Le renouveau gaulliste de l’Europe

L’Europe retrouve le point de vue du grand homme d’État français. Mais les responsables politiques amĂ©ricains ont Ă©tĂ© bien lents Ă  le reconnaĂ®tre.

L’État-nation fait son retour.

MalgrĂ© des dĂ©cennies de dĂ©clarations de Bruxelles et de Strasbourg sur la primautĂ© de la solidaritĂ© paneuropĂ©enne et de la coopĂ©ration transfrontalière, la rĂ©ponse contrastĂ©e de l’Union europĂ©enne Ă  la pandĂ©mie de coronavirus n’a fait que renforcer une tendance dĂ©jĂ  bien engagĂ©e en Italie, en Hongrie et ailleurs, Ă  un renouveau de la souverainetĂ© nationale sur le continent.

En Europe, la rĂ©affirmation des prĂ©rogatives nationales en matière de commerce, d’immigration et de politique Ă©trangère et de dĂ©fense a rĂ©gulièrement refait surface depuis la chute du mur de Berlin, mais elle n’a pris toute son ampleur que ces dernières annĂ©es. Au cours des annĂ©es 2000, des rĂ©fĂ©rendums sur la question de savoir s’il fallait renforcer les pouvoirs de l’UE par le biais du traitĂ© de Lisbonne ont Ă©tĂ© rejetĂ©s par les Ă©lecteurs français et nĂ©erlandais. En 2008, les Ă©lecteurs irlandais ont rejetĂ© le traitĂ©, avant de faire marche arrière lors d’un second vote organisĂ© l’annĂ©e suivante.

La dĂ©cennie qui a suivi la crise financière de 2008 a vu un redoublement des efforts des Ă©lecteurs europĂ©ens pour rĂ©affirmer leur souverainetĂ©, le dĂ©part du Royaume-Uni de l’UE en Ă©tant l’exemple le plus marquant. Les partis politiques eurosceptiques de Hongrie (Fidesz), de Pologne (Droit et justice), d’Italie (Mouvement cinq Ă©toiles et La Ligue) et des Pays-Bas (Forum pour la dĂ©mocratie) ont Ă©galement remportĂ© des succès dans les urnes.

Le coronavirus et le craquement de l’UE

La rĂ©ponse initiale de l’UE Ă  la pandĂ©mie de coronavirus n’a fait qu’exacerber ces tendances, et a transformĂ© d’anciens partisans en sceptiques. Parmi eux, le Dr Mauro Ferrari, qui a dĂ©missionnĂ© en avril de son poste de responsable scientifique de l’UE, a dĂ©clarĂ© au Financial Times que bien qu’il ait Ă©tĂ© un « fervent dĂ©fenseur » de l’UE, la crise du COVID-19 a « complètement changé » son point de vue. Au moment oĂą nous Ă©crivons ces lignes, les États membres de l’UE, dont la Belgique, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, la France et la Suède, ont enregistrĂ© des taux de mortalitĂ© par million plus Ă©levĂ©s que les États-Unis, qui, il n’est guère besoin de le souligner, n’ont pas exactement gĂ©rĂ© la crise de manière particulièrement efficace ou opĂ©rationnelle.

Les États membres de l’UE ont Ă©tĂ© laissĂ©s Ă  eux-mĂŞmes dès le dĂ©but et, sans surprise, ils ont rĂ©agi en se repliant sur eux-mĂŞmes. La Hongrie a Ă©tĂ© largement critiquĂ©e pour avoir adoptĂ© une loi d’urgence qui a permis au premier ministre Viktor Orban de contourner le parlement et de gouverner par dĂ©cret. La Hongrie a fermĂ© unilatĂ©ralement sa frontière le 16 mars.

Mais il convient de noter que les États europĂ©ens engagĂ©s de longue date dans le projet intĂ©grationniste ont fait passer leurs propres intĂ©rĂŞts avant les besoins des autres membres de l’UE au cours des premiers jours de la crise. Le 11 mars, l’Allemagne a rĂ©imposĂ© des contrĂ´les aux frontières et a fermĂ© ses frontières avec l’Autriche, le Danemark, la France et le Luxembourg, mettant ainsi fin Ă  la pratique de la libre circulation dans l’espace Schengen, qui compte 26 pays. L’Allemagne a Ă©galement interdit l’exportation d’Ă©quipements mĂ©dicaux de protection, y compris les masques, une dĂ©cision qui a suscitĂ© l’indignation de ses voisins. L’Italie, qui a Ă©tĂ© laissĂ©e Ă  elle-mĂŞme, a dĂ» compter sur la Chine, la Russie et Cuba pour les fournitures d’urgence et l’assistance mĂ©dicale. Pire encore, il a fallu des mois Ă  l’UE pour parvenir Ă  un accord sur un plan de relance Ă  l’Ă©chelle de l’Union.

