Le début de la fin de l’ère Bilderberg

Article de Alastair Crooke traduit par Soverain

C’est le début de la fin pour l’idéologie Bilderberg/Soros. L’Ancien Ordre s’accrochera jusqu’au dernier ongle. La conception du monde selon Bilderberg est la notion de cosmopolitisme multiculturel et international qui surpasse le nationalisme d’antan, annonce la fin des frontières et mène à une gouvernance économique et politique mondiale et technocratique dirigée par les États-Unis. Ses racines remontent à des figures telles que James Burnham, un anti-Staline, ancien trotskyste, qui, dès 1941, plaidait pour que les leviers du pouvoir financier et économique soient placés entre les mains d’une classe dirigeante : une élite – qui seule serait capable de diriger l’Etat contemporain – grâce au marché de cette élite et à son bon-sens technico-financier. C’était, sans ambiguïté, un appel à une oligarchie experte et technocratique.

Burnham a renoncé à son allégeance à Trotsky et au marxisme, sous toutes ses formes en 1940, mais il emporterait avec lui les tactiques et les stratégies d’infiltration et de subversion (apprises en tant que membre du cercle restreint de Léon Trotsky), et hisserait la gestion trotskyste de la « politique identitaire » pour devenir « l’instrument » de morcellement indispensable pour faire voler en éclat la culture nationale dans une nouvelle phase, dans la sphère occidentale. Son livre de 1941, « The Managerial Revolution« , a attiré l’attention de Frank Wisner, devenu par la suite une figure légendaire de la CIA, qui voyait dans les œuvres de Burnham et de son camarade trotskyste, Sidney Hook, la possibilité de monter une alliance efficace d’anciens trotskyste contre le stalinisme.

Mais, en outre, Wisner a aperçu ses atouts comme le schéma directeur d’un ordre mondial dirigé par la CIA, pseudo-libéral et dirigé par les États-Unis. (‘Pseudo’, parce que, comme Burnham l’a clairement formulé, dans The Machiavellians, Defenders of Freedom, sa version de la liberté signifiait tout sauf la liberté intellectuelle ou les libertés définies par la Constitution américaine. « Ce que cela signifiait en réalité, c’était la conformité et la soumission »).

En bref (comme Paul Fitzgerald et Elizabeth Gould l’ont noté), « en 1947, la transformation de James Burnham du communiste radical en conservateur américain du Nouvel ordre mondial était complète. Son Struggle for the World,[converti en mémo pour le US Office of Strategic Services (OSS, le précurseur de la CIA)], avait fait un « French Turn » [NDT : transformation du parti des trotskystes français en Section Française de l’International Ouvrière entre 1934 et 1936] sur la révolution communiste permanente de Trotsky, et l’avait transformé en un projet de guerre permanente pour un empire mondial américain. Tout ce qu’il fallait pour compléter la dialectique de Burnham était un ennemi permanent, et cela nécessitait une campagne psychologique sophistiquée pour maintenir la haine de la Russie vivante, « pour des générations ».

Qu’est-ce que cela a à voir avec nous aujourd’hui ? Un « scénario Burnham » de partis politiques européens en apparence « centristes », de groupes de réflexion apparemment indépendants, d’institutions et de structures de l’OTAN, a été créé par la CIA – à l’époque de l’antisoviétisme d’après-guerre – en Europe et au Moyen-Orient – dans le cadre du « plan de bataille » de Burnham pour un « ordre » mondial dirigé par les États-Unis. C’est précisément cette élite, c’est-à-dire la technocratie oligarchique de Burnham, qui est aujourd’hui confrontée à un recul politique au point où l’Ordre libéral a le sentiment de lutter pour sa survie même contre « l’ennemi à la Maison Blanche« , comme l’éditeur de Spiegel Online a appelé le Président Trump.

Quelle en est la cause ? Et bien, qu’on l’aime ou pas, le Président Trump a joué un rôle majeur, ne serait-ce qu’en disant l’indicible. La rationalité ou non inhérente à ces « unsayings » dans le style d’Eckhardt, ou par prétérition [NDT : figure de style consistant à parler de quelque chose après avoir annoncé que l’on ne va pas en parler], est hors sujet : Le discours intuitif de Trump, qui consiste à dire l’indicible, a retiré la plupart des boulons de l’ancienne structure idéologique de type Burnham.

