Le rêve de Macron sur l’euro s’écroule après la débâcle du sommet de l’UE

Emmanuel Macron a peu obtenu d’Angela Merkel sur la réforme de l’euro, et rien de Bruxelles.

 

Article de Ambrose Evans-Pritchard, traduit par Soverain

 

Le « grand projet » d’Emmanuel Macron de relancer l’euro sur des bases plus solides est en lambeaux après que le bloc du nord de l’Europe a refusé d’envisager toute forme d’union fiscale et que les dirigeants fatigués ont fait l’impasse sur les questions cruciales.

Après avoir bataillé jusqu’au bout de la nuit sur la migration, il n’y avait plus d’énergie ou d’envie au sommet de Bruxelles pour se battre sur l’architecture fiscale. Il n’y avait pas de soutien plausible pour le grand bond en avant voulu par le président français de toute façon.

La paralysie signifie que l’Europe risque de trébucher dans la prochaine récession économique mondiale, catastrophiquement mal préparée. Elle ne disposera d’aucun instrument fiscal commun de quelque ampleur que ce soit pour lutter contre la récession, ce qui rendra les États les plus faibles vulnérables à l’effondrement. La zone euro n’est pas davantage proche d’une « capacité fiscale » ou d’une Trésorerie de premier plan capable de faire face à des chocs importants, ou qui impliquent des transferts à l’américaine vers des régions en difficulté. C’est toujours sauve qui peut, la même structure qui a failli détruire l’union monétaire lors de la crise bancaire de 2012. « L’envie de mourir de la zone euro n’a jamais été aussi fort », a déclaré Yanis Varoufakis, président de la Grèce, ex-ministre des finances.

La déclaration franco-allemande de Meseberg sur la réforme de la zone euro publiée en grande pompe il y a deux semaines – déjà une version diluée de la vision originale de M. Macron – n’a jamais été publiée sur le site Web de l’ordre du jour du sommet, sans parler des conclusions.

« Les leaders n’ont fait que le strict minimum. Les décisions ont été reportées au sommet de décembre. Prolongez et faites semblant », a déclaré Carsten Brzeski d’ING. « Peut-être que quelqu’un devrait les avertir qu’en repoussant, ils prennent le risque d’un autre sommet européen nocturne, cette fois sur la façon de sauver la zone euro. »

Le cycle économique mondial n’a pas été supprimé. Les discussions lors des réunions de fonds spéculatifs sont désormais passées de comment jouer la phase finale du choc à comment concevoir une stratégie sur le « court-terme » pour résister à la tempête. Les craintes de récession se rapprochent des écrans radar à mesure que les banques centrales drainent les liquidités mondiales. La zone euro est déjà dans une mauvaise passe.

La reprise tant attendue se fait attendre. Les ventes au détail en Allemagne ont chuté de 2,1 % en mai, la plus forte baisse depuis le début de la crise de 2011. Les actions des banques européennes ont chuté de 15 % depuis fin janvier, ce qui est souvent le signe annonciateur de problèmes.

 

La croissance de la zone euro montre des signes d’essoufflement

 

« Une récession de la zone euro n’a pas le droit d’arriver », a déclaré Barnaby Martin de Bank of America. « L’idée nous effraie terriblement. L’utilisation depuis des années des Quantitative Easing en Europe a profondément modifié la structure du marché du crédit en euros ».

L’émission d’obligations BBB a quadruplé pour atteindre 800 milliards d’euros et de nombreux emprunteurs sont gravement exposés à la fois à un pic de croissance et à une guerre commerciale. « Nous nous inquiétons que la BCE mette fin aux QE, mais rien d’autre n’est prévu pour prendre le relais ». La zone euro peut se débrouiller sans union fiscale significative tant que la croissance mondiale se poursuit. Quand le processus fera volte-face, il sera dangereusement dénudé. La Banque centrale européenne ne peut pas facilement venir à la rescousse une deuxième fois. Elle est en grande partie à court de munitions monétaires.

Les taux d’intérêt sont bloqués à moins de 0,4 % jusqu’à la fin de 2019. La BCE s’est elle-même « engagée » à mettre un terme aux achats d’obligations d’ici la fin de cette année.

Bien que cela puisse être inversé en cas d’urgence, la barre politique est placée très haut et de toute façon les effets de l’assouplissement quantitatif diminuent. Le bilan de la BCE atteindra bientôt 43 % du PIB de la zone euro. Les faucons dirigés par l’Allemagne ne renouvèleront pas à la légère les achats d’obligations s’ils sont perçus comme profitant à un gouvernement italien rebelle méprisant ouvertement le Pacte de stabilité de la zone euro.

 

Le QE de la zone euro va atteindre 2 500 milliards d’ici la fin de l’année

 

M. Macron a appelé à l’origine à la création d’un budget commun commandant des « centaines de milliards d’euros » pour reprendre l’initiative. Le sommet de Meseberg l’a réduit à un fonds d’investissement de 30 milliards d’euros pour aider les pays à surmonter un choc asymétrique, mais sous la forme de prêts plutôt que de transferts fiscaux. Même ça, c’était trop. Rien n’a été convenu. C’est faire la cour au destin. Il n’y a pas grand-chose à faire pour empêcher que la dynamique de la dette n’échappe à tout contrôle dans les économies vulnérables dont l’héritage est lourd.