Les Ă©lites europĂ©ennes sont bien conscientes de la menace que la pandĂ©mie fait peser sur le projet d’intĂ©gration europĂ©enne. Un ancien assistant du prĂ©sident français Emmanuel Macron a dĂ©clarĂ© Ă  Politico Europe que Macron « est très soucieux de s’assurer que les Français ne rejettent pas l’Europe comme une entitĂ© qui n’a pas Ă©tĂ© capable de les protĂ©ger, eux et les EuropĂ©ens ». La prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, Ursula von der Leyen, semble tout aussi consciente du risque que l’Union europĂ©enne se retrouve dĂ©mantelĂ©e. DĂ©but avril, elle a publiĂ© une lettre ouverte Ă  l’Italie, dans laquelle elle s’excusait de la lenteur de la rĂ©action de l’Union et annonçait l’allocation de 100 milliards d’euros aux pays les plus touchĂ©s, Ă  commencer par l’Italie. Mais Matteo Salvini, chef du parti de la Ligue de droite, n’a rien voulu entendre, affirmant que von der Leyen « aurait pu y penser plus tĂ´t. De l’Europe, tout ce que nous recevons, ce sont des mots et de la fumĂ©e : zĂ©ro substance ». Ce sentiment est partagĂ© par une majoritĂ© d’Italiens, dont 59 % estiment aujourd’hui que l’UE n’a plus de sens.

Pourtant, les critiques de la rĂ©ponse nationaliste Ă  la pandĂ©mie constatent que des forces plus sombres sont Ă  l’Ĺ“uvre, notamment en ce qui concerne la Hongrie. Dans The Atlantic, la journaliste nĂ©oconservatrice Anne Applebaum affirme qu’Orban utilise la crise pour faire adopter des politiques illibĂ©rales sur tous les sujets, des droits des transgenres Ă  la surveillance du gouvernement. Le journal libĂ©ral American Prospects affirme que « Viktor Orban a longtemps Ă©tĂ© le principal homme d’État autoritaire en Europe, et ses nouveaux pouvoirs dictatoriaux sont l’aboutissement d’une dĂ©cennie de pouvoir de plus en plus fort ». Mais de telles dĂ©clarations exagĂ©rĂ©es ne font que prouver la vĂ©racitĂ© de l’observation du regrettĂ© journaliste Alexander Cockburn selon laquelle « les discussions amĂ©ricaines sur l’Europe oscillent entre la rationalitĂ© et l’hystĂ©rie ». C’est toujours le cas aujourd’hui : ces dernières annĂ©es, Orban est devenu, aux cĂ´tĂ©s du Russe Vladimir Poutine, l’un des principaux ennemis des nĂ©oconservateurs amĂ©ricains et des interventionnistes libĂ©raux pour sa ligne dure en matière d’immigration et ses politiques sociales conservatrices.

Mais les prĂ©occupations relatives aux migrations de masse et au tribut qu’elles font inĂ©vitablement peser sur la cohĂ©sion nationale n’ont pas Ă©tĂ© le seul domaine des conservateurs comme Orban. Dans la gauche europĂ©enne, le premier ministre social-dĂ©mocrate du Danemark, Matte Frederiksen, a fait campagne et a remportĂ© la victoire sur un programme appelant Ă  des lois plus strictes en matière d’immigration. Comme l’a notĂ© Matthew Dal Santo dans un article pour The American Conservative, Frederiksen « est l’un des rares dirigeants de la gauche europĂ©enne Ă  s’ĂŞtre prononcĂ© contre l’immigration de masse et la libertĂ© de circulation de l’Union europĂ©enne en raison de ses effets nĂ©fastes sur les emplois de la classe ouvrière et sur la solidaritĂ© culturelle de la nation ».

