Le Coup d’État, hier et aujourd’hui (4/5) par Anton Chaitkin

 

Soverain publie un dossier exclusif en Français sur les origines de l’impérialisme américain. Ce dossier a été traduit par la rédaction de Soverain à partir d’un article d’ampleur écrit par l’historien américain Anton Chaitkin et publié sur The Saker.

L’auteur peut être contacté à l’adresse suivante : antonchaitkin@gmail.com

Lien vers la troisième partie

Quatrième partie

 

6. Le changement de régime

 

Allen Dulles pressait alors le président afin d’appliquer le plan que lui et le général Lemnitzer avaient mis au point pour renverser Fidel Castro. On dit à Kennedy que les exilés cubains mèneraient les combats à la place des soldats américains. Dulles prévint que si le plan n’était pas approuvé, des exilés armés et dangereux pourraient apparaître en Floride et dirigeraient leur colère contre le président. Voyant Castro comme un dictateur brutal près des côtes américaines, et étant encore incertain de son leadership présidentiel, Kennedy approuva le plan le 4 avril 1961. Il précisa que les navires de guerre et les avions de chasse  américains ne seraient pas autorisés à soutenir l’opération. Mais Dulles et Lemnitzer avaient déjà prévu de contraindre Kennedy à lancer des forces américaines lorsque l’invasion de 1500 hommes s’essoufflerait. Cinq jours seulement avant l’invasion cubaine, un représentant de Dulles en Espagne assura aux généraux français que les États-Unis reconnaîtraient leur nouveau régime s’ils renversaient le président De Gaulle et installaient une dictature militaire pour arrêter l’indépendance algérienne. [37]

 

CUBA: COMBATS SUR LA PLAGE DE GIRON
« DALMAS PHOTOGRAPHE » « PLACE DE GIRON » CUBA

 

L’invasion de la Baie des Cochons (Cuba) du 17 au 19 avril échoua rapidement, ce qui constitua un embarras terrible pour le nouveau président. Se confrontant à Kennedy, Dulles et Lemnitzer exigèrent d’apporter une couverture navale et aérienne pour sauver l’opération, mais le président resta sur sa position initiale de ne pas l’autoriser. Il prit toute sa responsabilité dans l’échec du plan. Certains à la CIA et au Pentagone disaient que Kennedy était un incapable faible et dangereux. Afin d’éviter d’éventuelles fuites au sein des membres du Congrès devenus un peu trop curieux, le général Lemnitzer détruisit les notes de sa participation aux discussions du Comité des chefs d’États-majors interarmées au sujet de l’invasion de la Baie des Cochons. [38].

Le 21 avril 1961, deux jours après la victoire de Castro contre l’invasion, les généraux français dirigés par l’ancien commandant de l’OTAN en Europe centrale, le général Maurice Challe, entreprirent une tentative de coup d’État en France. Des milliers de parachutistes stationnés non loin de Paris, se préparaient à envahir le palais présidentiel. De Gaulle fit appel aux français pour l’aider à sauver le pays. Des millions de citoyens français bloquèrent les putschistes avec des grèves et d’autres actions pro-gouvernementales. En s’opposant directement à Dulles, le président Kennedy contacta son homologue français et promis un soutien complet, y compris une assistance militaire si de Gaulle le voulait.

Le journaliste du New York Times, James Reston, écrivit que c’était la CIA avait conçu « l’attaque des rebelles contre Cuba la semaine dernière, l’incident de l’avion espionné U-2 d’il y a un an et qui etait impliqué dans une liaison embarrassante avec les officiers antigaullistes dans le but d’organiser l’insurrection à Alger la semaine dernière. » Reston écrivit :

« Dans les derniers jours, le Président examina les rapports sulfureux de Paris qui indiquaient que la CIA était en contact avec les insurgés qui avaient essayé de renverser le gouvernement de de Gaulle en France. En effet, les officiels de la CIA tinrent un déjeuner à Washington avec Jacques Soustelle, chef du mouvement antigaulliste, lors de sa dernière visite en décembre dernier. »

« Tout cela convainquit la Maison Blanche que la CIA avait dépassé les limites d’une agence objective de collecte de renseignements et qu’elle était venu à la défense  d’hommes et de politiquesqui avaient embarrassé l’administration. »

Reston rapporta que Kennedy voulait amener son frère Robert à remplacer Dulles à la CIA et nettoyer l’Agence [39]. Claude Krief, d’après l’hebdomadaire libéral L’Express, donna des détails sur une réunion secrète tenue le 12 avril 1961 à Madrid, [au sujet] de « divers agents étrangers, y compris les membres de la CIA et les conspirateurs d’Alger, qui divulguent leurs plans aux hommes de la CIA ». Ces derniers se seraient plaints que la politique de de Gaulle « paralysait l’OTAN et rendait impossible la défense de l’Europe » et qu’ils assurèrent aux Français que s’ils réussissaient, Washington reconnaîtrait le nouveau gouvernement en deux jours [40].