Mais en Europe, deux failles principales du plan Burnham ont contribué, peut-être fatalement, à la crise du schéma directeur : Premièrement, la politique consistant à peupler l’Europe d’immigrants, en tant que remède à la démographie défavorable de l’Europe (et à diluer jusqu’à l’effacement, ses cultures nationales) : « Loin de conduire à la fusion », écrit l’historien britannique Niall Ferguson, « la crise migratoire de l’Europe conduit à la fission. La pièce pourrait s’intituler The Meltdown Pot …. De plus en plus… la question de la migration sera perçue par les historiens du futur comme le solvant fatal de l’UE. Dans leurs récits, le Brexit apparaîtra comme un simple symptôme précoce de la crise ». Et deuxièmement, la bipolarisation de l’économie en deux économies non connectées et inégales, à la suite de la mauvaise gestion de l’économie mondiale par l’élite (c’est-à-dire l’absence évidente de « prospérité pour tous »).

Trump a évidemment entendu les deux messages clés de ses électeurs : qu’ils n’acceptent pas d’avoir une culture (blanche) américaine, et son mode de vie, diluée par l’immigration ; et qu’ils ne veulent pas non plus – stoïquement – s’adapter à l’éclipse de l’Amérique par la Chine.

La question de savoir comment arrêter la montée de la Chine est primordiale (pour l’équipe de Trump) et, dans un certain sens, a conduit à une « rétrospective » américaine : L’Amérique ne représente aujourd’hui que 14% de la production mondiale (PPP – Purchasing Power Parity basis), ou 22%, sur une base nominale (par opposition à près de la moitié de la production mondiale, dont les Etats-Unis étaient responsables à la fin de la seconde guerre mondiale), mais les entreprises américaines, grâce à l’hégémonie mondiale du dollar, bénéficient d’un statut de monopole (Microsoft, Google et Facebook, entre autres), soit par le privilège réglementaire, soit par la domination du marché. Trump veut éviter que cet acquis ne se dégrade davantage et l’utiliser à nouveau comme monnaie d’échange dans les guerres tarifaires actuelles. Il s’agit clairement d’une politique « gagnante » en termes de protection des acquis américains, de politique, et pour les élections de mi-mandat de novembre prochain.

Le deuxième volet semble être une sorte de « rétrospective » du Moyen-Orient : restaurer le Moyen-Orient à l’époque du Shah, lorsque la « Perse » contrôlait le Moyen-Orient ; lorsqu’Israël était une « puissance » régionale mettant en œuvre les intérêts américains ; et lorsque les principales sources d’énergie étaient sous le contrôle des États-Unis. Et, de surcroît, lorsque l’influence russe faiblissait, en tirant parti de l’islam sunnite radical contre le socialisme arabe et le nationalisme.

Bien sûr, Trump est assez malin pour savoir qu’il n’est pas possible de revenir entièrement à ce monde de Kissinger. La région a trop changé pour cela. Mais Kissinger reste un conseiller influent du Président (avec le Premier ministre Netanyahu). Et il est facile d’oublier que la domination américaine au Moyen-Orient a amené l’Amérique non seulement le contrôle de l’énergie, mais aussi le recyclage des pétrodollars dans Wall Street, et le cordon des bases militaires américaines dans le Golfe qui entourent l’Iran, et qui donnent aux États-Unis son influence militaire, s’étendant jusqu’en Asie.

Nous avons donc l’étreinte de Trump de MBS [NDT : Mohammed ben Salmane Al Saoud, prince héritier de l’Arabie Saoudite], MBZ [NDT : Mohammed ben Zayed Al Nahyane, prince héritier des Émirats Arabes Unis] et Netanyahu, et un récit qui vient appuyer le rôle de l’Iran en tant qu' »acteur malveillant » dans la région, et un catalyseur du terrorisme.

Mais ce n’est qu’un « récit », et c’est un non-sens lorsqu’on le place dans une vision plus globale du contexte régional. L’histoire de l’Islam n’a jamais été exempte de conflits violents (remontant aux premiers jours : les guerres de Ridda, ou l’apostasie 632-3, etc). Mais – ne l’oublions pas – cette période actuelle de radicalisation sunnite (comme celle qui a donné naissance à ISIS) remonte au moins aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec le désastre ottoman aux portes de Vienne (1683) ; le début de la dissolution du califat qui s’ensuit ; la permissivité et la sensualité ottomanes grandissantes, provoquant le zèle radical d’Abd-el Wahhab (sur la base duquel l’Arabie Saoudite a été fondée) ; et enfin le laïcisme agressif occidental en Turquie et en Perse, qui a déclenché ce qu’on appelle « l’Islam politique » (à la fois sunnite et chiite qui, au départ, étaient unis, en un seul mouvement).

Le récit du MBS selon lequel le « fondamentalisme » de l’Arabie saoudite était une réaction à la révolution iranienne est un autre « meme » qui peut servir les intérêts de Trump et de Netanyahu, mais qui est tout aussi faux. La réalité est que le système arabe moderne (sunnite), un vestige de l’ère ottomane, est en déclin depuis la première guerre mondiale – alors que l’islam chiite connaît un fort renouveau dans le nord du Moyen-Orient et au-delà. Pour parler franchement : les Iraniens sont sur le bon côté de l’histoire – c’est aussi simple que cela.