Les sociaux-dĂ©mocrates europĂ©ens partageaient dĂ©jĂ  de tels points de vue il y a une gĂ©nĂ©ration. Aujourd’hui, ils semblent prĂŞts Ă  faire un retour en force. En effet, ce Ă  quoi nous assistons actuellement en Europe est en rĂ©alitĂ© plus un renouveau du gaullisme qu’un renouveau de l’autoritarisme, comme des experts comme Applebaum voudraient nous le faire croire.

Confondre gaullisme et autoritarisme ne peut qu’entraĂ®ner une mauvaise politique. DĂ©boulonner l’idĂ©e que des dirigeants europĂ©ens comme Orban reprĂ©sentent un renouveau de l’autoritarisme sur le continent permettra aux dĂ©cideurs politiques amĂ©ricains de voir les choses plus clairement, et les libĂ©rera de l’alarme et de l’hostilitĂ© qui marquent une grande partie de notre discours d’Ă©lite concernant les gouvernements socialement conservateurs et soucieux de leur souverainetĂ©.

Si, comme je le crois, l’Europe s’oriente vers le gaullisme, il pourrait ĂŞtre utile de prĂ©ciser, dans les grandes lignes, ce que l’on entend par ce terme et pourquoi il dĂ©crit mieux ce qui se passe que le pĂ©joratif « autoritarisme », que les critiques nĂ©oconservateurs et libĂ©raux dĂ©ploient frĂ©quemment pour mettre fin Ă  la discussion et au dĂ©bat.

Nous devrions commencer par reconnaĂ®tre que le gaullisme n’est pas sans critiques. Andrew Hussey, de l’universitĂ© de Londres, a rĂ©cemment rejetĂ© le gaullisme comme « ce que de Gaulle a dĂ©cidĂ© qu’il Ă©tait Ă  un moment donné ». Le regrettĂ© historien Stanley Hoffmann a tournĂ© en dĂ©rision « le vide idĂ©ologique » du gaullisme, qui, selon lui, Ă©tait « une position et non une doctrine ; une attitude et non un ensemble cohĂ©rent de dogmes ; un style sans grande substance ».

Mais un examen attentif de la politique et des dĂ©clarations publiques de Charles de Gaulle, en particulier pendant les annĂ©es 1958-1969, au cours desquelles il a Ă©tĂ© prĂ©sident de la Cinquième RĂ©publique, rĂ©vèle que le gaullisme est une philosophie de gouvernement fondĂ©e sur la primautĂ© de la souverainetĂ© nationale et de l’État-nation, sur le scepticisme de l’atlantisme et des prĂ©tentions impĂ©riales amĂ©ricaines, sur le respect des traditions nationales et sur la valorisation des relations Est-Ouest, comme l’illustrent l’Ostpolitik du chancelier allemand Willy Brandt et la politique de dĂ©tente du prĂ©sident amĂ©ricain Richard Nixon.

Se souvenir de de Gaulle

Au dĂ©but de 1943, un rapport rĂ©digĂ© pour les forces de la France Libre basĂ©es Ă  Londres a cherchĂ© Ă  esquisser une base philosophique sur laquelle fonder la France d’après-guerre. Parmi les nombreux sujets abordĂ©s par le rapport, on trouve une discussion sur les raisons pour lesquelles les « collectivitĂ©s humaines » telles que « le pays, la famille ou tout autre » ont une valeur intrinsèque.

Le degrĂ© de respect dĂ» aux collectivitĂ©s humaines est très Ă©levĂ©, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, chacune est unique et si elle est dĂ©truite, elle ne peut ĂŞtre remplacĂ©e… C’est la seule instance de prĂ©servation des trĂ©sors spirituels accumulĂ©s par les morts, la seule instance de transmission grâce Ă  laquelle les morts peuvent parler aux vivants.

L’auteur du rapport, Simone Weil, mourra plus tard dans l’annĂ©e, Ă  l’âge de 34 ans. De Gaulle, pour qui, après tout, le rapport a Ă©tĂ© Ă©crit, a fait de la primautĂ© de la collectivitĂ© (c’est-Ă -dire de l’État-nation) dans les relations internationales la clĂ© de sa vision du monde. Comme le gĂ©nĂ©ral l’a dit lui-mĂŞme avec Ă©loquence en 1962, « La nation est un Ă©lĂ©ment humain et sentimental… il ne peut y avoir d’autre Europe que celle des États, sauf dans les mythes, les fictions et les parades ».

