, captaient plus de 660 000 voix et obtenaient 20 sièges à Séville. Ce 2 décembre, alors qu’ils avaient allié leurs forces et avaient même reçu le soutien de formations mineures, ils culminaient à 17 sièges et n’atteignaient que 580 000 bulletins à leur nom. Une nouvelle défaite pour cette frange du panorama politique espagnol qui n’a même pas pu s’appuyer sur sa gestion locale, puisque Podemos gouverne par exemple une capitale de province comme Cadix, en la personne de José María González, dit « Kichi »[6].

Une défaite à la saveur agréable

De son côté, la droite traditionnelle était euphorique à l’annonce des résultats définitifs. Une attitude paradoxale puisque le Parti populaire (PP) de Juan Manuel Moreno, tête de liste régionale, a perdu 7 sièges et environ 315 000 électeurs en trois ans. Pourtant, l’effondrement du bloc de gauche lui laisse la possibilité de devenir le prochain président andalou, si tant est qu’il parvienne à un accord avec Vox et les centristes de Citoyens (C’s).

Le chef de file régional de cette dernière formation, Juan Marín, a quant à lui réussi son pari puisqu’il dispose désormais de 21 sièges au Parlement de Séville, contre 9 précédemment.

La somme des élus de Vox, du PP et de C’s atteint donc 59 sièges et offre, au moins en théorie, la possibilité d’un changement de majorité pour la première fois en Andalousie depuis 1978 et le début du mandat du socialiste de Plácido Fernández Viagas[7], qui présidait déjà à la destinée régionale avant la mise en place du statut d’autonomie andalou.

Dans l’attente d’un accord

Les prochaines journées vont être cruciales dans cette communauté autonome, à la fois car elles permettront peut-être de sceller un pacte de gouvernement et parce que ce scrutin andalou ouvre le bal à toute une litanie d’élections outre-Pyrénées.

Les socialistes tentent de sauver les meubles en appelant à une alliance des « forces constitutionnalistes » (sorte d’équivalent espagnol de notre front républicain) contre l’extrême droite de Vox. Pourtant, ils sont plus proches que jamais d’une perte douloureuse (celle d’une région qu’ils ont toujours gouvernée, même après l’implosion du gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero à la suite de la crise économique de 2008) et ont reçu ce dimanche 2 décembre un sérieux avertissement.

Sources : 

[1] Les résultats de ce scrutin sont disponibles à cette adresse : https://resultados.elpais.com/elecciones/2018/autonomicas/01/index.html.

[2] Voir mon article détaillé à son sujet sur le site Soverain : https://www.soverain.fr/que-propose-vox-le-nouveau-parti-dextreme-droite-espagnol/.

[3] Les résultats du précédent scrutin sont disponibles ici : https://resultados.elpais.com/elecciones/2015/autonomicas/01/index.html.

[4] Cette élection peut être analysée plus précisément à cette adresse : https://resultados.elpais.com/elecciones/2008/autonomicas/01/index.html.

[5] Les résultats de 2012 sont disponibles ici : https://resultados.elpais.com/elecciones/2015/autonomicas/01/index.html.

[6] Voir Durio, Pablo Manuel, « Diez retos para los primeros cien días de Kichi », Diario de Cádiz, 14 juin 2015.

[7] Voir « Falleció Plácido Fernández Viagas, expresidente de la Junta de Andalucía », El País, 10 décembre 1982.

Agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, Nicolas Klein est actuellement professeur d’espagnol en classe préparatoire. Spécialiste de l’Espagne contemporaine, il est l’auteur d’un livre intitulé Rupture de ban – L’Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017), le traducteur d’Al-Andalus : l’invention d’un mythe – La réalité historique de l’Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L’Artilleur, 2017) et le rédacteur de nombreux articles sur les réalités espagnoles actuelles.


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