Et ce que Trump essaie d’obtenir, c’est la capitulation iranienne, face au siège américano-israélien-saoudien, la solution pour défaire Obama (encore une fois), en essayant de réaffirmer la domination américaine au Moyen-Orient, la domination énergétique et une résurgence israélienne de la puissance régionale. La soumission de l’Iran s’est donc imposée comme le symbole suprême du rétablissement de l’ordre mondial unipolaire.

Il est tellement iconique précisément parce que, tout autant que Trump aimerait voir l’Iran, l’Irak et les alliés iraniens dans le monde entier, tomber dans l’hégémonie unipolaire, l’Iran est aussi essentiel à la vision multipolaire de Xi et de Poutine qu’il l’est à la prétendue « transformation » du Moyen-Orient de Trump. Et ce n’est pas seulement symbolique : l’Iran est au cœur des stratégies géopolitiques russes et chinoises. En un mot, l’Iran a plus d’influence pour assurer sa survie que Trump ne l’avait prévu.

L’Amérique mettra à profit sa suprématie du système financier pour étrangler l’Iran, et la Chine et la Russie feront le nécessaire sur le plan financier et commercial pour que l’Iran n’implose pas sur le plan économique – pour qu’il demeure un pilier de l’ordre mondial alternatif multipolaire.

Et c’est là qu’interviennent les changements de paradigmes en Europe. Ce n’est pas, je le répète, qu’on peut attendre de l’Europe qu’elle fasse preuve de leadership ou qu’elle fasse plus, mais plutôt parce que le discours apophatique de « dire l’indicible » s’étend à l’Europe. Il n’a pas, jusqu’à présent, changé le paradigme du pouvoir, mais pourrait le faire bientôt (c’est-à-dire avec la disparition politique possible de Merkel). L’Allemagne est peut-être plus stable dans sa politique que l’Italie, mais la voix du nouveau ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, disant « non » aux mandataires de « Burnham » à Berlin fait écho dans toute l’Europe et au-delà. Il agit comme une gifle au visage.

Soyons bien clairs : nous ne suggérons pas que l’Europe dépensera son capital politique à défendre l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Ce n’est peu probable. Nous voulons dire que l’hégémonie du dollar américain s’est avérée toxique pour le reste du monde à bien des égards, et Trump – en tirant parti de cette hégémonie de façon tellement vulgaire : « We’re America, Bitch« , comme un fonctionnaire décrivant l’approche américaine – alimente son antagonisme vis-à-vis de l’hégémonie du dollar (si ce n’est pas vis-à-vis de l’Amérique en elle-même). Cela pousse tous les non-Américains dans la même position hostile envers la domination financière unipolaire de l’Amérique.

Cette « révolte » donne déjà de l’influence à Kim Jong Un, comme le rapporte le Washington Post :

« Étant donné que les liens commerciaux entre les États-Unis et la Chine ont un genou à terre, Kim est bien placé pour jouer avec les deux puissances, parler à Trump tout en poursuivant une relation plus étroite avec Xi… Kim comprend la hiérarchie. Il sait que XI est le parrain de l’Asie », affirme Yanmei Xie, analyste de la politique chinoise chez Gavekal Dragonomics, une société de recherche économique à Pékin. « Il est entrain de réaliser un calcul pragmatique où la Chine pourrait fournir une aide économique afin d’intégrer diplomatiquement et économiquement la Corée du Nord à l’Asie du Nord-Est… »

« Il y a un effort régional, une sorte de coalition de l’Asie du Nord-Est, pour maintenir l’illusion selon laquelle la Corée du Nord se débarrasserait de la bombe atomique tant que les Américains continueront à lui parler « , a dit M. Xie.

La Chine s’efforce moins d’amener Kim à se débarrasser de ses armes que de le convaincre de s’aligner. Il pourrait éventuellement utiliser des menaces commerciales ou des investissements pour le garder à l’écart, affirment les experts.

« La Corée du Nord étant toujours aux prises avec les sanctions de l’ONU, le soutien politique et économique de la Chine est toujours très important » a déclaré Zhao Tong, expert de la Corée du Nord au centre de politique internationale Carnegie-Tsinghua, à Pékin. Pour lui, la question est maintenant la suivante : « Comment la Chine peut-elle aider la Corée du Nord à développer son économie ? »

« La Chine peut aussi aider Kim à régulariser le statut diplomatique de la Corée du Nord. À commencer par le traiter moins comme un dictateur voyou mais plus comme un homme d’État en visite. »

Il en va de même pour l’Iran, de toute évidence. La Chine et la Russie savent comment jouer à ces jeux dangereux.

Article de Alastair Crooke traduit par Soverain

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