En tant que dirigeant des Français libres, puis en tant que prĂ©sident de la Cinquième RĂ©publique, de Gaulle a Ă©tĂ© un champion infatigable de la souverainetĂ© française. Les positions de De Gaulle sont en partie dues Ă  ses rencontres en temps de guerre avec le prĂ©sident amĂ©ricain Franklin Delano Roosevelt, qui a qualifiĂ© le gĂ©nĂ©ral de « prima donna » et de « fanatique ». L’exclusion de la France du conseil de guerre alliĂ© Ă  Potsdam a fait que de Gaulle a toujours suspectĂ© les motivations amĂ©ricaines et britanniques. Les expĂ©riences de guerre de De Gaulle l’ont amenĂ© Ă  conclure que « dans les affaires Ă©trangères, la logique et le sentiment ne pèsent pas lourd face aux rĂ©alitĂ©s de la puissance ; que ce qui compte, c’est ce que l’on prend et ce Ă  quoi on peut s’accrocher ; que pour retrouver sa place, la France ne doit compter que sur elle-mĂŞme ».

Deux dĂ©cennies après avoir subi l’affront de Potsdam, de Gaulle aura une sorte de revanche. En mars 1966, de Gaulle annonce qu’il retire la France de la structure du commandement intĂ©grĂ© de l’OTAN. Toutes les bases de l’OTAN devaient ĂŞtre fermĂ©es et toutes les forces amĂ©ricaines devaient ĂŞtre retirĂ©es du sol français avant avril de l’annĂ©e suivante. La raison de son retrait Ă©tait claire pour l’ambassadeur amĂ©ricain en France, Charles Bohlen, qui a observĂ© qu’après la crise des missiles de Cuba, de Gaulle avait rĂ©alisĂ© qu’une guerre entre les États-Unis et l’URSS pourrait « éclater sur une question qui n’a aucun rapport avec la sĂ©curitĂ© ou les intĂ©rĂŞts europĂ©ens. Dans un tel cas, l’Europe occidentale, sous la structure intĂ©grĂ©e de l’Organisation du TraitĂ© de l’Atlantique Nord, serait aspirĂ©e dans le tourbillon ».

Ce n’Ă©tait pas la première fois que le gĂ©nĂ©ral sabordait les plans amĂ©ricains et britanniques de coopĂ©ration militaire accrue. En 1963, de Gaulle a mis un terme aux projets de force nuclĂ©aire multilatĂ©rale, que de Gaulle a rejetĂ©s au motif que la participation Ă  une telle force porterait atteinte Ă  la souverainetĂ© française. Dans ses mĂ©moires, Bohlen note qu’il est « convaincu, après une douzaine de conversations avec lui, que pour de Gaulle, la seule entitĂ© dans le domaine international ayant une vitalitĂ© continue est l’État-nation ».

Un deuxième Ă©lĂ©ment du gaullisme est son scepticisme Ă  l’Ă©gard de l’atlantisme et des prĂ©tentions impĂ©riales de l’AmĂ©rique. Une fois de plus, les vues de de Gaulle sont marquĂ©es par son expĂ©rience de la guerre. Ă€ mesure que la Seconde Guerre mondiale se dĂ©roulait, il a commencĂ© Ă  percevoir une « impulsion messianique » de la part des États-Unis qui les a poussĂ©s « vers de vastes entreprises ». Son dĂ©sir d’« aider ceux qui Ă©taient dans la misère ou l’esclavage dans le monde entier, cĂ©dait Ă  son tour Ă  ce goĂ»t des interventions dans lesquelles l’instinct de domination se dissimulait ». Dana Allin, spĂ©cialiste de Johns Hopkins, observe que lorsqu’il est devenu prĂ©sident en 1958, la politique de de Gaulle est devenue « un catalogue de rĂ©sistance Ă  la logique de l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine ».

Cette rĂ©sistance s’est manifestĂ©e par l’opposition farouche de de Gaulle Ă  ce qu’il considĂ©rait comme des empiètements amĂ©ricains injustifiĂ©s sur la vie politique et Ă©conomique du continent. Son rejet de la candidature de la Grande-Bretagne au MarchĂ© commun Ă©tait fondĂ© sur son opinion que le Royaume-Uni servait de cheval de bataille pour les intĂ©rĂŞts amĂ©ricains. De mĂŞme, son euroscepticisme Ă©tait alimentĂ© par son opinion selon laquelle « une Europe supranationale est une Europe sous commandement amĂ©ricain ».