Le ratio d’endettement de l’Italie est de 132 % du PIB et celui du Portugal est de 126 %. Une récession à partir de ces niveaux – sans un prêteur de dernier ressort clair – serait dévastatrice. Les investisseurs n’attendraient pas. La seule mesure qui a été acceptée est un « filet de sécurité » de l’UE pour renforcer la puissance de feu du fonds monétaire européen pour les prêteurs insolvables. Mais cela ne se réalisera pas avant décembre, et le diable est dans les détails. Il n’y a toujours pas de fond de garantie pour les dépôts bancaire au sein du Mécanisme monétaire européen. La « spirale de l’enfer » de 2012 pour les banques et les États souverains subsiste, chacun menaçant d’entraîner l’autre dans une crise autoalimentée si la confiance s’effondre.

Les marchés ont choisi de voir le verre à moitié plein. L’indice Euro Stoxx des actions a augmenté de 1,2 % en raison du soulagement sur l’accord de l’UE concernant les migrants. Ça devrait suffire pour sauver la carrière politique de la chancelière Angela Merkel. Pourtant, ce sommet orageux est un avertissement. Il a montré que l’UE a d’autres préoccupations en Italie. La coalition insurgée Lega-M5S se réjouit d’un affrontement. Elle ne peut pas être facilement brisée par la méthode habituelle de « Justus Lipsius » de la pression des pairs et du commerce de chevaux.

Cette situation ouvre la voie à une lutte acharnée au sujet des projets de l’Italie en vue d’un blitz (NDT : une attaque éclaire) sur les dépenses, à partir de Septembre, alors que les premières ébauches de budget sont préparées. L’UE veut un serrage du budget de 1 % du PIB selon les règles du Pacte de stabilité. La Lega-« Grillini » veut un stimulus net de 6 % : annulation des hausses de la TVA, un impôt forfaitaire et un revenu de base universel, ainsi que l’annulation de la réforme des retraites « Fornero ».

Bien qu’il puisse y avoir une certaine confusion comptable au sujet des dépenses d’investissement, il s’agit d’un gouffre politique. La discipline du marché, qui consiste à augmenter les rendements obligataires, a perdu une partie de son influence. En Italie, on soupçonne généralement que les écarts de rendement des obligations sont manipulés par la BCE et qu’ils servent d’instrument de pression politique. « Nous n’en avons rien à faire des écarts sur les obligations « , dit Matteo Salvini, l’homme fort de la Lega.

Bruxelles risque de se heurter à un mur de briques si elle tente d’empêcher les Lega-Grillini de mener à bien leurs politiques de base. Si la BCE augmente la pression en étranglant la liquidité du système bancaire à la Grecque, les Italiens pourraient réagir en activant leur monnaie parallèle « minibot » et en mettant la zone euro sur la voie de la désintégration.

 

Les revenus réels italiens étaient plus élevés sous la lire. L’ère de l’euro a amené un quart de siècle de dépression.

 

À certains égards, il était préférable que rien ne fasse l’objet d’un accord. L’Allemagne avait exigé un accord pour la restructuration forcée de la dette souveraine avant qu’il puisse y avoir des prêts de sauvetage. C’était un coup de théâtre. En octobre 2010, les dirigeants de la France et de l’Allemagne ont fait appel aux détenteurs d’obligations en Grèce pour les coupes budgétaires, ignorant les avertissements de la BCE que cela allait déclencher une contagion systémique. La crise de la dette s’est métastasée.

M. Macron n’a pas grand-chose à offrir après une année de diplomatie frénétique. La « Hanseatic League » de huit États du Nord, dirigée par les Pays-Bas, était irritée par son fait accompli et ses manières jupitériennes. Ils désapprouvent tout geste en faveur d’un budget commun de la zone euro, qu’ils considèrent comme un feu vert pour les pays qui ne jouent pas le jeu du pacte fiscal.

Il a parié sa présidence sur une grande entente avec Angela Merkel qui obligerait tout le monde à se mettre au garde-à-vous. Mais l’Allemagne n’a rien offert de plus que des miettes fiscales. L’Europe l’a largement ignoré. La fenêtre politique pour une réforme radicale s’est fermée. La récession se rapproche.

 

Article de Ambrose Evans-Pritchard, traduit par Soverain

Ambrose Evans-Pritchard est rédacteur en chef des affaires internationales du Daily Telegraph. Il couvre la politique et l’économie mondiale depuis 30 ans, basé en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Il a rejoint le Telegraph en 1991, en tant que correspondant à Washington et plus tard correspondant pour l’Europe à Bruxelles.

En collaboration avec Ambrose Evans-Pritchard, Soverain traduit régulièrement quelques uns de ses articles afin de les mettre à la disposition des Français désireux d’avoir un autre angle de vue sur l’actualité européenne.

Les articles originaux de cet auteur sont disponibles sur le site du Telegraph à l’adresse suivante : https://www.telegraph.co.uk/authors/ambrose-evans-pritchard/
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