 

Le sénateur John F. Kennedy (à gauche) et Allen W. Dulles, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), marchent vers les journalistes sur la pelouse des candidats démocrates à la présidence à Hyannis Port, MA, chez eux le 23 juillet 1960. AP

 

Fin avril, Kennedy fit savoir qu’il considérait la CIA comment étant illégitime, et qu’elle, comme le disaient les journaux français, constituait « un État réactionnaire au sein de l’État [41]. Kennedy força la démission d’Allen Dulles, de son député Richard Bissell (impliqué dans les catastrophes cubaines et parisiennes) et de Charles Cabell, l’intermédiaire de la CIA avec le général Lemnitzer. Dulles quitta la CIA en novembre 1961, mais deux mois plus tard, [il] était de retour au sein de l’organe décisionnel de l’Agence, en donnant et en recevant des comptes rendus plusieurs fois par semaine. Ceux qui fréquentaient la maison de Dulles à Georgetown considéraient le Président comme un usurpateur, faible et dangereux [42].

L’opinion américaine se rallia derrière Kennedy après qu’il prit la responsabilité publique de l’échec de la Baie des Cochons. Résolument décidé à marquer sa présidence, Kennedy annonça au Congrès le 25 mai 1961, l’objectif spectaculaire d’envoyer un Américain en toute sécurité sur la Lune avant la fin de la décennie.

Mais avec les événements de Cuba, du Congo et de Paris, il planait comme un air de meurtre sur Washington. Les journalistes Fletcher Knebel et Charles Bailey travaillaient sur la promotion de leur livre écrit en 1960 sur la guerre nucléaire. Knebel interviewa le chef d’état-major de l’armée de l’air, Curtis LeMay, qui avait dirigé le bombardement du Japon et avait transmis les ordres pour Hiroshima. Knebel ressentit alors le parfum de folie qui imprégnait à nouveau le Pentagone.

Knebel et Bailey rédigèrent une nouvelle sur un futur coup d’État militaire contre le président des États-Unis, et qui allait s’appeler « Sept jours en mai ». Les convictions et les actions de l’instigateur de ce coup d’État était un président fictif du Comité des chefs d’États-majors interarmées, le dénommé « James Matoon Scott » qui personnifiait le rôle de Lyman Lemnitzer. Pour s’assurer que le parallèle entre ces deux personnages n’échappa à personne, les deux auteurs donnèrent au président fictif le nom de famille « Lyman ». Les instigateurs le considérait comme étant faible, incapable et dangereux, et dénonçaient sa tentative d’obtenir un traité de désarmement nucléaire avec l’Union soviétique.

 

7. L’Humanité va-t-elle mourir ?

 

Le président du Comité des chefs d’États-majors, Lyman Lemnitzer, rencontra le président Kennedy et son Conseil de sécurité nationale le 20 juillet 1961, alors que la crise Est-Ouest à Berlin menaçait d’exploser en une guerre totale en Europe. Lemnitzer présenta son plan pour une attaque nucléaire surprise et préventive contre l’Union soviétique qui devait avoir lieu en 1963. C’était l’Operation Unthikable de Churchill, adaptée à l’utilisation de la bombe thermonucléaire.

Lemnitzer fit une mise en garde que si une guerre nucléaire totale avait eu lieu une année plus tôt, elle n’eut pas été aussi efficace pour infliger une complète destruction de la Russie. Il déclara que les États-Unis auraient une supériorité absolue dans les vecteurs de déploiement seulement en 1963, alors que les Soviétiques seraient en difficulté pour mener des représailles. Le président demanda à Lemnitzer combien de temps les Américains devraient rester dans des abris antiatomiques après que l’Union soviétique ait été exterminée. Un adjoint de Lemnitzer répondit que deux semaines environ seraient nécessaires. Kennedy conclut la réunion en déclarant que « aucun membre participant à la réunion ne devait divulguer ne serait-ce que le sujet de la réunion ».

Un mémorandum avec les notes de cette réunion n’a été déclassifié qu’en juin 1993. Le professeur James Galbraith, fils du proche conseiller stratégique de JFK, John Kenneth Galbraith, découvrit ce mémo déclassifié et le porta immédiatement à l’attention du public. [43] Son article ne reçut quasiment aucun écho dans les médias.