En fin de compte, de Gaulle estimait que l’AmĂ©rique avait plus de puissance qu’il n’Ă©tait bon pour elle. « Il nous manquait, Ă©crivait Bohlen, la plupart des attributs que de Gaulle jugeait essentiels pour un pays stable… Il estimait que nous Ă©tions matĂ©rialistes sans la tradition solide et civilisatrice de la France, par exemple. »

De l’Atlantique Ă  l’Oural

Milan Kundera a Ă©crit que si un homme sait qu’il est mortel, « il tient pour acquis que sa nation possède une sorte de vie Ă©ternelle ». C’Ă©tait certainement aussi l’opinion de de Gaulle, et c’est pour cette raison qu’il pensait que l’emprise du communisme sur l’Est serait temporaire. C’est cette conviction qui a conduit de Gaulle Ă  mener une politique d’Ostpolitik. Ses dĂ©marches diplomatiques auprès de PĂ©kin et de Moscou s’appuyaient sur sa conviction que les idĂ©ologies Ă©taient temporaires, mais que les nations Ă©taient « éternelles ». En tant que tel, de Gaulle estimait que la vĂ©ritable place de la Russie Ă©tait en Europe. Une visite de 10 jours en France du leader soviĂ©tique Nikita Khrouchtchev en 1960 a laissĂ© Ă  de Gaulle le sentiment que les Russes ne cherchaient pas la guerre et qu’« un jour, ils s’aligneront Ă  nouveau sur l’Europe ».

En 2014, le prĂ©sident de la Douma russe Sergei Naryshkin se souvient du « gĂ©nĂ©ral de Gaulle comme l’auteur d’une idĂ©e d’Europe unifiĂ©e s’Ă©tendant de l’Atlantique Ă  l’Oural ». « Son scĂ©nario d’offrir un avenir sĂ»r Ă  l’Europe », a dĂ©clarĂ© M. Naryshkin, « est pertinent Ă  notre Ă©poque et n’a pas d’alternative ».

Les critiques ont suggĂ©rĂ© qu’une telle issue n’est pas rĂ©aliste. William J. Burns, qui a Ă©tĂ© ambassadeur des États-Unis en Russie sous la seconde administration Bush, puis secrĂ©taire d’État adjoint sous le prĂ©sident Obama, est d’avis que « la Russie est trop grande, trop fière et trop consciente de sa propre histoire pour s’intĂ©grer dans une Europe entière et libre ». Il ne fait aucun doute que l’une des raisons de l’inquiĂ©tude exprimĂ©e par les critiques nĂ©oconservateurs tels qu’Applebaum est que plus l’Europe sera gaulliste, plus elle sera propice Ă  de meilleures relations avec la Russie. C’est ce que craint le plus l’establishment bipartisan amĂ©ricain en matière de politique Ă©trangère, et non pas, comme ils voudraient nous le faire croire, l’illibĂ©ralisme d’Orban ou l’euroscepticisme de Salvini. Mais les intĂ©rĂŞts amĂ©ricains bĂ©nĂ©ficieraient certainement d’une Europe en paix avec elle-mĂŞme, et une Europe incapable de coexister avec la Russie risque de souffrir d’un excès d’instabilitĂ© Ă©conomique et politique.

Des observateurs avisĂ©s et sans arrière-pensĂ©e idĂ©ologique ont remarquĂ© les similitudes entre les politiques Ă©trangères de Poutine et de Gaulle. Le professeur Marlene Laurelle note que « de Gaulle a promu une Europe des nations, relativement amicale envers l’Union soviĂ©tique, dans laquelle il voyait une nouvelle sorte de Russie Ă©ternelle ». Selon Laurelle, « le parallèle avec la vision du monde actuelle de l’État russe est frappant, en particulier l’insistance sur une Europe des nations qui interagirait Ă©troitement avec la Russie et se distancierait Ă  la fois du monde « atlantiste » et de ses institutions, comme l’OTAN, et des institutions europĂ©ennes basĂ©es Ă  Bruxelles ».

Pour George Ball, qui a rencontrĂ© de Gaulle Ă  de nombreuses reprises en tant que sous-secrĂ©taire d’État amĂ©ricain sous les administrations Kennedy et Johnson, « toute la vie de de Gaulle a Ă©tĂ© consacrĂ©e Ă  prouver… qu’il pouvait d’une certaine manière faire de la France une superpuissance malgrĂ© elle ». Selon l’estimation dĂ©favorable de Ball, la « grande faiblesse » de de Gaulle Ă©tait qu’il faisait habituellement front « à l’envers, en voyant les siècles passĂ©s et non l’avenir Ă  venir… ». Un article critique paru dans L’Atlantique en novembre 1960 ridiculise les prĂ©tentions de grande puissance de de Gaulle en les prĂ©sentant comme « un cas de mĂ©galomanie nationale, un effort pathĂ©tique pour imiter la grenouille qui, dans la fable de La Fontaine, voulait se faire grosse jusqu’Ă  la taille d’un boeuf ».

Faisons un bond en 2014 et un article paru dans The Atlantic nous informe que « Poutine n’est peut-ĂŞtre pas un narcissique clinique, mais il peut ĂŞtre sage de le traiter comme tel dans tous les cas ». Certaines des critiques adressĂ©es Ă  de Gaulle en son temps sont similaires Ă  celles adressĂ©es Ă  l’actuel prĂ©sident russe, notamment en ce qui concerne sa quĂŞte de la derzhavnost, le statut de grande puissance.

Mais la recherche du respect sur la scène internationale n’est pas motivĂ©e par le narcissisme et la mĂ©galomanie. Les aspirations de Poutine et de de Gaulle Ă  un statut de grande puissance sont ancrĂ©es dans le souvenir de l’humiliation nationale. Pour de Gaulle, c’est la dĂ©faite de la France face aux Allemands en juin 1940 ; pour Poutine, c’est l’effondrement de l’empire soviĂ©tique et l’effondrement Ă©conomique et dĂ©mographique catastrophique qui s’en est suivi.

Dans un essai rĂ©cent et controversĂ© sur les origines de la Seconde Guerre mondiale dans The National Interest, Poutine observe que « mĂŞme les contradictions les plus insurmontables – gĂ©opolitiques, idĂ©ologiques, Ă©conomiques – ne nous empĂŞchent pas de trouver des formes de coexistence pacifique et d’interaction, s’il y a le dĂ©sir et la volonté ». De tels sentiments, s’ils sont sincères, laissent entrevoir la possibilitĂ© d’une nouvelle ère de coopĂ©ration entre la Russie et l’Europe.

Une opportunité pour les États-Unis ?

Le prĂ©sident français Emmanuel Macron a fait part de son intention de mener une politique Ă©trangère gaulliste avant mĂŞme d’ĂŞtre Ă©lu. Pendant la campagne de 2017, il a dĂ©clarĂ© qu’il adhĂ©rait pleinement Ă  l’approche « gaullo-mitterandiste » des affaires Ă©trangères, c’est-Ă -dire une approche qui valorise la souverainetĂ©, l’indĂ©pendance et l’autonomie stratĂ©gique. Après son entrĂ©e en fonction, M. Macron s’est engagĂ© Ă  « mettre fin Ă  la forme de nĂ©oconservatisme qui a Ă©tĂ© importĂ©e en France au cours des dix dernières annĂ©es ». Le gaullisme de Macron est Ă©galement apparent dans sa critique de l’OTAN, qu’il a critiquĂ©e il n’y a pas longtemps comme « en Ă©tat de mort cĂ©rĂ©brale ».

Il n’est donc pas surprenant que Macron ait fait part de son impatience croissante face Ă  la nouvelle guerre froide avec la Russie. En avril, il a choisi Hubert VĂ©drine pour occuper le siège de la France au sein d’une commission de l’OTAN mise en place pour examiner l’avenir de l’alliance. VĂ©drine, peut-ĂŞtre plus connu comme l’homme qui a inventĂ© le terme « hyperpuissance » pour dĂ©crire la politique Ă©trangère amĂ©ricaine, a dĂ©clarĂ© que la France « doit rĂ©inventer nos relations avec la Russie sans attendre Trump, qui, s’il est rĂ©Ă©lu, relancera une dynamique entre les États-Unis et la Russie sans tenir compte des intĂ©rĂŞts de l’Europe ». En 2019, M. Macron a exprimĂ© son soutien au retour de la Russie au Conseil de l’Europe et a soutenu la pression de M. Trump pour inviter Poutine Ă  la prochaine rĂ©union du G7, une dĂ©marche Ă  laquelle s’opposent le Royaume-Uni et le Canada.