McGeorge Bundy rappela que « au cours de l’été 1961, Kennedy avait fait un exposé formel sur le bilan réel d’une guerre nucléaire totale entre les deux superpuissances, et il avait fait part de son avis personnel au secrétaire d’État Dean Rusk alors qu’ils se rendaient du cabinet vers le bureau ovale  du président pour une réunion privée relative à d’autres sujets : « Et nous nous appelons race humaine » [44].

Le 13 mars 1962, le chef d’État-major des armées Lyman Lemnitzer confia un projet au secrétaire à la défense Robert McNamara pour que les Etats-Unis fomentent des attaques terroristes contre leurs propres forces armées et contre des civils afin d’accuser le régime de Castro et fournir un prétexte qui justifierait une intervention militaire américaine à Cuba. Connue sous le nom d’Opération Northwoods, le projet resta secret jusqu’à ce qu’il soit déclassifié dans les années 1990. Il est maintenant disponible en ligne [45].

 

 

L’état d’esprit que l’on peut discerner dans le projet Northwoods découle directement de l’histoire de l’Empire Britannique. Le terrorisme sous faux-drapeau avait été une spécialité britannique en Afrique, en Inde, en Irlande, et à travers les mouvements musulmans au Moyen-Orient. Pendant et après la Guerre Froide, il s’agissait de la marque déposée du MI6 et des services spéciaux aéroportés qui dirigèrent et guidèrent la stratégie de l’OTAN.

 

Parmi les propositions de Lemnitzer se trouvaient celles-ci :

« Bombarder la base américaine de Guantanamo, Cuba, et détruire les navires américains. – Larguer des obus depuis l’extérieur de la base à l’intérieur de la base… Faire exploser des munitions à l’intérieur de la base, provoquer des incendies. Brûler l’avion dans la base aérienne (sabotage). Un navire de sabotage dans le port, des incendies importants – naphtalène. Faire couler des navires près de l’entrée du port. Organiser des funérailles pour des fausses victimes… Nous pourrions faire couler un navire drone (sans équipage) n’importe où dans les eaux cubaines. La présence d’avions ou de navires cubains enquêtant simplement sur l’intention de l’aéronef pourrait être une preuve assez convaincante que le navire a été attaqué. Mentir aux médias d’informations – Après une opération de sauvetage maritime / aérienne… pour évacuer le reste de l’équipage inexistant… Les listes des victimes dans les journaux américains auraient causé une vague bénéfique d’indignation nationale…

« Mener des atrocités sur le sol américain – « Nous pourrions développer une campagne cubaine et communiste de terreur sur la zone de Miami, dans d’autres villes de Floride et même à Washington. La campagne de terreur pourrait porter sur les réfugiés cubains cherchant refuge aux États-Unis. Nous pourrions couler un bateau de réfugiés cubains en route vers la Floride (réel ou simulé). Nous pourrions promouvoir des tentatives d’établissements de réfugiés cubains aux États-Unis et même modifier les faits pour avoir une meilleure audience. Faire exploser quelques bombes dans des lieux choisis avec attention… »

« Une attaque militaire serait simulée contre la nation voisine caribéenne… »

« Un « incident convaincant qui démontrerait qu’un avion cubain a attaqué et descendu un vol civil en provenance des États-Unis…. L’avion (utilisé dans une fausse attaque)…. pourrait être peint et immatriculé comme étant une réplique exacte d’un avion civil appartenant à une organisation propriétaire de la CIA dans la zone de Miami… »

« Des tentatives de détournement d’aéronefs civils et des embarcations de surface…  »

« Faire « croire que les MIGs des communistes cubains ont détruit un aéronef de l’Air Force dans les eaux internationales dans une attaque délibérée. »

Kennedy rejeta les propositions Northwoods. Environ un mois plus tard, Lemnitzer demanda simplement à ce que les États-Unis montent une invasion militaire totale de Cuba, sans provocation, sur base de l’hypothèse que les Soviétiques ne réagiraient pas.

Le président ordonna que Lemnitzer soit écarté du poste de président du Comité des chefs d’état-major interarmées lorsque son mandat expirerait en octobre 1962, six mois après. Kennedy désigna le général Maxwell Taylor pour remplacer Lemnitzer en tant que président du comité à ce moment-là, et à le superviser tant qu’il était au pouvoir. Les commanditaires britanniques de Lemnitzer intervinrent à ce moment crucial pour le maintenir au pouvoir, comme il l’a expliqué plus tard à son biographe attitré :

« Au cours du printemps de 1962 … il avait été invité par son ancien commandant de la Seconde Guerre mondiale, le maréchal de campagne Comte Alexander à la retraite, à venir chez lui près du château de Windsor pour le dîner de Pâques. Le comte n’était plus le ministre britannique de la Défense comme c’était le cas sous le cabinet Churchill, 1952-54, mais il était encore influent dans les affaires gouvernementales, et il était un ami d’Harold Macmillan, premier ministre de l’époque. Alors que les deux marchaient dans son jardin, Alexander demanda au général ses plans après la retraite. Lorsque Lemnitzer déclara qu’il envisageait plusieurs offres dans le secteur privé, Alexander lui demanda s’il avait pensé à succéder au général Lauris Norstad en tant que commandant suprême des alliés de l’OTAN. Lemnitzer fit part de sa surprise et répondit : « Mon dieu non. Je n’y ai jamais pensé. Pour autant que je sache, Larry s’y débrouille bien et je n’y ai jamais prêté aucune considération. Pourquoi demandes-tu cela ? » Alexander répondit que Macmillan, avec qui Lemnitzer avait fait connaissance quand il servit avec Alexander en Italie, lui avait demandé de soulever le sujet et de se renseigner si le général était intéressé. Les deux continuèrent à parler d’autres choses, et il mit cette conversation en carafe jusqu’à son retour à Washington… La prochaine action vint de Kennedy, qui parla à Lemnitzer … en juin, et lui dit qu’il voulait le nommer pour succéder à Norstad. » [47]

Kennedy vit dans la proposition britannique de nommer Lemnitzer au commandement des forces militaires de l’OTAN en Europe un moyen de le faire dégager du Pentagone sans provoquer une révolte ouverte parmi ses partisans militaires de haut rang.

 

Fin de la quatrième partie

 

Sources (en anglais)

 

  1. Claude Krief, in L’Express, cited in William Blum, Killing Hope: U.S. Military and CIA Interventions Since World War II (London: Zed Books, 2003), pp. 150-151.
  2. Binder, Lemnitzer, p. 273.
  3. James Reston, New York Times, April 29, 1961
  4. Krief, cited in Blum, op. cit.
  5. Thomas P. Brady, “Paris Rumors on C.I.A.,” New York Times, May 2, 1961.
  6. David Talbot, The Devil’s Chessboard: Allen Dulles, the CIA, and the Rise of America’s Secret Government (New York: 2015, Harper).
  7. The memorandum was reproduced with an article by Galbraith and his aide Heather Purcell, “Did the U.S. Military Plan a Nuclear First Strike for 1963?” which appeared in the American Prospect, number 19, Fall 1994, pp. 88-96. The text was as follows:TOP SECRET—EYES ONLYNotes on National Security Council MeetingJuly 20, 1961
    General Hickey, Chairman of the Net Evaluation Subcommittee, presented the annual report of his group. General Lemnitzer stated that the assumption of this year’s study was a surprise attack in late 1963, preceded by a period of heightened tensions.
    After the presentation by General Hickey and by the various members of the Subcommittee, the President asked if there had ever been made an assessment of damage results to the U.S.S.R which would be incurred by a preemptive attack. General Lemnitzer stated that such studies had been made and that he would bring them over and discuss them personally with the President. In recalling General Hickey’s opening statement that these studies have been made since 1957, the President asked for an appraisal of the trend in the effectiveness of the attack. General Lemnitzer replied that he would also discuss this with the President.
    Since the basic assumption of this year’s presentation was an attack in late 1963, the President asked about probable effects in the winter of 1962. Mr. Dulles observed that the attack would be much less effective since there would be considerably fewer missiles involved. General Lemnitzer added a word of caution about accepting the precise findings of the Committee since these findings were based upon certain assumptions which themselves might not be valid.
    The President posed the question as to the period of time necessary for citizens to remain in shelters following an attack. A member of the Subcommittee replied that no specific period of time could be cited due to the variables involved, but generally speaking, a period of two weeks should be expected.
    The President directed that no member in attendance at the meeting disclose even the subject of the meeting. Declassified: June, 1993.
  1. Quoted by Galbraith, op. cit.
  2. http://nsarchive.gwu.edu/news/20010430/
  3. https://www.awesomestories.com/asset/view/U.S.-Military-Intervention-in-Cuba-10-April-1962-Recommendationand https://www.awesomestories.com/asset/view/U.S.-Military-Intervention-in-Cuba-10-April-1962-Recommendation-Pg-2
  4. Binder, Lemnitzer, p. 306.
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