L’UE pourrait devenir l’une des principales victimes de la pandĂ©mie. Pourtant, la dĂ©sintĂ©gration de l’UE ne devrait pas susciter une trop grande consternation chez les responsables politiques amĂ©ricains : l’avenir de l’Europe est, après tout, une question qui relève de la compĂ©tence des EuropĂ©ens. Au contraire, les États-Unis devraient voir dans le moment prĂ©sent une occasion de remplacer les institutions atlantistes en dĂ©clin et de moins en moins pertinentes et de commencer Ă  travailler sur une nouvelle architecture de sĂ©curitĂ© qui tienne compte des intĂ©rĂŞts de l’ensemble du continent. Le gaullisme, et non les institutions supranationales qui n’ont pas de comptes Ă  rendre, reprĂ©sente la meilleure chance pour une Europe en paix avec ses voisins – et avec elle-mĂŞme.

Comment les responsables politiques américains pourraient-ils donc répondre à une Europe de plus en plus gaulliste ?

Un bon point de dĂ©part serait de suivre les conseils de Charles Bohlen Ă  la Maison Blanche. Dans un mĂ©mo prĂ©parĂ© pour le conseiller Ă  la sĂ©curitĂ© nationale de Kennedy, McGeorge Bundy, Bohlen a exprimĂ© ses doutes quant Ă  la possibilitĂ© d’amĂ©liorer les relations franco-amĂ©ricaines Ă  cette Ă©poque. Le conseil de Bohlen Ă©tait simplement de se rendre compte de la futilitĂ© de se battre avec de Gaulle et de « poursuivre les questions quotidiennes au fur et Ă  mesure qu’elles se prĂ©sentent ».

Cela suggère de traiter les alliĂ©s et les autres avec lesquels nous sommes en dĂ©saccord de manière pragmatique et non idĂ©ologique. C’est une approche qui pourrait ĂŞtre particulièrement utile aujourd’hui, notamment lorsque le « recul dĂ©mocratique » en Europe de l’Est reçoit peut-ĂŞtre plus d’attention qu’il n’en mĂ©rite en raison de la posture des groupes de rĂ©flexion grassement payĂ©s Ă  Washington. La politique Ă©trangère amĂ©ricaine aurait plus de succès si elle Ă©tait, comme celle de de Gaulle, fondĂ©e sur le pluralisme, sur l’acceptation de la richesse et de la diversitĂ© des autres systèmes, qui sont eux-mĂŞmes le produit d’histoires, de cultures, de gĂ©ographies, d’Ă©conomies et de traditions religieuses disparates.

De Gaulle savait que le pouvoir ne peut pas tout rĂ©soudre ; et il Ă©tait d’avis que les États-Unis avaient trop de pouvoir que ce qui Ă©tait bĂ©nĂ©fique pour eux ou pour le monde. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. De Gaulle a Ă©galement rejetĂ© la bipolaritĂ© qui a marquĂ© la guerre froide, tout comme les gaullistes d’aujourd’hui rejettent les prĂ©tentions amĂ©ricaines Ă  l’unipolaritĂ©. Une Europe qui ne serait plus sous l’emprise de la nostalgie atlantiste ou, comme l’a dit Macron, du nĂ©oconservatisme importĂ©, serait mieux placĂ©e pour trouver un modus vivendi avec son voisin oriental rĂ©ticent, la Russie. Une telle Ă©volution permettrait aux États-Unis de se concentrer sur leurs crises Ă©conomiques et raciales intĂ©rieures.

L’ère multipolaire, bien qu’elle ne soit peut-ĂŞtre pas tout Ă  fait arrivĂ©e, est en train de naĂ®tre, mais les dĂ©cideurs politiques amĂ©ricains ont Ă©tĂ© lents Ă  s’en rendre compte. Ce nouveau monde offre aux États-Unis l’occasion de rĂ©Ă©valuer leurs engagements mondiaux et de s’occuper de leurs propres problèmes Ă©conomiques et politiques au lieu de poursuivre sans relâche leur quĂŞte d’hĂ©gĂ©monie pour le plaisir de l’hĂ©gĂ©monie.

James W. Carden est rĂ©dacteur pour les affaires Ă©trangères au magazine The Nation. Ancien conseiller au dĂ©partement d’État amĂ©ricain, il a Ă©crit pour de nombreuses publications, notamment The National Interest, The Los Angeles Times, Quartz et American Affairs.

The American Conservative ; traduit par hezediel

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